‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 158 sur 246 · RIVALITÉ DE FRANÇOIS I" ET DE CHARLES-QUINT · texte numérisé non relu

RIVALITÉ DE FRANÇOIS I" ET DE CHARLES-QUINT

contre des attaques trop impétueuses de l'infanterie suisse et aussi être quelquefois gênée pour le déploiement et les charges de sa propre cavalerie, dans laquelle résidait une partie principale de sa force.

François I" prit à la hâte ses dispositions pour faire face au danger et résister au choc des masses suisses Comme il le dit lui-même dans le récit animé qu'il fit de la bataille à la régente sa mère, il mit ses lansquenels en ordre. Il en avait formé deux corps de neuf mille hommes chacun, placés sur les côtés des avenues par lesquelles s'avançaient les Suisses, outre le corps d'élite des six mille lansquenets des bandes noires. Les arbalétriers gascons et les aventuriers français occupèrent non loin de là, sous Pierre de Navarre, une position très forte près de la grosse artillerie, que dirigeait habilement le sénéchal d'Armagnac.

Les Suisses arrivèrent alors. Ils avaient fait, sans s'arrêter, le chemin qui séparait Milan du camp français. « Il n'est pas possible », dit le roi, « de venir en plus grande fureur, ni plus hardiment. » L'artillerie, qui tira sur eux, les força un moment à se mettre à couvert sous un pli de terrain. Ils fondirent ensuite sur l'armée française, les piques baissées. Le connétable de Bourbon et le maréchal de La Palice, à la tête des gens d'armes de l'avant-garde, les chargèrent sans pouvoir les entamer. Repoussés euxmêmes sur leurs gens de pied, ils furent suivis par les Suisses, qui attaquèrent les lansquenets avec acharnement et les mirent en désordre. On était presque au déclin du jour, et la bataille, qui avait commencé tard (entre quatre et cinq heures), prenait la même tournure qu'à Novare. La plus grosse bande des Suisses, après avoir refoulé les hommes d'armes et culbuté les lansquenets, marchait sur l'artillerie pour s'en emparer, la tourner ensuite contre l'armée française et achever ainsi sa défaite.

Mais elle rencontra dans ceux qui commandaient à Marignan des cœurs plus fermes et des volontés plus résolues qu'à Novare. François I", armé de pied en cap, monté sur un grand cheval de bataille dont le caparaçon était couvert de fleurs de lis et de ses F couronnés, s'était élancé à la tète de deux cents hommes d'armes (plus de six cents chevaux) au-devant des Suisses, en ce moment victorieux. Après avoir vaillamment chargé une de leurs bandes, à laquelle il avait fait jeter ses piques, il avait attaqué une bande plus nombreuse qu'il n'avait pas pu rompre, mais qu'il avait forcée de reculer. Se portant alors du côté de son artillerie menacée, il y avait rallié cinq à six mille lansquenets et plus de trois cents hommes d'armes, avec lesquels il tint ferme contre la plus grosse bande des Suisses, qui ne put pas atteindre les pièces de canon et les enlever, comme elle en avait le dessein. Afin de mieux l'arrêter, il fit faire sur elle une décharge d'artillerie qui l'ébranla; puis il la contraignit à repasser un fossé qu'elle avait franchi et à s'y mettre à couvert. Le connétable, de son côté, ayant rallié une forte troupe d'hommes d'armes et le plus grand nombre des hommes de pied, avait assailli avec beaucoup de vigueur cinq à six mille Suisses qu'il avait refoulés dans leurs quartiers*.

1. Tout ce récit, comme tous les récits que nous donnons de Mignet, sont empruntés textuellement aux documents contemporains. Peu d'historiens ont été plus scrupuleux dans la manière de présenter les faits. Ici il copie fidèlement François 1", dans sa lettre à la duchesse d'Angoulême (collection des Mémoires Petitot, t. XVII, p. 186) : « Et m'en allai jeter dans l'artillerie, et la rallier cinq à six mille lansquenets et quelques trois cents hommes d'armes, de telle sorte que je tins ferme à la fïrande bande des Suisses; et cependant mon frère le connétable rallie tous les piétons français et quelque nombre de gendarmerie, leur fit une charge si rude qu'il en tailla cinq ou six mille en pièces, et jeta cette bande dehors, et nous par l'autre côté leur fîmes jeter une volée d'artillerie à l'autre bande, et quant et quant les chargeâmes, de sorte que les emportâmes, leur fîmes passer un gué qu'ils avaient passé sur nous. » C'est, avec moins de souci de couleur locale, le même procédé de composition que chez Baraute; cf. pages 115 et 119.

