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RIVALITÉ DE FRANÇOIS P^ ET DE CHARLES-QUINT

core été livrée. Elle couvrait de gloire le jeune roi qui l'avait valeureusement gagnée, après l'avoir habilement préparée.

Le jour même où il avait obtenu cette grande victoire, et sur le champ de bataille où il l'avait remportée, François P' voulut se faire recevoir chevalier. Le roi, qui ne jurait que sur la foi de gentilhomme dont il aimait à prendre le titre, désira tenir du plus preux des gentilshommes Tordre de chevalerie. Il appela Bavard, dont l'intrépidité s'était signalée à Marignan comme partout, et lui dit : a Bavard, mon ami, je veux être fait aujourd'hui chevalier par vos mains, parce que le chevalier qui, comme vous, a combattu en tant de batailles et contre tant de nations est tenu et réputé le plus digne chevalier. » — « Sire », répondit Bayard, a celui qui est couronné et sacré, et qui est roi d'un si noble royaume et fils aîné de l'Église, est chevalier sur tous autres chevaliers. )) — (( Allons, Bayard, » dit le roi, « il ne faut alléguer ici ni lois ni canons ; faites mon commandement si vous voidez être du nombre de mes bons serviteurs. » — « Puisqu'il vous plaît )), répliqua Bayard en tirant son épée, « et autant vaille. Sire, que si j'étais Roland ou Olivier, Godefroy ou Baudoin son frère. Certes vous êtes le premier prince que oncques fis chevalier. Dieu veuille que en guerre ne preniez la fuite. » S'adressant ensuite à son épée, dont il avait touché l'épaule du roi : « Tu es bien heureuse », lui dit-il, a d'avoir aujourd'hui à un si beau et si puissant prince donné l'ordre de chevalerie. Certes, ma bonne^épée, vous serez gardée comme relique et sur toutes autres honorée. » Le roi, devenu chevalier, conféra à son tour l'ordre de chevalerie à plusieurs de ceux qui s'étaient le mieux montrés dans ces deux rndes et glorieuses journées.

François I" et Charles-Quint.

Brillant et brave, prompt à concevoir, ardent à entreprendre, embrassant trop de choses pour suffire à toutes, mettant dans ses desseins plus d'imagination que de suite, annonçant au delà de ce qu'il faisait, promettant bien plus qu'il ne pouvait et se plaçant, par des engagements qu'il ne devait pas tenir et des revers qu'il ne savait pas éviter, dans des positions où, tout en étant très chevaleresque, il ne se montrait pas toujours loyal, François I", qui se priva souvent par sa faute des hommes les plus capables de le servir, et dont la légèreté compromit quelquefois les affaires les mieux disposées, avait échoué en ayant une partie de ce qu'il fallait pour réussir.

Avec moins d'éclat, Charles-Quint avait plus de solidité; son esprit n'était pas vif, mais il était net, judicieux, assuré, et la vigueur en lui remplaçait l'ardeur. Il portait dans l'examen comme dans la conduite de ses affaires une application soutenue et cette forte prudence qui n'empêche ni d'agir ni d'oser. Là où il intervenait avec lenteur, il persistait avec opiniâtreté, et son caractère, aussi tenace que son génie, finissait par lui assujettir la fortune, qui d'ordinaire se déclare en faveur de ceux qui voient le mieux et veulent le plus longtemps.

Niebuhr*.

Le monde du Nord est tout autrement vaste que celui du Midi {je parle du midi de l'Europe), moins arrêté, plus

1. Calmann-Lévy; 2 vol. in-12. — 1" édit., 2 vol., 1851; 5' édit., revue et augmentée, 1845. Réimprimé « à regret », dit Michelet, avec une nouvelle préface, en 1866.

