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Polybe, XVIII, VII

la sienne ; aussi n'avait-il pas besoin des dieux du vulgaire. Il les a chassés de l'histoire, comme nos savants, pour constituer leurs sciences, ont chassé du monde matériel les puissances capricieuses que l'antiquité et le moyen âge avaient mises partout. 11 ne croit pas à cette déesse tant adorée des anciens et qui l'est encore des modernes, la Fortune, pas plus qu'il ne croit au Hasard, au Destin : mots commodes pour la faiblesse et l'ignorance. Il a des pensers plus virils. C'est dans l'àme humaine qu'il cherche les mobiles des faits humains, et non dans la volonté des dieux. Pour lui, comme pour Montesquieu, les États s'élèvent ou tombent, s'ils sont bien ou mal gouvernés, et les peuples sont les artisans de leur destin.

Nulle part cette loi de solidarité, cet enchaînement de causes et d'effets ne se laissent mieux saisir que dans l'histoire de la domination romaine qui commence, au pied du Palatin, dans un berceau d'enfant et qui tlnit par couvrir un univers : orbis Romanus.

Après Bossuet et Montesquieu, il ne resterait rien à dire sur un pareil sujet, si les révolutions ne nous avaient appris à interroger Rome sur des questions qui ne pouvaient pas, il y a deux siècles, préoccuper ces grands esprits. J'en donnerai un exemple : dans ses Considérations SU7' les causes de la grandeur des Romains et de leur démdence, chef-d'œuvre qu'il faut lire et relire souvent, Montesquieu ne parle point de la tentative faite par les Gracques pour sauver la république, et il ne prononce leur nom qu'en passant. Aux regards du voyageur qui gravit une montagne, l'horizon s'étend et, sans que sa vue soit meilleure, il distingue des sites dont il n'avait pas, dans la plaine, soupçonné l'existence. Le temps rend le même service à l'historien : il a pour lui des révélations que seul il peut faire.

Auguste.

Comme les Gracques, César périt de la main des grands, et l'État retomba pour quatorze années dans le plus épouvantable désordre. Auguste, avec moins de génie et plus de souplesse, pacifia le monde ébranlé. Il prit tous les pouvoirs républicains, mais il laissa subsister presque toutes les charges républicaines, de sorte qu'à juger sur les apparences, on ne voyait dans Rome qu'un magistrat de plus. (( La terre, fatiguée de discordes civiles, » dit Tacite, « accepta Auguste pour maître, et les provinces saluèrent de leurs acclamations la chute d'un gouvernement débile, qui ne savait réprimer ni ses magistrats avides ni ses nobles insolents. » Auguste partagea les provinces avec le sénat, mais le sénat n'eut pas un soldat dans les siennes, et dans celles de Vimperator fut cantonnée une armée permanente de 300000 hommes. Une caisse, alimentée par de nouveaux impôts et dont Auguste tint la clef*, garantit le payement régulier de la solde et les avantages promis aux vétérans. Cette armée, établie sur la frontière, allait protéger l'Empire contre les Barbares et l'empereur contre les conspirations, jusqu'au jour où les soldats seront les conspirateurs.

A Rome, ce maître de vingt-cinq légions vit en simple particuher et ne semble occupé qu'à remettre l'ordre en tout : dans les rangs, dans les conditions, dans les costumes; il voudrait même le rétablir dans les mœurs et dans les croyances, quoiqu'il ne soit un modèle ni pour les unes ni pour les autres. Ce tribun perpétuel 2, qui pacifie l'éloquence et rend le forum désert, veut une société de tenue décente, soumise à une sévère hiérarchie.

i. L'aerarium militare, alimenté par l'impôt sur les successions, 2. Ou plutôt Auguste, san« être tribun, avait la potcstàs tribunicia.

