‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 202 sur 246 · Le 2 août · texte numérisé non relu

Le 2 août

ô. 1793. Voyez le Moniteur. II semblerait, d'après Quinet, que toutes ces mesures 'furent prises le même jour. En réalité elles s'échelonnèrent en août et les mois suivants.

viennent des lettres de Saint-Just et de Lebas à Robespierre. Écoutez : « Les aristocrates ont été guillotinés, à commencer par les banquiers du roi de Prusse. » Lettres de Fouché et de CoUot-d'lIerbois ; ils parlent de Lyon : « L'explosion de la mine sera seule capable de renverser assez tôt l'infâme cité ; son nom lui sera enlevé. )) — Maintenant à d'autres soins : un opéra sera décrété sur la révolution du 10 août. Voici Chénier qui, au nom du Comité, lit le projet de substituer Marat à Mirabeau dans le Panthéon. Accepté sans délibérer. Danton propose un plan de nouveaux jeux olympiques; on y donnera l'instruction publique, « le pain de la raison ». — Place à Merlin de Douai! Il fait son rapport sur la loi des suspects. Les ordonnances de Louis XIV, pour les dragonnades, servent de modèles. Admis sans discussion. — N'oubliez pas le dessèchement des étangs. Rien de plus urgent que de délivrer le peuple de la fièvre des marais. — Mais silence! Robespierre est à la tribune; il ht la réponse de la Convention « aux rois ligués contre la République ». Cette réponse est digne et tière; elle est dans le cœur de tous.

On revient à l'instruction publique. Romme, Fourcroy, Rouquier, Chénier, se succèdent. Les enfants préoccupent la Convention plus que les hommes ; seul point qu'elle ne se lasse pas de corriger, de revoir, de refaire ; sa patience, à ce sujet, est infinie. Spectacle unique que l'enfant ainsi protégé par les rudes mains qui s'appuient à l'échafaud, L'évéque Grégoire est le Fénelon de ce nouveau Télémaque.

Mais que dit-on de la guerre? Voici justement des lettres de Masséna, de Hoche, de Pichegru, de Monce Qu'on les Use : victoires sur le Rhin, combats incertains aux Pyrénées, marche en avant sur les Alpes, massacres, incendies en Vendée. Alternatives accoutumées; on fera

face de toutes parts. Carnot arrive du Comité; on lit sur son front la victoire. Dépêches de Carrier : il fusille, il brûle, il noie; et ceux qui tout à l'heure avaient le ton de Télémaque, approuvent d'un signe de tète ; ils ont pris le cœur de Carrier. Écoutez! voici Barère; il faut entendre sa carmagnole à l'armée de la République, sous les murs de Toulon : « Soldats, vous êtes Français, vous êtes libres. Voici des Espagnols et des Anglais, des esclaves! La liberté vous observe. » Un long applaudissement a suivi.

La guerre fera-t-elle oublier les beaux-arts? Tant s'en faut. Aussi bien, la commission pour la conservation des monuments des arts est prête depuis plusieurs jours. Qu'elle fasse son rapport. On prend pitié des statues et des tableaux; ils seront mis en sûreté, quand les hommes ne savent plus où reposer leur tête. Sergent, de la même main qui a signé les circulaires du 2 septembre, trace le plan du Musée. Merlin de Thionville, au retour des armées de Mayence et de Vendée, organise l'artillerie légère, et fait des projets de musique populaire. David a juré qu'il immortalisera de son pinceau le divin Marat; il immortalisera aussi Barra, le jeune soldat de l'armée de l'Ouest. — Après les acclamations, les gémissements, les sanglots. Des citoyennes en pleurs « viennent en foule à la barre » demander la mise en liberté de leurs parents détenus et menacés de mort. Que va-t-il arriver? Les cœurs de bronze s'amolliront-ils à ces cris des suppliantes? Le président leur oppose les lois de Selon, l'exemple de Cicéron. Elles répliquent par leurs larmes. Robespierre se lève. Il repousse « ces femmes méprisables, que l'aristocratie lâche devant nous ». Il a parlé, elles se taisent. Qu'elles aillent enterrer leurs morts !

A cette scène succède le travail du Code civil. Les têtes sont calmes. — C'est le moment d'écouter l'exposition

d'un nouveau système sur les assignats. N'est-ce pas de nouveau Cambon, toujours infatigable? Oui, c'est lui; il propose de démonétiser les assignats à l'effigie royale, qui offusque les patriotes. Les chiffres sont pesés, confrontés ; les opérations étudiées, vérifiées comme dans le cabinet retiré d'un financier. — Nouvel incident qui appelle l'attention. Un orateur de Lyon apporte à la barre la tête de Chàlier, qu'une femme a déterrée de ses mains pieuses dans la nuit. Il fait hommage à la Convention de cette tête coupée du tribun. Il raconte les vertus de cet émule de Marat ; Chàlier les possédait toutes, excepté la divine fureur. La Convention regarde cette tête de mort ; elle accepte l'augure, et reprend son ouvrage : — télégraphes, instructions sur le salpêtre, écoles primaires, écoles normales, école centrale, d'où sortira l'École Polytechnique, liberté des cultes, arrestation des soixante-treize, Lyon remplacé par la Commune- Affranchie, Toulon par Port-de-la-Montagne, savants en réquisition pour les calculs sur la théorie des projectiles. Musée, Muséum d'histoire naturelle, victoire de Ilondschoote, victoire de Wattignies, remportée en personne par Carnot, victoire de Savenay, liberté des nègres, nouveau maximum, nouvelle ère universelle, tout sort à la fois de la tête de la Convention, par une explosion de la nature, sous les coups redoublés de la nécessité.

