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LA GENÈVE DE CALVIN

L'émigration religieuse de France, d'Italie, d'Allemagne, y créa une ville nouvelle, population disparate, mais naturellement plus docile à son dictateur ecclésiastique. La vraie et ancienne Genève, irréconciliable à l'esprit de Calvin, lutta quelque temps dans les Libertins (ou amis de la liberté), qui s'entendaient avec la France. C'étaient spécialement les amis du cardinal Du Bellay, de la Renaissance contre la Réforme. On assure qu'ils lui

proposaient de conquérir Genève pour son maître. Qu'en serait-il arrivé? Que Du Bellay, impuissant pouj* défendre en France la liberté de penser, n'eût pu rien pour elle à Genève. On le vit en 1545, où, sous ses yeux, et lui étant évoque de Paris, on lui hrùla (à Paris même) son secrétaire, un jeune protestant!

La Renaissance ne se protégeait pas. François I" ne sauva pas Dolet. Marot, l'iionuue de sa sœur, et dont il goûtait les écrits, fut obligé de s'exiler. Rabelais ne vécut qu'à force de ruses. Ceci juge la question.

Si le Capitole antique eut pour première pierre dans ses fondements une tète coupée et saignante, on peut en dire autant de Genève réformée.

Par où qu'on regarde Calvin, on y trouve l'image la plus complète du martyre.

Rupture des amitiés, nécessité de rompre avec les pères de la Réforme.

L'effort incessant, douloureux pour un logicien exigeant, de bâtir un dogme éclectique qui répondît à tout, de concilier en apparence ce qui est inconciliable, et de satisfaire le monde sans se satisfaire soi-même.

Le cœur, l'esprit brisé et le corps usé à cette torture. La maladie habituelle, des fatigues excessives, l'enseignement, la prédication, les disputes acharnées, une correspondance infmie, accablante, avec toute l'Europe. Au dedans, nulle consolation, la maison pauvre et veuve. Au dehors, la haine d'un peuple, le sentiment que son œuvre ne réussira pas ; qu'en donnant toute son âme, il n'inspire pas l'esprit de vie! En 1552, lorsque Genève était si puissante par lui, lui désespère; il écrit à un ami : « Je survis à cette ville, elle est morte; il faut la pleurer.... »

Mais sa plus exquise douleur, c'est celle qui sortait de son œuvre même. Les martyrs, à leur dernier jour, se faisaient une consolation, un devoir d'écrire à Calvin. Ils

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l'auraient pas quitté la vie sans remercier celui dont la parole les avait menés à la mort. Leurs lettres respectueuses, nobles et douces, arrachent les larmes. Étaientelles sans action sur cet homme de combat? Oui, disent ceux qui le jugent sur sa violente polémique, sa dure intolérance. >'ous pensons autrement. Ceux qui vécurent avec Calvin disent qu'il ne fut étranger à nulle affection de la famille et de l'amitié, très attaché surtout aux fds de sa parole. Il les suit des yeux par l'Europe dans leurs lointaines et cruelles aventures, les soutient et souffre avec eux. Ses lettres, fortes et chrétiennes, n'en sont pas moins pathétiques. Supplice étrange ! de toutes parts, la mort lui revient, lui retombe. Le monde infatigablement vient battre le fer sur son cœur!

Si Calvin a fait les martyrs, eux-mêmes ont autant fait Calvin. On comprend bien que de tels coups, sans cesse répétés, ensauvagèrent cet homme, le rendirent absolu, féroce, à défendre un dogme qui, chaque jour, lui tirait du sang. C'est ainsi qu'on peut expliquer le crime de sa vie, la mort du grand Servet.

Crime du temps plus que de l'homme même !

N'importe! il fut des nôtres!...

Quand j'entre dans le vieux collège de Calvin et de Bèze, quand je m'assois sous lé^ ormes antiques, quand je visite l'académie et l'église, où Calvin, faible, exténué, parfois soutenu sur les bras de ses auditeurs, enseignait et prêchait à mort, je sens bien que le grand souffle de la Révolution a passé là. Ces vaillants docteurs du passé nous ont préparé l'avenir.

Huit cents auditeurs, de toute nation et de toute langue, l'écoutaient ; émigrés la plupart ou fils d'émigrés. Parmi eux, nombre d'artisans. Tels de ceux-ci étaient de grands seigneurs qui avaient che-^ché à Genève la pauvreté et le travail. Un d'eux s'était fait cordonnier.