Division de l'ouvrage: introduction : l'Ilalie; liv. I : Origine, organisation de l'Ilalie [jusqu'en 590]; liv. II : Conquête du monde; liv. III: Dissolution de la' Cité [de 155 à SIN Que Michelet ait songé à continuer son histoire jusqu'à l'Empire, c'est ce que prouve le sous-titre, République y qyïii donna à son ouvrage; cf. Jievue historique, [iSll, t. I-

Voici de quelle ÎTianière il se représentait les destinées de la civilisation romaine: « Elle a trois âges. L'âge italien ou national finit avec Caton l'Ancien. L'âge qrec commence sous l'influence des Scipions donne pour finir le siècle d'Auguste en littérature, en philosophie Marc-Aurèle. Enfin, l'esprit oriental, introduit dans Rome plus lentement et avec bien plus de peine, finit pourtant par vaincre les vainqueurs de l'Orient et leur imposer ses dieux. Cybèle est apportée en Italie dès la seconde guerre pimique; mais il' faut quatre cents ans dejilus pour que deux Syriens, Ilélagabal et Alexandre Sévère, fassent prévaloir les dieux de leur pays. Il faut un siècle encore, avant que le christianisme passe de la poussière sanglante du Colisée dans la chaise d'ivoire des empereurs. »

2. Savant allemand ou plutôt danois (né à Copenhague en 1776, mort en 1851) a écrit (en allemand) une Histoire romaine (iSl\ ei suiv.), où il a fait avec une rare sagacité la critique des premiers temps de Rome, et essayé, avec hardiesse, de reconstituer leur histoire. Tout le travail de la science allemande de ce siècle a pour point de départ l'œuvre de IN'iebuhr.

indécis, plus vague, comme d'une création commencée. Les paysages des Apennins sont sévères et tracés au burin. 11 y a dans le Midi quelque chose d'exquis, de rafliné, mais de sec, comme les aromates. Si vous voulez la vie et la fraîclieur, allez au Nord, au fond des forêts sans fin et sans limite, sous le chêne vert, abreuvé lentement de longues pluies. Là, se trouvent encore les races barbares, avec leurs blonds cheveux, leurs fraîches joues, leur éternelle jeunesse. C'est leur sort de rajeunir le monde. Rome fut renouvelée par l'invasion des hommes du Nord, et il a fallu aussi un homme du Nord, un Barbare, pour renouveler l'histoire de Rome.

(( Dans mon pays», dit fièrement Niebuhr, «chez les Dithmarsen, il n'y a jamais eu de serfs. » Cette petite et énergique population s'est maintenue libre jusqu'au xvn' siècle contre les grands États qui l'entourent. Là, s'est conservé, au milieu de tant de révolutions, l'esprit d'indépendance individuelle des vieilles peuplades saxonnes. Les Germains, selon Tacite, vivaient isolés, et n'aimaient point à se renfermer dans les villes. Les Dithmarsen sont encore épars dans les villages. L'esprit féodal du moyen âge n'a guère pénétré dans leurs marais. C'est, avec la Frise, ce qui représente le mieux la Germanie primitive.

Fils d'un célèbre orientaliste, homme du Nord, Niebuhr n'a regardé ni vers le Nord, ni vers l'Orient, il a laissé les finances et la politique* pour tourner ses pensées vers Rome. Dès que les armées autrichiennes eurent rouvert l'Italie aux Allemands, en 1815, il se mit aussi en campagne, et commença son invasion scientifique. Sa première victoire fut à Vérone, comme celle du grand Théodoric. En arrivant dans la bibliothèque de

1. Directeur de la banque de Copenhague, conseiller du roi de Prusse.]

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cette vilie, il mit la main sur le manuscrit des Institutes de Gaïus, qui, depuis tant d'années, dormait là, sans qu'on en sût rien. De là, il pousssa victorieusement jusqu'à Rome, portant pour dépouilles opimes le précieux palimpseste, et brava l'abbé Mai dans son Vatican*.