468 DÏJRTJY.

Il classe et il divise. Il refait une noblesse sénatoriale, qui occupe toutes les charges d'Etat, et un ordre équestre où les fils de sénateurs, héritiers nécessaires des privilèges de leurs pères, ont une place à part des simples chevaliers à l'anneau d'or qui remplissent les tribunaux civils. La plèbe a ses nobles et ses vilains : ceux qui possèdent 200 000 sesterces, ducenarii, forment une quatrième décurie de juges et occupent les mille places de quarteniers; ceux qui ne les ont pas tendent la main les jours de distribution et sont relégués, les jours de fête, aux dernières places de l'amphithéâtre. C'est l'argent qui fixe toutes les conditions : il faut un cens déterminé pour être sénateur, chevalier ou ducénaire. Là même où il ne peut être question de la fortune, Auguste étabUt des distinctions, dans le droit de cité, par exemple, dans les affranchissements et dans la loi pénale, laquelle ne met pas au même rang celui qu'elle appelle Vhomme de rien et ceux qui pour elle sont les honnêtes gens parce qu'ils ont la richesse.

Ordinavit, dit le biographe d'Auguste * : ce mot est toute la politique de ce révolutionnaire devenu conservateur, depuis qu'il est arrivé, et qui rend à la société romaine le caractère aristocratique qui semblait avoir disparu dans les dernières tourmentes. Un de ses jurisconsultes a écrit : « Le pauvre, hiwiilior, ne peut être admis à porter témoignage contre le riche. » Mais cette noblesse d'Auguste, aristocratie d'argent, non de vertu, de services et d'honneur, est sans force, surtout lorsque l'or qu'elle possède a été ramassé dans la boue; et beaucoup de ces parvenus n'en ont pas d'autre.

Le successeur de César n'a donc point de tendresse pour ceux que son poète favori appelle Vignobile vulgus,

. 1. L'écrivain Suétone (première moitié du II* siècle).

mais il conserve une institution créée par les Gracques, développée par Caton, régularisée par César, et dont on pourrait trouver la trace dans certaines pratiques du sénat patricien. Anciennement, le patron était tenu de donner à ses clients un morceau de terre ; Auguste, devenu le patron universel, donna aux siens un morceau de pain. L'oligarchie elle-même ne l'avait pas refusé aux pauvres.

Quelque peu de titres qu'eussent les prolétaires de la ville à s'appeler le peuple romain, ils avaient hérité de ses droits à tirer profit de la conquête du monde. Le sol provincial étant devenu propriété romaine, les sujets n'en avaient conservé la jouissance qu'à la condition de payer l'impôt en espèces et en nature. Ils donnaient de l'or pour les dépenses publiques, et ils livraient une partie de leurs récoltes pour l'armée, l'administration, le palais du prince et le peuple. Tout citoyen, habitant sédentaire de Rome, prenait part à ces distributions : on avait vu des consuls recevoir leur mesure de blé annonaire. Auguste réglementa ce service, comme les autres ; il fixa à deux cent mille le nombre des parties prenantes : ceux qui étaient inscrits sur les listes d'attente remplaçaient les morts. La ration annuelle, 60 modii ou 520 litres de blé, ne pouvait pas plus faire vivre une famille sans travail, que les 5 francs donnés par mois à nos assistés ne les dispensent de toute prévoyance.

Un autre devoir des anciens magistrats était de célébrer des jeux qui, à l'origine, avaient été des fêtes religieuses : on en promettait aux dieux, en échange d'une victoire, et l'on portait au cirque leurs statues, puisque, ayant comballu pour Rome, comme les Dioscures au lac Régille*, ils devaient être à l'honneur, après avoir été à la peine.

Les combats de gladiateurs avaient eu aussi le carac-

1. Victoire de Rome sur les Latins, peu après l'expulsion des rois.

tère d'une cérémonie sainte : ce rite, né auprès des tombeaux, devait apaiser les Mânes, « qui aimaient le sang ».

Auguste conserva ces fêtes. En remplissant des obligations qui étaient un legs delà république, et non pas la rançon d'une usurpation nécessaire, il n'avait point passé un marché avec une prétendue démagogie césarienne : l'empire, pour du pain et des plaisirs ; depuis Actium, le peuple n'a joué d'autre rôle politique que de traîner « à l'escalier des gémissements * » les condamnés et les victimes des Césars.

