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ÉTABLISSEMENT DE LA RÉFORME A GENEVE

Sel mort causa une affliction générale. Il fut enterré le lendemain sans aucune pompe, comme il l'avait ordonné lui-même, au cimetière commun de Plain-Palais : mais les syndics, les membres du conseil, les pasteurs, les professeurs et tous les habitants de Genève accompagnèrent ses restes avec des signes de respect et des sentiments de regret et de tristesse. Calvin avait, lorsqu'il mourut, cinquante-quatre ans dix mois dix-sept jours.

Les trois révolutions de Genève* (1524-1564).

En moins d'un demi-siècle Genève changea entièrement de face. Elle passa par trois révolutions consécutives. La première de ces révolutions la déhvra du duc de Savoie, qui perdit son autorité déléguée en voulant l'étendre et la transformer en souveraineté absolue. Elle se lit à l'aide d'une alliance avec les cantons de Fribourg et de Berne, qui défendirent l'indépendance de Genève, et elle eut pour instrument principal Berthelier, qui paya de sa tête ce patriotique service.

La seconde introduisit dans Genève le culte réformé, et y détruisit la souveraineté de l'évèque. Elle s'opéra par l'entremise de Farel, avec l'assistance du canton de Berne, et au profit du parti démocratique, qui, vainqueur du duc de Savoie, tendit à rester le seul maître de Genève, et à ne plus en partager le gouvernement avec son ancien prince ecclésiastique.

La troisième constitua l'administration protestante dans Genève, et lui subordonna l'administration civile. Elle fut accomplie par Calvin, secondée par les émigrés

1. On a, par ce développement, un exemple des résumés historiques, chefs-d'œuvre de méthode, de clai-té et de sûreté, par lesquels Mignet avait l'habitude de terminer ses mémoires et ses livres; cf. p. 287.

KXT. DES HlSr. FK. i^

él rangers, et dirigée contre le parti municipal des Libertins, comme la seconde l'avait été contre le par!i ecclésiastique de l'évèque, et la première contre le parti étranger du duc de Savoie. Les Savoyards, les épiscopaux, les démocrates, succombèrent tour à tour les uns devant les autres, et tous devant les calvinistes.

La première de ces révolutions valut à Genève son indépendance extérieure; la seconde, sa régénération morale et sa souveraineté politique; la troisième, sa grandeur. Ces trois révolutions ne se suivirent pas seulement, elles s'enchaînèrent. La Suisse marchait à la liberté, l'esprit humain à l'émancipation*. La liberté de la Suisse fit l'indépendance de Genève, et l'émancipation de l'esprit humain fit sa réformation. Ces changements ne s'accomplirent ni sans difficnllés, ni sans guerre. Mais, s'ils troublèrent la paix de la ville, s'ils y agitèrent les âmes, s'ils y divisèrent les familles, s'ils y causèrent des emprisoimements, des exils, s'ils y ensanglantèrent les rues, ils trempèrent les caractères, ils éveillèrent l^s esprits, ils purilièrent les mœurs, ils formèrent des citoyens et des hommes, et Genève sortit transformée de ses épreuves. Elle était assujettie, et elle devint indépendante; elle était ignorante, et elle devint une des lumières de l'Europe ; ehe était une petite ville, et elle devint la capitale d'une grande opinion. Sa science, sa constitution, sa grandeur, furent l'œuvre de la France, par ces exilés du xvi^ siècle, qui, ne pouvant pas réaliser leurs idées dans leur pays, les portèrent en Suisse, dont ils payèrent l'hospitalité en lui donnant un culte nouveau et le gouvernement spirituel de plusieurs peuples-.

i . Cf., contra, Chateaubriand, ici, pa?[es li et suiv.

2. Voyez plus loin les pages de Michelet sur Geuùvc, p. 572 et suiv.

ANTOMO PEREZ ET PHILIPPE IL 27b

ANTONIO FEREZ ET PinilPPE IP

Les libertés de l'Aragon.

On connaît la constitution de l'Aragon et la forme singulièrement indépendante que la jnslice avait conservée dans ce royaume. Très libres sous leurs princes nationaux, les Aragonais avaient veillé avec une sollicitude encore plus attentive au maintien de leurs vieux privilèges, depuis que, vers les commencements de ce siècle 2, ils avaient été placés sous la domination des rois de Castille. Ceux-ci ne prenaient le titre de rois d'Aragon qu'après avoir solennellement juré d'observer les fueros de ce royaume. La violation des fueros, de la part du roi, autorisait la révolte des sujets, qui poussaient alors le cri de co^'ira fuero! et ce cri, dit l'historien Herrera, soulevait jusqu'aux pierres en Aragon. La déposition même du souverain pouvait en être la suite. Aussi les altières et célèbres paroles que le grand justicier d'Ara-

1. Didier et Cie, 5' édit., 1881 : 1 vol. in-12. — Paru dans le Journal (les Savants en 18U, 1845 et 1846, en volume en 18i6.

Antoine Percz, secrétaire d'Etat et ministre tout-puissant de Philippe Il (depuis 1567), encourut sa disgrâce, en 1579, pour des motifs queMignet croit être surtout des rivalités d'amour. Gardé longtemps en prison, il s'échappa, gagna l'Aragon ; poursuivi et emprisonné à nouveau par l'Inquisition, il provoqua par deux (ois (1591) une insurrection du peuple de Saragosse, et enfin parvint à se rétugier en France, où il mourut, en 1611, « personnage », ditMignet,« désordonné et attachant, adroit et inconsidéré, d'un esprit aimahle et d'un caractère léger, plein d'activité, d'imagination, de vanité, de passion, d'intrigue, que l'on condamne, mais qui touche par quelques-uns de ses sentiments et par ses malheurs ».

Le XVI' siècle. Cf. plus haut, page 51.

gon adressait, au nom de ses compatriotes, au roi, après que celui-ci avait prêté serment, la tète nue : « Nous qui valons autant que vous et qui pouvons plus que vous, nous vous faisons notre roi, à condition que vous respecterez nos privilèges; sinon, non, » n'étaient pas une vaine formule.

Malgré toute leur puissance, Charles-Quint et Philippe Il n'avaient pas osé enfreindre la constitution de ces fiers et courageux montiignards. Ils avaient été constamment obligés de choisir parmi les Aragonais le vice-roi auquel ils déléguaient leur faible autorité, ainsi que les autres agents de la couronne. Aucun soldat étranger ne pouvait mettre le pied sur le territoire de l'Aragon. Le pays se gardait, se gouvernait, s'imposait, s'administrait, se jugeait lui-même. Les cortès, divisées en quatre ordres, appelés bmzos, comprenant le clergé mitre, la haute noblesse ou les ricos hombres, les députés de la noblesse secondaire, des cavalleros et hidalgos, et ceux des villes, étaient convoquées tous les deux ans par le roi, qui les présidait lui-même, ou désignait pour les présider un prince de sa famille. Elles réglaient l'impôt, prononçaient sur les diverses matières d'État, et décidaient de la paix et de la guerre. Le roi ne pouvait ni les dissoudre, ni les proroger sans leur consentement, et il fallait l'unanimité des voix pour que ses propositions fussent admises. La session ne durait point au delà de quarante jours, mais une députation permanente des cortès, composée de deux membres de chaque hrazo, restait chargée des pouvoirs, et exerçait l'action souveraine de cette assemblée dans le long intervalle des sessions.

La justice, ce premier besoin si tardivement satisfait des sociétés humaines, était organisée, en Aragon, d'une manière plus rassurante et plus originale que

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