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La nuit arriva pendant qu'on combattait ainsi des doux parts, les Suisses sans parvenir à enlever le camp français, les Français sans repousser complètement l'attaque des Suisses. On se battit encore pendant plusieurs heures avec opiniâtreté et non sans un peu de désordre, aux faibles lueurs de la lune, que voilaient encore des nuages de poussière. Les troupes ennemies avaient peine à se reconnaître dans cette mêlée vaste et confuse. Vers onze heures du soir, la lune ayant fait défaut, l'obscurité empêcha de continuer cette lutte acharnée. Le combat avait été à l'avantage des Suisses au commencement de l'action, puisqu'ils avaient forcé les hgnes des Français, mais il leur avait été moins favorable à la fin, puisqu'ils avaient été en partie ramenés dans les leurs. Malgré leurs efforts, ayant attaqué ce jour-là sans vaincre, ils attendirent le lendemain pour recommencer la bataille.

De part et d'autre on passa la nuit sous les armes, dans les positions qu'on occupait au moment où l'on cessa de combattre, faute d'y voir, et assez rapprochés les uns des autres. François P% à la suite de nombreuses charges, était retourné à l'artillerie qui, tirant à propos sur les bataillons suisses, Içs avait plusieurs fois entamés, et qui devait être bientôt d'une assistance encore plus puissante. Montrant la prévoyance d'un chef après avoir eu l'intrépidité d'un soldat, il fit écrire par le chancelier Du Prat, qui l'avait suivi dans cette campagne, et porter par des messagers sûrs trois lettres très importantes. La première était adressée au général vénitien Barthélémy d'Alviano, qu'il pressa de se mettre en marche et de venir de Lodi avec sa rapidité accoutumée, afin de joindre les forces qu'il commandait aux siennes, dans la journée du lendemain. La seconde enjoignait à Louis d'Ars, qui occupait Pavie, de garder avec soin cette forte place qui

pourrait servir de poiiil de retraite en cas de malheur. Par la troisième il prévenait Lautrec de l'attaque des Suisses et l'invitait à ne pas remettre et à ne pas laisser surprendre l'argent qu'il portait, en exécution du traité violé de Gallerate^ Ces soins pris, il demeura le reste de la nuit, ainsi qu'il l'écrivit après la bataille, le cul sur la selle, la lance au poing, l'armet à la tête, et ne se reposa que quelques instants, appuyé sur l'atTùt d'un canon.

Une heure avant l'aube, il prépara tout pour la bataille qui allait se livrer. 11 prit, un peu en arriére, une position plus favorable que celle qu'il occupait le jour précédent. Au lieu de laisser son armée échelonnée sur trois lignes, il la mit de front en une seule. Restant au centre avec sa bataille 2, il appela le connétable de Bourbon à former son aile droite avec l'avant-garde, et son beaufrère, le duc d'Alençon, à former son aile gauche avec l'arrière-garde. L'artillerie, bien placée et bien défendue, fut en mesure d'ébranler, par des coups bien dirigés, l'ennemi dans sa marche, et put difficilement être abordée par lui. C'est dans ces dispositions que François I" attendit l'attaque des Suisses.

Les chefs des confédérés avaient tenu conseil dans la nuit, pour s'entendre sur le combat du lendemain et le rendre plus décisif. Dès le point du jour, ils réunirent leurs épais bataillons, qui se mirent assez pesamment en marche. Ils parurent d'abord se porter en masse contre le centre de l'armée française. Mais des décharges d'artillerie, qui percèrent leurs rangs, les firent reculer vers les positions qu'ils avaient occupées la nuit. Là ils se formèrent en trois bandes qui se dirigèrent sur le corps de bataille et sur les deux ailes des Français.

i. Traité conclu avec les Suisses par François I", le 8 septembre. Il leur avait promis 150000 écus, que Laulrec fut chargé de leur apporter : malgré le traité, les Suisses avaient attaqué le roi, le 15 septembre.

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