Mais ces jeux, ces libéralités ont eu de désastreuses conséquences. La charité officielle de l'annone, bien qu'elle coûtât beaucoup moins que notre assistance publique, fit un peuple de mendiants que les riches méprisèrent; les jeux charmèrent son oisiveté, sans réveiller ses sentiments religieux, et les combats de gladiateurs surexcitèrent sa férocité native. Juvénal a donc à demi raison, quand il jette son cri accusateur : Panem et circenscs ! Si le peuple n'avait pas été habitué à ces spectacles sanglants que les Grecs, avec leur délicate nature, n'ont jamais voulu connaître, s'il n'avait pas vu tant de milliers de captifs livrés aux bêtes, il n'aurait pas si souvent crié : « Les chrétiens aux lions * ! »

Dans les provinces, Auguste suivit la politique prudente de l'ancien sénat et de son père adoptif : aux sujets, de la justice; aux privilégiés, le respect de leurs droits. Ceux-ci remplissaient les villes alliées ou libres, les colonies romaines ou latines, les municipes récemment organisés en Gaule, en Espagne, et dans tous les pays où la vie urbaine avait jusqu'alors manqué, et ils avaient les libertés nécessaires : un sénat, une assemblée

1. Les Gémonies, les escaliers qui menaient de la prison au Forum.

2. La plèbe romaine fut la plaie de l'Italie et de l'empire; il fallut presque autant pour la nourrir que pour entretenir l'armée.

publique, des élections, la juridiction duumvirale*, la police de leur territoire et leurs lois particulières, quand ils n'avaient pas copié celles que César avait rédigées pour l'Italie. Auguste fortifia ce grand régime municipal par deux innovations, l'une très sage, l'autre très singulière, mais accomplies toutes deux à l'aide de vieilles idées qui existaient partout. Au-dessus des religions locales qu'il laissa subsister, il éleva* une religion officielle, celle de Rome et des Augustes, qui parut aux peuples une conséquence naturelle du culte des Génies; puis, généralisant une coutume chère aux Grecs, et que les Italiens avaient autrefois pratiquée, il autorisa les députés des villes, librement élus par leurs concitoyens, à se réunir chaque année en assemblées provinciales; et ces assemblées eurent le droit de porter devant lui les plaintes de la province contre le gouverneur. C'était soumettre, dans une certaine mesure, les successeurs des proconsuls républicains au contrôle des sujets'.

Notez encore qu'il fit peser sur les citoyens, et non sur les provinciaux, les impôts établis pour l'entretien de l'armée, et que les voies militaires, dont il couvrit l'Empire, opérèrent, pour le commerce et le bien-être général, une révolution analogue à celle que les chemins de fer ont accomplie de nos jours.

De toutes ces mesures résulta pour le monde une lon-

1. La plupart des mapistraf s municipaux se sont appelés duumviri: ils étaient chargés de la Juridiction dans les moindres affaires.

2. Ou plutôt il laissa s'élever la relij,non de Home et d'Auguste.

3. Guiraud, les Assemblées provinciales dans l'Empire romain, 1887, p. 298 : « Par elles, le prince avait dans toutes les provinces, établie à demeure, une sorte de police officieuse, d'autant plus portée à dénoncer les abus qu'elle était la première à en souffrir. Il n'était pas rare que leur parole servit à éclairer le souverain, et à lui signaler soit les mérites réels, soit les torts graves de ses agents. Les fonctionnaires savaient dès lors qu'il fallait compter avec elles, et ainsi ils se sentaient soumis à un contrôle qui, pour n'être pas absolument efficace, avait cependant de quoi troubler leur qiiiétudo. »

gue prospérité, et, dans ces mille cités qui étaient alors, quant à leur gouvernement intérieur, de véritables républiques, se formèrent les hommes qui, après avoir été les meilleurs lieutenants du prince, devinrent empereurs à leur tour et s'appelèrent les Antonins.

Une seule ville n'eut pas ces libertés. Satisfaite de sa grandeur incomparable, Rome ne réclama point ce que possédaient de simples communes urbaines, un sénat municipal, et, jusqu'à la fin de l'empire, elle resta soumise à un régime exceptionnel qui garantissait la sécurité du gouvernement contre une émeute populaire'.

L'administration d'Auguste fut suffisamment sage et paternelle : elle lui assura un règne paisible de quarantequatre ans. Mais où étaient les garanties pour l'avenir?