A quoi comparerai-je cette création furieuse et calculée, où tous les contrastes se réunissent? Y a-t-il dans la nature un objet qui y ressemble ? On dit qu'Eschyle avait fait une tragédie à'Etna. Je m'imagine qu'on entendait au faite le travail régulier des cyclopes qui forgeaient avec un bruit d'airain, sous leurs marteaux innombrables, les armes, les glaives, les flèches, les boucliers des dieux. On devait aussi y surpre»^drc la longue respiration haletante, immense, entrecoupée du géant Encelade, qui

456 QUmET.

s'exhalait à travers les gorges embrasées de la montagne. Sur les flancs croissaient de vastes forêts de chênes; au sommet la neige, au pied les oliviers. Des enfants jouaient sur les genoux du cyclope, à l'extrémité du promontoire. Le roi des morts, Pluton, apparaissait échevelé, sur son char d'éhène, dans les goutlres ouverts. Il remplissait les champs de terreur. Tout tremblait au loin, les villes, les tours, les peuples, les rois, les hommes, les dieux. Mais qu'est-ce que cette image en comparaison de la terreur attachée à la Convention, aux sept cents tètes? La nature est ici dépassée de beaucoup par les hommes.

Quand j'ai voulu m'éclairer sur le caractère de la Convention, j'ai vu un travail incessant de civilisation au milieu d'une bataille soutenue contre le monde entier; grandeur unique entre toutes les assemblées humaines. 11 n'y avait là personne qui ne se crût à son dernier moment. Un conventionnel ayant parlé à ses amis d'un projet qui supposait pour lui un avenir d'un mois, parut aussi risible que s'il se fût attribué l'éternité. Tous avaient fait, comme Bazire*, un pacte avec la mort; chacun voulait laisser une pensée, un acte, une création, qui fût son testament auprès des générations futures. Ceci explique la fécondité incroyable des premiers mois de la Terreur. Les esprits n'avaient pas encore été glacés. Ils produisirent alors tous les germes qui se sont développés dans les derniers mois de la Convention. Ce qui avait été inspiré par la mort envisagée face à face en 1793, fut ensuite mûri et décrété, le danger passé, en 1795, par ceux qui survécurent.

Autre phénomène, non moins extraordinaire. L'homme grandit tout à coup de vingt coudées. Il reprit les pro-

1. Membre de la Convention et du Comité de Sûreté Générale, et guillotiné en avril 1794. Tous ces détails sont inspirés de Paudot.

ÎA RÉVOLUTION. 457

portions antiques. Ce qui, en effet, le rapetisse chez les modernes, c'est la spécialité. Il y est enfermé, 11 est attaché à un métier, à une profession, à un ordre d'idées dont il ne lui est pas permis de sortir. Dans les temps réguhers, nous n'admettons guère en France que l'homme qui a fait la pointe d'une épingle en puisse aussi faire la tète. Cette ambition nous paraît exorbitante. Si un téméraire s'abuse à ce point-là, qu'il l'expie! Nous ne souffrons guère que le philosophe soit poète, ni que le poète soit législateur, ni le législateur capitaine, ni le capitaine artiste. Tout cela fut changé en un moment. Le moule étroit de l'humanité moderne fut brisé. Chaque homme donna tout ce qu'il renfermait en lui d'aptitudes diverses. Un chirurgien de village* réprima des armées. Danton s'occupait de l'école primaire, Hercule qui tient d'une main un nourrisson et de l'autre la massue de Némée. llérault-Séchelles, le légiste du Parlement, est pontife de la nature au 10 août; il fait passer la coupe aux sept cent quarante-neuf membres ; il se tourne vers le soleil et tend la main à Zoroastre-.

Combien de fois des hommes de lois, petits praticiens, passèrent en un jour du cabinet à l'administration des armées et au champ de bataille! Merlin de Thionville soutenait des sièges. Il était compagnon de ce général Meunier, que Gouvion Saint-Cyr proclamait l'égal de Napoléon. Le prédicateur protestant Jean Bon Saint-André s'est fait amiral. Il organise la flotte. On n'avait que vingt-deux vaisseaux, il promet d'en doubler le nombre. Il établit des croisières, prépare une expédition navale à Cherbourg et à l'ile Cotentin. Par ses soins, les matelots gabiers deviendront d'excellents instituteurs des novices.

Page 1