DIFFICULTÉ DE PRENDRE LA BASTILLE
Versailles, avec un gouvernement organisé, un roi, des ministres, un général, une armée, n'était qu'hésitation, doute, incertitude, dans la plus complète anarchie morale.
Paris, bouleversé, délaissé de toute autorité légale, dans un désordre apparent, atteignit, le 14 juillet, ce qui moralement est l'ordre le plus profond, l'unanimité des esprits.
Le 15 juillet, Paris ne songeait qu'à se défendre. Le 14, il attaqua.
Le 15 au soir, il y avait encore des doutes, et il n'y en
1. Hetzel ; i vol. grand in-4. Édition du Centenaire, 1889, Imprimerie nationale, 5 vol. in-8. — Préface en 1847 ; nouvelle préface en 1868.
L'ouvrage finit, au 10 thermidor, par ces mots : « En faisant ici mon adieu au grand travail qui m'a tenu compagnie si fidèle dix années de ma vie, je dois lui dire, je dois dire au public ce que j'en pense moi-même, en l'envisageant froidement. Toute histoire de la Révolution jusqu'ici était essentiellement monarchique : telle pour Louis XVI, telle pour Robespierre. Celle-ci est la première républicaine, celle qui a brisé les idoles et les dieux. De la première page à la dernière page, elle n'a eu qu'un héros : le peuple. » Michelet pense, d'abord, à l'Histoire de la Révolution, de Charles de Lacretelle, œuvre toute monarchique ; puis à celle de Louis Blanc, véritable apologie de Robespierre. Il omet, sans doute à dessein, celles de Thierset de Mignet.
2. De tous les récits qui ont été faits de celte journée, celui de - Michelet est certainement le plus vivant, et peut-être, s'il n'est pas dans tous les détails d'une minutieuse exactitude, donne-t-il l'impression la plus forte et la plus vraie. Vovez Flammermont, la Journée du U juillet 1789, 1792; Bouinqn. la Bastille, 189ô; Fimck-Brentano. Légendes de la Bastille, 1898, '
eut plus le matin. Le soir était plein de trouble, de fureur désordonnée. Le matin fut lumineux et d'une sérénité terrible.
Une idée se leva sur Paris avec le jour, et tous virent la même lumière. Une lumière dans les esprits, et dans chaque cœur une voix : « Va, et tu prendras la Bastille ! »
Cela était impossible, insensé, étrange à dire... Et tous le crurent néanmoins. Et cela se fit.
La Bastille, pour être une vieille forteresse, n'en était pas moins imprenable, à moins d'y mettre plusieurs jours, et beaucoup d'artillerie. Le peuple n'avait, en cette crise, ni le temps ni les moyens de faire un siège régulier. L'eùt-il fait, la Bastille n'avait pas à craindre, ayant assez de vivres pour attendre un secours si proche, et d'immenses munitions de guerre. Ses murs de dix pieds d'épaisseur au sommet des tours, de trente ou quarante à la base, pouvaient rire longtemps des boulets ; et ses batteries, à elle, dont le feu plongeait sur Paris, auraient pu, en attendant, démolir tout le Marais, tout le faubourg Saint-Antoine. Ses tours, percées d'étroites croisées et de meurtrières, avec doubles et triples grilles, permettaient à la garnison de faire en toute sûreté un affreux carnage des assaillants.
. L'attaque de la Bastille ne fut nullement raisonnable. Ce fut un acte de foi.
l'idée de l'attaque appartient au peuple
Personne ne proposa. Mais tous crurent et tous agirent. Le long des rues, des quais, des ponts, des boulevards, la foule criait à la foule : « A la Bastille ! A la Bastille! »... Et dans le tocsin qui sonnait, tous entendaient: « A la Bastille ! »
Personne, je le répète, ne donna l'impulsion. Les parleurs du Palais-Royal passèrent le temps à dresser une
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liste de proscription, à juger à moii la reine, la Polignac, Artois, le prévôt FiessellesS d'autres encore. Les noms des vainqueurs de la Bastille n'offrent pas un seul des faiseurs de motions. Le Palais-Royal ne fut pas le point de départ, et ce n'est pas non plus an Palais-Royal que les vainqueurs ramenèrent les dépouilles et les prisonniers.
Encore moins les électeurs qui siégeaient à l'Hôtel de Ville eurent-ils l'idée de l'attaque*. Loin de là, pour l'empêcher, pour prévenir le carnage que la Bastille pouvait faire si aisément, ils allèrent jusqu'à promettre au gouverneur que, s'il retirait ses canons, on ne l'attaquerait pas. Les électeurs ne trahissaient point, comme ils en furent accusés, mais ils n'avaient pas la foi.