La république n'avait eu qu'une constitution de cité ; il aurait fallu donner à l'Empire une constitution d'État. Auguste entrevit le problème dont la solution était bien difficile. Sa religion officielle, ses assemblées provinciales, ne réussirent pas à faire des provinciaux un corps de nation ; et sa monarchie resta un assemblage de villes soumises au même pouvoir, mais non pas animées d'un même esprit. Aux anciens jours, il y avait eu un peuple romain ; l'empire n'en aura pas, et sans peuple uni par des souvenirs et des affections héréditaires, point de patriotisme. Ceux qu'on appelle encore les Romains feront souvent des sacrifices pour leur municipe; ils n'en feront pas pour l'État.

L'armée permanente fut une conception heureuse ; durant deux siècles et demi elle fit face victorieusement aux Barbares. Mais en exigeant vingt années de service, et souvent davantage, Auguste rendit le recrutement annuel

1. Cela fut le cas d'autres grandes villes de l'Empire, par exemple Alexandrie.

si faible, que les peuples se déshabituèrent des armes : après le désastre de Varus personne en Italie ne voulait déjà plus les prendre. D'autre part, les soldats constamment réunis en des camps, où ils pouvaient se compter et s'entendre, comprirent que le prince et le trésor étaient à leur discrétion. Aussi vit-on presque autant d'émeutes militaires que d'avènements d'empereurs. En trois siècles et demi, sur quarante-neuf césars, trente et un furent assassinés, sans parler des Trente Tyrans qui, moins deux ou trois, périrent de mort violente ^ Tant de meurtres prouvent que la constitution impériale était mauvaise pour le prince qu'on assassinait, mauvaise aussi pour l'Empire qu'on ébranlait. A une monarchie il faut des mœurs et des institutions monarchiques ; il n'y en avait pas, et, puisque la répubHque semblait conservée, on parla de liberté; quelques-uns y crurent et la cherchèrent le poignard à la main. Un homme, seul, sans cour, sans prêtres, sans noblesse, sans rien qui le protégeât en le couvrant, était maitre du monde ; beaucoup le menacèrent : assiduae in eum conjurationes. 11 se défendit, en s'appuyant sur les légions ; et comme, en souvenir des libéralités que les triomphateurs républicains faisaient à leurs soldats, chaque prince nouvellement proclamé vidait le trésor public dans les mains de l'armée, celle-ci multiplia les vacances du trône pour multi])lier les dons de joyeux avènement.

Enfin, la nouvelle constitution n'avait, au fond, d'autre principe que la volonté de l'empereur, de sorte qu'en un pays où n'existaient point de grands corps politiques, capables d'imposer une certaine retenue au prince, l'empire sera à la discrétion du sage ou du fou, du général habile ou de l'enfant capricieux et cruel, qu'une émeute

1. C'est le nom que l'on donna aux usurpateurs provinciaux du milieu du m* siècle.

de caserne on une hérédité malheureuse portera au pouvoir. La lex regia ^ et la définition de l'autorité impériale donnée par Sénèque sont la formule la plus complète du despotisme oriental 2. Ce régime se dégagera lentement des apparences républicaines, sous lesquelles Auguste l'avait caché, et il ne disparaîtra qu'après avoir donné au monde le singulier spectacle d'un Empire de cent millions d'hommes, armé sur ses frontières, mais régi à l'intérieur sans un soldat : merveille qui venait sans doute de l'impossibilité d'une révolte heureuse, mais aussi et surtout de la reconnaissance des sujets pour un gouvernement qui, en général, n'exer(;ait alors qu'une haute et salutaire protection, sans intervenir d'une façon tracassière dans l'administration des intérêts locaux.

Résultats de la domination romaine.

Le peuple romain est-il mort tout entier? Il en est des empires comme des individus : les uns et les autres ne vivent avec honneur dans la mémoire des hommes que par les grandes œuvres qu'ils ont accomplies. Sanctuaire de l'art et de la pensée, la Grèce, comme son poète,

Est jeune encor de gloire et d'immortalité.