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Ville étonnante où tout était flamme et prière, lecture, travail, austérité. Quel était le ravissement de ceux qui, ayant réussi à fuir la terre idolàtrique, atteignaient la cité bénie ! De quel œil tous ces fugitifs, ayant, par bonheur incroyable, passé la route de Lyon, suivi l'àpre vallée du Rhône, voyaient-ils le clocher sauveur! Nombre de familles illustres laissaient tout, bravaient tout, pour parvenir à Genève. Les Poyel, les Robert Estienne, la veuve, les enfants de Budé, cherchèrent cette nouvelle patrie. Plus d'un coid'esseur de la foi y apportait ses cicatrices. L'intrépide, l'indomptable Knox, après huit années passées aux galères de France, les bras sillonnés par les chaînes, le dos labouré par le fouet, avant ses grands combats d'Ecosse, venait s'asseoir encore un jour au pied de la chaire de Calvin.

Tout affluait à celte chaire, et de là aussi tout partait.

Trente imprimeries, jour et nuit, haletaient pour multiplier les livres que d'ardents colporteurs cachaient sur eux, faisaient entrer en Itahe, en France, en Angleterre, aux Pays-Bas. Missions terribles ! Ils étaient attendus, épiés. Pour le seul fait d'avoir sur eux un Évangile français, ils étaient sûrs d'être brûlés. C'est alors que l'imprimerie fit ses deux efforts admirables : la Bible en un volume, un petit voluml, aisé à cacher! et les Psaumes français, avec la musique inteviinéaire . En touchant ce cpii reste encore de ces vieilles éditions, ces volumes tachés, usés dans les prisons, et qui souvent, jusqu'au bûcher, firent l'office de confesseurs, et soutinrent la foi des martyrs, on est tenté de s'écrier : « 0 petits livres ! petits livres! pauvres témoins des souflrances de la liberté religieuse, soyez bénis au nom de la liberté sociale! Si quelque chose reste en vous des grands cœurs qui vous ont touchés, puisse cela passer dans le nôtre ! »

Plût au ciel qu'on pût raconter tout ce qui s'accomplit

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alors ! Mais les dangers étaient si grands, que presque toute celte histoire est restée enfouie etmystérieuse. Le peu qu'on en retrouve, c'est l'histoire de quelques martyrs*.

J'ai suivi attentivement le martyrologe de Crespin * pour trouver et dater les premières missions protestantes. Elles semblent d'abord fortuites. Ce sont presque toujours des Français que la persécution a fait fuir à Genève, et qui, pour affaire do famille, pour revoir leur pays ou répandre des livres, entreprennent de revenir. On voit très bien, dans ces histoires, que l'origine de tout cela est spontanée, d'abord française ; mais la grande et forte école de Genève leur a formulé en doctrine leur sentiment religieux, leur a donné les livres, le désir de les répandre et de les interpréter.

Le premier exemple est celui d'une petite colonie de gens qui avaient cherché asile à Genève, et qui, attirés vers l'Angleterre par la réforme d'Edouard M, s'en vont ensemble par la route du Rhin, a M. Nicolas, homme de

1. L'histoire du pioleslantisnie Irançals, comme celle de l'a Révolulion (cf. p. 215, n. 1), a lait de nos jours d'immenses pi-egrès, grâce à la publication des documents les plus minutieux sur Icï églises et sur les hommes de la Reforme, et au:: elforts combinés lies revues locales et des érudits parisiens. Le cenire de ces études est la Sociélé pour l'histoire du Vrotesianiisme français, dont le Bulletin est un excellent répertoire de tout ce qui parait en la matière (depuis iSol). La France protestante des frères Jlaag (2* édit., depuis 1877] nous fait connaître le nom et la vie en particulier de tous les martyis sortis de Genève. La Correspondance des Réformateurs dans les pays de langue française a été publiée par Ilerminjard (depuis 186f]). Et si nous avons laissé à l'Allemagne le soin de publier les Œuvres de Calvin (depuis 1863), nos chercheurs n'ont laissé ignorer aucun incident de l'histoire des églises provinciales. Gomme ouvrage d'ensemble, ceux de Merle d'Aubigné {Histoire de la Réformation au temps de Calvin, 1863-77, 7 vol.), de Puaux {Histoire de

a Réformation française, 18^jî)-69, 7 vol.) sont des récits consciencieux et attachants. Mais il nous manque encore une histoire politique et sociale de la Réforme en France, et particulièrement au XVI* siècle.

2. Histoire des Martyrs, jusqu'en 1610, par Crespin, Genève, 1G19, 2 vol. in-f*. Crespin, imprimeur et historien, publia sa première édition en 1554. L'ouvrage fut sans cesse accru, et bien après sa mort 1S72).

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savoir, Français, et Barbe, sa femme; Augustin, barbier, et sa femme Marion, tous deux du llainaut. » On voit ici l'égalité religieuse, le barbier de compagnie avec l'homme de savoir et le bourgeois aisé. Et c'est le barbier qui règle la route; il obtient de M. Nicolas qu'il visite le petit troupeau des fidèles de Mons. De là leur catastrophe horrible. Les deux hommes sont brûlés. Barbe faiblit, a peur. La pauvre Marion est enterrée vive.

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