Sans doute, le conquérant avait droit sur une ville à laquelle il rapportait ses lois antiques dans la pureté de leur texte primitif. Il entra en possession de Rome par droit d'occupation, tanquam in rem 7inlUus; et dressa dans le théâtre de Marcellus son prœtorium. C'est de là que, pendant quatre ans, il a fouillé hardiment la vieille ville, l'a partagée en maître entre les races qui l'ont fondée, l'adjugeant tantôt aux Étrusques, tantôt aux Latins-. Il a remué la poussière des rois de Rome, et dissipé leurs ombres. L'Italie en a gémi; mais la prédiction devait s'accomplir, comme au temps d'Alaric : Barbarus! heu! cineres... ossa Quirini, nefas videre! dissipabit insolens.

Il a détruit, mais il a reconstruit; reconstruit, comme il pouvait, sans doute : son livre est comme le Forum boarium, si imposant avec tous ses monuments bien ou mal restaurés. On sent souvent une main gothique ; mais c'est toujours merveille de voir avec quelle puissance le Barbare soulève ces énormes débris.

C'est le sort de Rome de conquérir ses maîtres. Niebuhr est devenu romain : il a su l'antiquité, comme l'antiquité ne s'est pas toujours sue elle-même. Que sont auprès de

1. Bibliothécaire au Vatican et grand « découvreur » de manuscrits.

2. Quelles que soient les variations de Niebuhr, il a la gloire d'avoir, dés 1812 (douze ans avant l'admirable ouvrage de Thierry), compris toute l'importance de la question des races.] — Michelet a depuis répudié l'importance de cette question de races. Il a dit, dans la préface de 1866 de son Histoire romaine : « Les milieux, les climats et les races font beaucoup certes (et j'en ai tenu compte). Mais l'élément de race sur lequel insistait Thierry, est de plus en plus secondaire, de plus en plus subordonné au travail de transformation que fait sur soi toute société. » Ces derniers mots, qui sont fort justes, nous montrent quelle était, dans les derniers jours de la vie de Michelet, sa pensée fondamentale sur les phénomènes historiques.

lui Plutarqiie et tant d'autres Grecs, pour l'intelligence (lu rude génie des premiers âges? Il com[>rend d'aulanl mieux la vieille Rome barbare qu'il en porte quelque chose en lui. C'est comme un des auteurs chevelus de la loi Salique, Wisogast ou Windogast, qui aurait acquis le droit de cité, et siégerait avec le sage Coruncanius, le subtil Scévola et le vieux Caton. Ne vous hasardez point d'attaquer ce collègue des Décemvirs, ou d'en parler à la légère; prenez garde : la loi est précise : Si quis malum Carmen incaniassil ' . . . .

Aujourd'hui encore que ce grand homme n'est plus, il a laissé dans sa ville de Rome une colonie germanique. Voilà qu'ils viennent de faire l'inventaire et la description de leur conquête 2.

Et nous. Français, ne réclamerons-nous pas quelque part dans cette Rome qui fut à nous 3? La longue et large

1. « Si quelqu'un a prononcé (en chantant) quelques paroles d'cncliantement », fragment d'une loi des Douze Tables.

2. Description de Rome, par MM. Bunsen, Gerhard, etc., 1°' vol., partie géologique et physique.] — 1830 et suiv.

3. Cette apostrophe de Michelet a, aujourd'iiui encore, sa raison d'être. Durant tout le cours de ce siècle, les Allemands ont gardé sur nous la supériorité dans les études d'histoire romaine : il y a eu en France d'énergiques efforts, trop vite tombés ou mal appuyés. En 1843, l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres songeait à publier le recueil général des inscriptions latines, et c'est l'Académie de Berlin qui le commença (en 18G3) et qui va l'achever. M. Mommsen a repris l'œuvre de ÎSiebuhr : il construisit dans son Histoire romaine (Hœmische Geschichte, 1851 et s.), tout en critiquant et disséquant dans ses Recherches romaines [Rœmische Forschtingen, 1859 et s.) : Y Histoire des Romains de Duruy (cf. p. 463) a le tort de n'être pas étayéo, comme celle de son rival, par ces échafaudages parallèles de mémoires solidement dressés. Puis, ce même Mommsen a dans son Droit public romain (Rœmisches Staatsrecht, 1871 ets.) donné la théorie des institutions politiques de Rome : tout ce qui a paru en France sur ce sujet n'est trop souvent que la monnaie de ce livre. En histoire, nous avons eu des livres de premier ordre, mais aucune œuvre longue, capitale et directrice. A Rome, VInstitut de corresponda7ice archéolo(jique, international d'abord (1829), est impérial et germanique depuis nos désastres : nous avons fondé une Ecole de Rome (en 1874), mais elle forme seulement des élèves et ne groupe pas des maîtres, comme l'Institut rival. Les Allemands publient les inscrip-