Qui l'eut? Celui qui eut aussi le dévouement, la force, pour accomplir sa foi. Qui? Le peuple, tout le monde.
Les vieillards qui ont eu le bonheur et le malheur de voir tout ce qui s'est fait dansce demi-siècle unique, où les siècles semblent entassés, déclarent que tout ce qui suivit de grand, de national, sous la RépubHque et l'Empire, eut cependant un caractère partiel, non unanime, que le seul 14 juillet fut le jour du peuple entier. Qu'il reste donc, ce grand jour, qu'il reste une des fêtes éternelles du genre humain, non seulement pour avoir été le premier de la délivrance, mais pour avoir été le plus haut dans la concorde !
Que se passa-t-il dans cette courte nuit, où personne ne dormit, pour qu'au matin, tout dissentiment, toute incertitude disparaissant avec l'ombre, ils eurent les mêmes pensées?
1. Le prévôt des marchands, Flesselles, administrateur ordinaire de la cité, et contre lequel le peuple était particulièrement irrité, lui reprochant de tromper la multitude par ses vaines promesses et de la railler par ses sarcasmes.
2. A l'Hôtel de Ville siégeaient les anciens électeurs du Tiers Etat aux Etats Généraux, qui, demeurés en session, a.vaient fini par former un gouvernement municipal.
On sait ce qui se fit au Palais-Royal, à l'Hôtel de Yille; mais ce qui se passa au loyer du peuple, c'est là ce qu'il faudrait savoir.
Là pourtant, on le devine assez par ce qui suivit, là chacun fit dans son cœur le jugement dernier du passé, chacun, avant de frapper, le condamna sans retour... L'histoire revint cette nuit-là, une longue histoire de souffrances, dans l'instinct vengeur du peuple. L'âme des pères qui, tant de siècles, souffrirent, moururent en silence, revint dans les fils et parla.
Hommes forts, hommes patients, jusque-là si pacifiques, qui deviez frapper en ce jour le grand coup de la Providence, la vue de vos familles, sans ressource autre que vous, n'amollit pas votre cœur. Loin de là, regardant une fois encore vos enfants endormis, ces enfants dont ce jour allait faire la destinée, votre pensée grandie embrassa les libres générations qui sortiraient de leur berceau, et sentit dans cette journée tout le combat de l'avenir!...
L'avenir et le passé faisaient tous deux même réponse; tous deux, ils dirent : « Va! »... Et ce qui est hors du temps, hors de l'avenir et hors du passé, l'immuable Droit le disait aussi. L'immortel sentiment du juste donna une assiette d'airain au cœur agité de l'homme, il lui dit : « Va paisible, que t'importe? quoi qu'il t'arrive, mort, vainqueur, je suis avec toi ! »
H.Vl.NE DU PEUPLE POUR LA BASTILLE]
Et qu'est-ce que la Rastillc faisait à ce peuple? les hommes du peuple n'y entrèrent presque jamais... Mais la justice lui parlait, et une voix qui plus fortement encore parle au cœur, la voix de l'humanité et de miséricorde, cette voix douce qui semble faible et qui renverse les tours, déjà, depuis dix ans, elle faisait chanceler la Bastille.
Il faut dire vrai ; si quelqu'un eut la gloire de la renverser, c'est cette femme intrépide qui si longtemps travailla à la délivrance de Latude contre toutes les puissances du monde. La royauté refusa, la nation arracha la grâce; cette femme, ou ce héros, fut couronnée dans une solennité publique. Couronner celle qui avait pour ainsi dire forcé les prisons d'Etat, c'était déjà les flétrir, les vouer à l'exécration publique, les démolir dans le cœur et dans le désir des hommes... Cette femme avait pris la Bastille*.
Depuis ce temps, le peuple de la ville et du faubourg, qui sans cesse, dans ce lieu si fréquenté, passait, repassait dans son ombre, ne manquait pas de la maudire. Elle méritait bien cette haine. Il y avait bien d'autres prisons ; mais celle-ci, c'était celle de l'arbitraire capricieux, du despotisme fantasque, de l'inquisition ecclésiastique et bureaucratique. La cour, si peu religieuse en ce siècle, avait fait de la Bastille le domicile des libres esprits, la prison de la pensée. Moins remplie sous Louis XVF, elle avait été plus dure (la promenade fut ôtée aux prisonniers), plus dure et non moins injuste : on rougit pour la France d'être obligé de dire que le crime d'un des prisonniers était d'avoir donné un secret utile à notre marine ! on craignit qu'il ne le portât ailleurs.