Rome mérite moins d'admiration, et son peuple n'est pas de ceux qu'on aime ; mais elle reste pour le monde l'école de la politique, du droit, de l'administration et de la guerre.

Dans la première partie de son histoire, on voit les

1. La lex regia est la loi (au moins à partir de Vespasien) par laquelle les nouveaux empereurs recevaient le pouvoir suprême. On en possède un fragment gravé sur une table de bronze.

2. Je pense qu'il s'agit de ce texte de Sénèque: Caesar nmnia ha bel... universa in imperio ejtis sunt, dans le de Beneficiis, VII, v.

heureux eflets d'une politique progressivement libérale; aans la seconde, les conséquences funestes du pouvoir absolu gouvernant une société servile avec une administration vénale.

C'est l'àme même de l'empire qui a passé dans les monarchies du moyen âge; qui, après l'émieltement féodal, a reconstitué les grandes sociétés, en donnant l'idée d'une organisation supérieure; qui fit prendre aux descendants d'AIaric et de Radagaise le titre de chefs du Saint-Empire Romain et dire par saint Louis : « Si veut le Roi, si veut la Loi; » paroles que des souverains répètent encore. Deux principes romains ont rendu les rois maîtres de la justice, par les appels, et de la loi, par la puissance législative : constilutio principis legis v'icem hahet.

Dans l'Europe moderne on a imité son organisation administrative, qui apprit à conduire de grandes multitudes d'hommes; et certaines royautés ont copié la cour de Dyzance, qui les enveloppa, elles aussi, comme d'un suaire *. Mais d'autres, se souvenant d'une des plus vieilles institutions de Rome, ont pris en main le protectorat populaire, Iribunicia potestas^.

Les anciennes légions de Rome, par leur discipline et leurs travaux, auraient encore des leçons à donner aux nôtres; il n'en faudrait pas demander à celles de Théodose, qui étaient une cohue de Barbares et n'étaient plus une armée.

Son droit survécut à l'invasion et dépassa les anciennes frontières de l'empire ^ ; les rois barbares le laissèrent à

1. Duruy pense sans doute au despotisme russe ; ou peut-être songel-il à celui de Louis XIV, que les lioinrncs de sa j,^énèration (par exemple Edgar Quinet; cf. ici page -449) considéraient comme un héritage du Bas-Empire.

2. L'Empire de Napoléon III ou peut-être la royauté de Louis-Philippe.

5. La persistance du droit romain au moyen âge est un des faits remarquables de l'histoire de la civilisation ; ce sera l'éternelle gloire de l'Allemand Savigny de l'avoir le premier jnise en lumière (1816 et s.).

leurs sujets, comme loi persomielle ; l'Allemagne lui garde encore une valeur juridique*, et il a inspiré beaucoup de nos lois.

Ses jurisconsultes ont posé les réels fondements de la justice et de la morale sociale lorsqu'ils ont mis en tête de leurs livres cette définition du droit par Celsus : Jus est ars boni et aequi, ou les trois préceptes d'Ulpien : Honeste vivere, alterum non laedere, smuncuique tribuere. Ils ont pris en main la cause des faibles, donné des droits à ceux qui n'en avaient pas, flétri, quinze siècles avant nous, la torture, et déclaré l'esclavage un état contraire à la loi naturelle.

Son régime municipal, qui nous a transmis des règles administratives encore appliquées, a duré plus longtemps qu'on ne pense. Les consuls de Marseille, d'Arles, de Nimes^ Narboime, Toulouse, Périgueux, etc., étaient les héritiers des duumvirs qui, eux-mêmes, avaient pris le nom et les insignes des consuls de Rome 2. Et n'y a-l-il rien de commun, pas même un lointain souvenir, entre les Etats de nos provinces du Midi, au moyen âge, et les assemblées provinciales dont nous suivons l'existence, des premiers aux derniers jours de l'Empire^ ? Une de nos récentes lois, qui autorise plusieurs départements à se concerter en vue d'un intérêt commun *, se trouve au Code Tliéodosien. Par une heureuse inconséquence, c'est de l'amas de ruines faites par le despotisme que sont sorties quelques-unes de nos idées de justice sociale et peut-être nos premières libertés ^.

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