‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 161 sur 246 · Scipion le premier Africain · texte numérisé non relu

Scipion le premier Africain

demander une danse immodeste, attendait que Caton fût sorti du théâtre'.

Ses ennemis, ne sachant que reprendre dans un tel homme, lui faisaient des reproches futiles; ils l'accusaient de boire après souper, jamais on ne le vit ivre ; de paraître obstiné, il était un peu sourd ; de s'emporter, mais tout à cette époque devait l'irriter; enfin d'être trop économe. César, dans son Anti-Caton, prétendait malignement qu'ayant brûlé le corps de son frère, il avait passé les cendres au tamis pour en retirer l'or qui avait été fondu par le feu !

Le vrai reproche que méritait Caton, c'était cette rigueur aveugle, cet opiniâtre attachement au passé, qui le rendait incapable de comprendre son temps. C'était l'ostentation cynique avec laquelle il aimait à braver, dans les choses indifïérentes, le peuple au milieu duquel il vivait. On le voyait, même dans sa préture, traverser la place sans toge, en simple tunique, nu-pieds, comme un esclave, et siéger ainsi sur son tribunal.

1. Michelet regretta plus tard (après le coup d'Etat du 2 Décembre d'avoir parlé en si bons termes de Jules César. Il a dit de son livre (préface de 1866) : « La finale, sur Jules César, est peu digne, je crois, du milieu.... L'Orient a pleuré César. On le comprend. Le mélange du monde, accéléré par lui, abaissant les vivants, leur égalait les morts. LEmpire montra bientôt ce qu'était ce mélange, passant sur l'univers le niveau de la honte et l'égalité du néant. » Paroles du reste profondément injustes pour l'Empire romain. Le jugement porté en 1851 était plus impartial et plus vrai.

Comment Michelet a fait son livre.

(Fragments de la préface de 1869.) r L'iXSPrr.ATION

Cette œuvre laborieuse d'environ quarante ans fut conçue d'un moment, de l'éclair de Juillet. Dans ces jours mémorables, une grande lumière se fit, et j'aperçus la France-.

Elle avait des annales, et non point une histoire. Des hommes éminents l'avaient étudiée surtout au point de vue politique. Nul n'avait pénétré dans l'infini délai! des développements divers de son activité (religieuse, économique, artistique, etc.). Nul ne l'avait encore emhras-

1. Éditions A. Lacroix, Marpon et Flammarion, etc. — Voici les dates auxquelles ont paru les diirérentes parties de VHisloire de France de Michelet : t. I (des Celtes à la dynastie carlovinqienne), 1835; 2* éd., 1855: t. Il (France féodale), 2'"éd., 1835; t. III, "1857 (le xiv° siècle); préface de 1837 à ce livre : « L'ère nationale de la France est le xiy* siècle. Les Etats Généraux, le Parlement, toutes nos grandes institutions, commencent ou se régularisent. La bourgeoisie apparaît dans la révolution de Marcel, le paysan dans la Jacquerie, la France elle-même dans la guerre des Anglais. Jusqu'ici la France était moins France que chrétienté »; t. IV et t. V, ISiOet 1841 (de 1580 à 1461) ; préface de 1840 aux t. IV et V : « Ce volume et le suivant ont pour sujet commun la grande crise du xv* siècle. Celui-ci [Charles VI] raconte la mort, le suivant [Charles VII] la résurrection y) ; t. VI, 1844 {Louis XI). Puis, longue interruption. Préface au t. MI (1855) : « Dix ans d'études données au Moyen Af/e, dix ans à la Révolution, il nous reste, povir relier ce grand ensemble, à placer ces deux histeî'-es: celles de la Renaissance et de l'âge moderne ». Enl855. t. VII {la Renaissance); t. VIII, 1855 {la Réforme) : t. IX, 1856 {tes Guerres de religion); t. X, 1856 {la Lique et Henri IV); t. XI-XIV. 1857, 1858, 1860, 18i)2 (xvu« siècle); t. XV-XVll, 1863, 1866, 18G7 (xviu' siècle).

2. La révolution de Juillet avait fait sur l'esprit de Thierry une impression semblable ; cf. page 95, et Introduction, p. xl.

sée du regard dans runité vivante des éléments naturels et géographiques qui l'ont constituée. Le premier je la vis comme une àme et une personne.

L'illustre Sismondi, ce persévérant travailleur, honnête et judicieux, dans ses annales politiques, s'élève rarement aux vues d'ensemble. Et, d'autre part, il n'entre guère dans les recherches érudites. Lui-même avoue loyalement qu'écrivant à Genève il n'avait sous la main ni les actes ni les manuscrits.

Au reste, jusqu'en 1850 (même jusqu'en 1836)*, aucun des historiens remarquables de cette époque n'avait senti encore le besoin de chercher les faits hors des livres imprimés, aux sources primitives, la plupart inédites alors, aux manuscrits de nos bibliothèques, aux documents de nos archives.