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ôpée germanique pèse sans doute ; mais celle de la France n'est-elle pas plus acérée?... Pour moi je n'ai pu me résigner; même dans les premières pages de mon livre, les seules où je me rencontre avec celui de Niebuhr, je ne l'ai pas suivi servilement; j'ai souvent fait bon marché de ses audacieuses hypothèses. Je sais qu'il est souvent impossible de tirer une histoire sérieuse d'une époque dont presque tous les monuments ont péri.

L'Italie a donné l'idée', l'Allemagne la sève et la vie. Que reste-t-il à la France? La méthode peut-être et l'exposition. Une exposition complète du développement d'un peuple éclaire aussi son berceau. Pour retrouver les origines, peut-être ne faut-il pas toujours chercher à tâtons dans les ténèbres qui les environnent, mais se placer dans la lumière des époques mieux connues, et réfléchir cette lumière sur les époques incertaines. Pour expliquer autrement ma pensée, on ne peut juger d'un corps organisé que par son ensemble; la connaissance des parties qui subsistent, et l'intelligence de leurs proportions harmoniques, autorisent seules l'induction sur ce qui manque et manquera toujours.

Histoire et légende.

L'histoire de Rome touche à l'histoire du monde. Il faut la connaissance de la seconde pour juger la première. On ne saura jamais comment le texte primitif de

lions de la Gaule, et les U-aductions de leurs traités de droit romain rè<,^nent souverainement dans nos écoles.

1. Vico, qui dans sa Scienza niiova (1725) indique les premières lignes du symbolisme historique : « Cet homme mystique », dit Miclielet, « exprima à la fois le peuple et l'idée du peuple : Romulus, c'est la force et le peuple de la force. » D'après Vico, « l'humanité

fiart du symbole ». Rome majque la lutte du symbole contre l'idée, de a lettre contre l'esprit. On sait que Michelet a traduit Vico (1827).

l'histoire romaine a pu être modifié, falsifié, si l'on n'a observé dans les autres littératures des exemples de transformations analogues; si, par exemple, l'on n'a suivi, dans les traditions orientales e dans celles du moyen âge, les métamorphoses bizarres qu'a subies l'Alexandre des Grecs ; si l'on n'a étudié les Niebelungen dans leurs changements divers, depuis le moment où le poème commence à poindre dans les ténèbres symboliques de l'Edda, jusqu'à celui où il retourne sous la forme effacée du Niflungasaga dans sa patrie primitive. C'est par une critique de ce genre que devrait commencer une véritable histoire des origines de Rome ; il faudrait, pour discuter avec autorité les traditions altérées et incomplètes, pour avoir le droit de les rectifier ou de les suppléer, chercher dans les littératures dont les monuments ont été mieux conservés par le temps, comment une pensée première peut être défigurée, soit par l'élaboration nécessaire qu'elle subit en traversant les âges, soit par les falsifications furtives. et plus ou moins accidentelles qu'y introduisent les prétentions de nations ou de familles.

