‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 201 sur 246 · Martin d'Aucli fit donner acte de son opposition · texte numérisé non relu

Martin d'Aucli fit donner acte de son opposition

2. La toute-puissance du prince, empruntée au Digeste et aux Insti-. tûtes par les légistes du moyen âge et les théoriciens de la monarchie absolue.

Dés que la Constituante se trouva en face de ce pouvoir démesuré, elle entreprit de le réduire et de le ramener à des formes nationales. Mais, comme ce pouvoir avait tout envahi, on se vit entraîné à tout lui reprendre. Voilà comment, sans aucune aversion contre la royauté, encore moins contre Louis XVI, on le dépouilla sans relâche et sans merci.

Personne ne prononçait le mot de décentralisation, et on le réalisait dans chaque décret. La monarchie avait tant usurpé que l'on ne crut jamais lui trop reprendre; on ne pouvait plus dire ce qui était elle et ce qui ne l'était pas, car elle avait confondu toutes choses. C'est ainsi que l'autorité royale, s'étant mêlée à tout, substituée à tout, fut extirpée par des hommes sincèrement royalistes, mais qui voulurent retrouver une nation là où il n'y avait plus qu'un roi. Le prince dut s'effacer pour que la nation se montrât; elle avait été ensevelie dans la monarchie. On jeta la monarchie au vent, et, pour la première fois, la France apparut*.

Les hommes qui firent cette œuvre ne songeaient point à extirper l'autorité royale; mais, emportés par le désir et bientôt par la joie de retrouver chaque jour les traits effacés d'un grand peuple, ils s'abandonnèrent à cette ardeur et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent rétabli en entier les droits et la figure de cette nation enfouie. Alors plusieurs s'aperçurent que ce qu'ils avaient gardé de l'ancienne monarrchie n'était qu'une ombre qui ue pouvait vivre; ceux-là s'effrayèrent de leur ouvrage; ils auraient voulu le détruire. Mais il était trop tard. En laissant voir leurs regrets, ils ne firent que provoquer d'autres hommes à l'achever à leur place.

1. Sorel. l'Europe et la Révolution française, I, p. 549 : « Toute la force de la Révolution, en France, provenait de son caractère national. »

Oter pièce à pièce chaque partie du pouvoir central, faire revivre par là les libertés locales, voilà l'œuvre politique de la Constituante. On peut dire que la pensée première de la Révolution ne se montra jamais plus spontanément. Car n'ayant alors aucun danger à courir de la part de l'étranger, elle put suivre sa propre impulsion et montrer son vrai caractère, sans être obligée de le plier à des circonstances trop impérieuses. De tout cela, je conclus que le premier instinct de la révolution politique, son œuvre la plus libre, la plus spontanée, fut de diminuer le pouvoir central; que tout ce qui se fera dans ce sens sera dans l'esprit de la Révolution, et que tout ce qui se fera d'opposé sera fait contre elle *.

Esprit civilisateur de la Convention.

Ubiquité, universalité.

L'homme sait d'hier seulement qu'il est sur la terre depuis une centaine de milliers d'années; que, contemporain des races d'amimaux perdues, une éternité visible pèse sur sa tête; il le sait à n'en plus pouvoir douter. Que va-t-il conclure de cette prodigieuse antiquité? Se confirmera-t-il, par là, dans son inertie, en voyant combien de siècles ont travaillé pour lui? Se dira- t-il qu'il a besoin de temps infinis pour avancer d'un pas ; qu'il a fallu des immensités d'années pour s'élever de la hache de pierre à la hache de bronze ; qu'il lui en faut au mo.'ïis autant aujourd'hui pour s'élever d'un degré vers la justice? Ou bien pensera-t-il qu'après tant d'ébauches, de

1. C'est-à-dire que la Convention, en centralisant de nouveau les pouvoirs, en annihilant les autorités dérvartementales, ne fera que revenir en arrière et se rattacher à la tradition monarchique. Et cela est très vrai. Cf. la citation de M. Sorcl, ici, p. 435, n. 1.

tâtonnements infinis, il est temps enfin d'être homme et de l'être tout à fait?

Sans rien savoir sur ce point de ce que nous savons aujourd'hui, la Révolution française a voulu achever l'homme d'un seul coup, en un moment*. C'est là sa gloire; ce sera notre honte d'être retombés de si haut.

En se soumettant à la foule, la Convention avait perdu le respect; elle le regagna par la crainte, surtout par ses travaux. Elle combat, elle délibère, elle menace, elle médite, elle frappe an même moment. C'est elle qui lient la truelle et l'épée. Toute au présent, elle est aussi toute à l'avenir qu'elle fonde ; elle est même dans le passé qu'elle extermine. Rien, dans aucune histoire, ne donne l'idée de cette omniscience et de cette omniprésence ; l'âme entière d'une nation fourmille de vie dans la fournaise.

Les événements y viennent retentir comme sur une enclume, mêlés aux motions, aux projets de lois, aux décrets de chaque heure; atelier gigantesque où tout se forge à la fois, les armées, les codes, la Terreur, les écoles, la science, les idées, les actions, la guerre, et, qui le croirait? même la paix. Les incidents se succèdent avec le pêle-mêle de la nature déchaînée. Danton préside. Au froncement de sourcil de ce Jupiter, l'uniformité des poids et mesures est proclamée *. Le 15 août 5, Cambon apporte le Grand Livre, « pour inscrire et consolider la dette publique ». Monument de sagesse, d'économie, de probité, qui survivra à tout ; en garantissant les dettes des émigrés, il enrichit ceux qu'il dépouille. — Sur-

1. « A dôfaut de droits historiques, on en prit de métaphysiques, et, ne pouvant déchirer les droits des Français, elle déclare les droits de l'homme abstrait et du citoyen du monde. » Sorel, 11, p. 8. Cf. Guizot, ici, p. 180.

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