Cette noble pléiade historique qui, de 1820 à 1830, jette un si grand éclat, MM. de Barante, Guizot, Mignet, Thiers, Augustin Thierry, envisagea l'histoire par des points de vue spéciaux et divers. Tel fut préoccupé de l'élément de race, tel des institutions 2, etc., sans voir peut-être assez combien ces choses s'isolent difficilement, combien chacune d'elles réagit sur les autres. La race, par exemple, reste-t-elle identique sans subir l'influence des mœurs changeantes^? Les institutions peuvent-elles s'étudier suffisamment sans tenir compte de l'histoire des idées, de mille circonstances sociales dont elles surgissent ? Ces spécialités ont toujours quelque chose d'un peu artificiel, qui prétend éclaircir, et pourtant peut donner de faux profils, nous trom-

1 . Le tome III de l'Histoire de France parut en 1837, et il y fit usage de documents manuscrits; cf. ici, page, lu.

t. Atiffustin Tliierry, Guizot. Voyez notre Introduction.

3. Miclielet a subi lui-même un pou rinfluence des théories sur la race : voyez Histoire de France, livre I", où les mots de race et de qénie reviennent sans relâche ; et. ici, p. 503, n. 2, et p. 3."5. Cette préface de 1860 est par endroits un amendement à ses pi emières théories

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per sur l'ensemble, en dérober l'harmonie supérieure.

La vie a une condition souveraine et bien exigeante. Elle n'est véritablement la vie qu'autant qu'elle est complète. Ses organes sont tous solidaires et ils n'agissent que d'ensemble. Nos fonctions se lient, se supposent l'une l'autre. Qu'une seule manque, et rien ne vit plus. On croyait autrefois pouvoir par le scalpel isoler, suivre à part chacun de nos systèmes; cela ne se peut pas, car tout influe sur tout.

Ainsi, ou tout, ou rien. Pour retrouver la vie liistorique, il faudrait patiemment la suivre en toutes ses voies, toutes ses formes, tous ses éléments. Mais il faudrait aussi, d'une passion plus grande encore, refaire et rétablir le jeu de tout cela, l'action réciproque de ces forces diverses dans un puissant mouvement qui redeviendrait la vie même'.

Un maître dont j'ai eu, non le génie sans doute, mais la violente volonté, Géricault, entrant dans le Louvre {dans le Louvre d'alors où tout l'art de l'Europe se trouvait réuni), ne parut pas troublé. H dit : « C'est bien! je m'en vais le refaire. » En rapides ébauches qu'il n'a jamais signées, il allait saisissant et s'appropriant tout. Et, sans 4815, il eût tenu parole. Telles sont les passions, les furies du bel âge.

Plus compliqué encore, plus effrayant était mon problème historique posé comme résurrection de la vie intégrale, non pas dans ses surfaces, mais dans ses organismes intérieurs et profonds 2. Nul homme sage n'y eût songé. Par bonheur, je ne l'étais pas.

1. C'est là le double travail qui s'impose à l'historien, Vanahjse et la synthèse : ce passage est la définition de l'histoire même.

2. Je ne crois pas que nul historien au monde se soit plus exactement, plus nettement rendu compte de ce qu'était l'histoire, llemarquez l'expression q^ue Micholet a soulignée lui-même : elle est la synthèse de tout ce qu il a pensé sur l'histoire, sinon dès le début de sa vie, au moins depuis 1855, et surtout lorsque, de 1866 à 1869, il lit, dans ses préfaces, la théorie de ses propres travaux.

Dans le brillant matin de Juillet, sa vaste espérance, sa puissante électricité, cette entreprise surhumaine n'efïraya pas un jeune cœur. Nul obstacle à certaines heures. Tout se simplifie par la flamme. Mille choses embrouillées s'y résolvent, y retrouvent leurs vrais rapports, et (s'iiarmonisant) s'illuminent. Bien des ressorts, inertes et lourds s'ils gisent à part, roulent d'eux-mêm.es, s'ils sont replacés dans l'ensemble.

Telle fut ma foi du moins, et cet acte de foi, quelle que fût ma faiblesse, agit. Ce mouvement immense s'ébranla sous mes yeux. Ces forces variées, et de nature et d'art, se cherchèrent, s'arrangèrent, malaisément d'abord. Les membres du grand corps, peuples, races, contrées, s'agencèrent de la mer au Rhin, au Rhône, aux Alpes, et les siècles marchèrent de la Gaule à la France.

2' l'unité du livre

Tous, amis, ennemis, dirent « que c'était vivant ». Mais quels sont les vrais signes bien certains do la vie? Par certaine dextérité, on obtient de l'animation, une sorte de chaleur. Parfois le galvanisme semble dépasser la vie même par ses bonds, ses efforts, des contrastes heurtés, des surprises, de petits miracles. La vraie vie a un signe tout différent, sa continuité. Née d'un jet, elle dure, et croît placidement, lentement, vno tenore. Son unité n'est pas celle d'une petite pièce en cinq actes, mais (dans un développement souvent immense) l'harmonique identité d'âme.

La plus sévère critique, si elle juge l'ensemble de mon livre, n'y méconnaîtra pas ces hautes conditions de la vie. Il n'a été nullement précipité, brusqué; il a eu, tout au moins, le mérite de la lenteur. Du premier au

irnier volume, la méthode est la môme; telle elle est

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au début dans ma Géographie', telle en mon Louis XV, et telle en ma Révolution. Ce qui n'est pas moins rare dans un travail de tant d'aimées, c'est que la forme et la couleur s'y soutiennent. Mêmes qualités, mêmes défauts. Si ceux-ci avaient disparu, l'œuvre serait hétérogène, discolore, elle aurait perdu sa personnalité. Telle quelle, il vaut mieux qu'elle reste harmonique et un tout vivant.

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