Aux époques civilisées, on écrit l'histoire ; aux temps barbares, on la fait. Les mythes et la poésie des peuples barbares présentent les traditions de ces temps: elles sont ordinairement la véritable histoire nationale d'un peuple, telle que son génie la lui a fait concevoir. Peu importe qu'elle s'accorde avec les faits. L'histoire de Guillaume Tell a fait pendant des siècles l'enthousiasme de la Suisse. On trouve textuellement le même récit dans Saxo, l'ancien historien du Danemark. Ce récit peut bien n'être pas réel, mais il est éminemment vrai, c'est-à-dire parfaitement conforme au caractère du peuple qui l'a donné pour historique. L'histoire de Roland, neveu de Charlemagne, est fausse dans ses détails. Eginhard ne

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dit qu'un seul mot; il rapporte qua Roncevaux périt Rolandus praefectus Britannici limilis. On a bâti sur un fondement si léger une histoire vraie, c'est-à-dire conforme au génie et à la situation de ceux qui l'ont inventée. Les Espagnols ont chanté pendant des siècles les fameuses guerres des Abencerrages et des Zégris. Cependant des historiens d'une grande autorité pensent que ces événements n'ont rien de réel, mais que les chrétiens ont peint des Arabes et des Maures sous les traits de chevaliers chrétiens. A de telles époques, le nom de poète a son véritable sens. On ne crée pas, mais on invente dans le sens de la réalité.

Dissolution de la cité.

Au moment où tous les rois de la terre venaient rendre hommage au peuple romain, représenté par le sénat, ce peuple s'éteignait rapidement. Consumé par la double action d'une guerre éternelle et d'un système de législation dévorante, il disparaissait de l'Italie. Le Romain, passant sa vie dans les camps, au delà des mers, ne revenait guère visiter son petit champ. La plupart n'avaient plus même ni terre, ni abri, plus d'autres dieux domestiques que les aigles des légions. Un échange s'étabhssait entre l'Italie et les provinces. L'Italie envoyait ses enfants mourir dans les pays lointains, et recevait en compensation des millions d'esclaves. De ceux-ci, les uns, attachés aux terres, les cultivaient et les engraissaient bientôt de leurs restes ; les autres, entassés dans la ville, dévoués aux vices d'un maître, étaient souvent affranchis par lui et devenaient citoyens. Peu à peu les fils des affranchis furent seuls en possession de la cité, composèrent le peuple romain, et sous ce nom donnèrent

des lois au monde*. Dès le temps des Gracqiies, ils remplissaient presque seuls le Forum. Un jour qu'ils interrompaient par leurs clameurs Scipion Émilien, il ne put endurer leur insolence, et il osa leur dire : Silence^ faux fils de rilalie! El encore : Vous avez beau faire; ceux que fai amenés garrottés à Rome, ne me feront jamais peur, tout déliés qu'ils sont maintenant. Le silence dont fut suivi ce mot terrible prouve assez qu'il était mérité. Les alTranchis craignirent qu'en descendant de la tribune, le vainqueur de Carthage et de Numance ne reconnût ses captifs africains ou espagnols, et ne découvrît sous la toge les marques du fouet.

Ainsi un nouveau peuple succède au peuple romain absent ou détruit. Les esclaves prennent la place des maitres, occupent fièrement le Forum, et, dans ces bizarres Saturnales, gouvernent par leurs décrets les Latins, les Italiens qui remplissent les légions. Bientôt il ne faudra plus demander où sont les plébéiens de Rome. Ils auront laissé leurs os sur tous les rivages. Des camps, des urnes, des voies éternelles, voilà tout ce qui doit rester d'eux.

César et Caton.

C. Jules César sortait d'une famille patricienne, qui prétendait descendre, d'un côté, de Vénus, de l'autre, d'Ancus Martius, roi de Rome : a Ainsi », disait-il dans l'éloge funèbre de sa tante Julia, « on trouve en ma

1. Belot, Histoire des Chevaliers romains (1866-1873, 2 vol.), t. II, p. -424 : « Rome conquérante ne s'appartenait plus. Les classes moyennes disparurent dans les guerres lointaines et prolongées. Les. esclaves de tous les pays, remplaçant en Italie les vrais Romains, gardèrent, sous le bonnet des alTranchis, les idées et les passions de l'esclavage. »

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famille la sainteté des rois, qui sont les maîtres du monde, et la majesté des dieux, qui sont les maîtres des rois. )) La tante de César avait épousé Marins. Les éléments divers dont se composait Rome, le vieux patriciat sacerdotal, le parti des chevaliers, celui des Italiens, semblaient donc résumés en César. A l'époque où nous sommes parvenus, il n'avait encore d'autre réputation que celle d'un jeune homme singulièrement éloquent, dissolu et audacieux, qui donnait tout à tous, qui se donnait lui-même à ceux dont l'amitié lui importait. Ses mœurs étaient celles de tous les jeunes gens de l'époque; ce qui n'était qu'à César, c'était cette effrayante prodigalité, qui empruntait, qui donnait sans compter, et qui ne se réservait d'autre liquidation que la guerre civile. C'était l'audace qui, seul dans le monde, le fit, à dixsept ans, résister aux volontés de Sylla. Le dictateur voulait lui faire répudier sa femme. Le grand Pompée, si puissant alors, s'était soumis à un ordre semblable. César refusa d'obéir ; et il ne périt point : sa fortune fut plus forte que celle de Sylla. Toute la noblesse, les Vestales elles-mêmes, intercédèrent auprès du dictateur, et demandèrent en grâce la vie de cet enfant indocile : « Vous le voulez », dit-il, « je vous l'accorde; mais dans cet enfant j'entrevois plusieurs Marins. »

César n'accepta point ce pardon, et n'obéit pas davantage : il se réfugia en Asie. Tombé entre les mains des pirates, il les étonna de son audace. Ils avaient demandé vingt talents pour sa rançon : « C'est trop peu », dit-il, « vous en aurez cinquante; mais une fois libre, je vous ferai mettre en croix. » Et il leur tint parole. De retour à Rome, il osa relever les trophées de Marins. Plus tard, chargé d'informer contre les meurtriers, il punit à ce titre les sicaires de Sylla, sans égard aux lois du dictateur.

510 MICIIELET.

Ainsi, il s'annonça hautement comme le défenseur de l'humanité, contre le j)arti qui avait défendu l'unité de la cité au prix de tant de sang. Tout ce qui était oppnmé put s'adresser à César. Dès sa questure, il favorisa les colonies latines, qui voulaient recouvrer les droits dont Sylla les avait privées. Les deux premières fois qu'il parut au barreau, ce lut pour parler en faveur des Grecs, contre deux magistrats romains. On le vit plus tard, du miUeu des marais et des forêts de la Gaule, pendant une guerre si terrible, orner à ses frais de monuments publics les villes de la Grèce et de l'Asie. Il tenait compte des Barbares et des esclaves eux-mêmes ; il nourrissait un grand nombre de gladiateurs pour les faire combattre dans les jeux; mais quand les spectateurs semblaient vouloir leur mort, il les faisait enlever de l'arène : il n'eut pas de meilleurs soldats dans la guerre civile. Le monde ancien excluait les femmes de la cité. César donna le premier l'exemple de rendre, même aux jeunes femmes, des honneurs publics; il prononça solennellement l'éloge funèbre de sa tante Julia et de Cornelia sa femme. Ainsi, par la libéralité de son esprit, par sa magnanimité, par ses vices même. César était le représentant de l'humanité contre l'austère esprit de la répubhque; il méritait d'être le fondateur de l'Empire, qui allait ouvrir au monde les portes de Rome.

En bien, en mal, l'homme de l'humanité fut César, l'homme de la loi fut Caton. Il descendait de Caton le censeur, ce rude Italien qui avait si âprement combattu un autre César*. Chez le dernier Caton, la sévérité passionnée des Porcii s'était épurée dans le stoïcisme grec. Il était à lui seul plus respecté à Rome que les magistrats et le sénat. Aux jeux de Flore, le peuple, poui-

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