Ceci est juste, mais il faudrait d'autres preuves
Nous ne pouvons revenir à la constitution de la famille ni à celle de la cité, telles qu'elles existaient chez les Romains. La cité des premiers siècles de l'empire était encore une république et la famille un royaume que le père, prèlre pour tous les siens par les sacm privata, gouvernait absolument. Mais que d'exemples de dévouement patriotique, d'obéissance à la loi, de généreuses libéralités envers les concitoyens, on trouve dans l'histoire de leur régime municipal; et comme la famille était forte, le père respecté, malgré les transformations de l'ancien Droit ! Certaines vertus qui diminuent de nos jours pourraient se ranimer au foyer de ce vieux peuple.
L'étendue de la domination romaine, l'esprit que la philosophie grecque y avait répandu, le mouvement monothéiste qui entraînait les intelligences éclairées, et la misérable condition de la classe innombrable des humiliores avaient facilité la propagande chrétienne. Les premières communautés de fidèles vécurent à l'abri de la loi sur les collèges funéraires, et l'Église utilisa le moule des institutions impériales pour établir sa hiérarchie, comme elle conserva tant de coutumes païennes qui lui amenèrent doucement les peuples. Les cités devinrent des évêchés; les provinces, des circonscriptions métropolitaines; les assemblées provinciales, des synodes; plus tard, enfin, le pape héritera de l'infaillibililé légale des empereurs. Rome a fourni bien des matériaux à la construction de l'immense édifice qui devait abriter tant de générations et où règne encore son esprit dominateur.
Pour la science théorique Rome n'a rien fait : le temps des grandes conquêtes sur la nature n'était pas arrivé; pour les arts et les lettres, butin de guerre rapporté au bord du Tibre, elle est au second rang; du moins l'occupe-t-elle honorablement. Phidias n'est pas né sur l'une
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des Sept Collines, et il n'y a qu'un Parthénon; cependant, tout en copiant les temples, les statues et les médailles de la Grèce, les Romains ont donné une grande importance à des éléments d'art qu'Athènes et Corinthe négligeaient ou ignoraient, l'arc et la voûte, par exemple, qui, aux beaux jours du développement de l'art hellénique, ne furent pas employés*. Les Romains ont bien élevé, comme les Grecs, des temples quadrangulaires ; mais, pour leurs grands capitaines, pour les besoins de leur empire et les plaisirs de leurs cités, ils ont construit des arcs de triomphe, le dôme du Panthéon, des aqueducs, des cirques, des amphithéâtres; et ces voies militaires qui portaient si rapidement leurs légions et leur volonté aux extrémités du monde ; et, sur de grands fleuves, ces ponts que nous n'avons pas tous rétablis ; et le Cotisée, les Thermes de Caracalla, montagnes de pierre qui pèsent lourdement, mais avec tant de majesté, sur le sol, qu'on pourrait les prendre pour une figure de la domination romaine. Dans ces œuvres, la Grèce n'a rien à réclamer, tout au plus la main qui exécutait, non l'esprit qui avait conçu. Elle avait créé, après l'Egypte et l'Orient, une nouvelle architecture religieuse ; Rome créa l'architecture civile et elle a fait comprendre la nécessité des grands travaux pubhcs. La mosaïque est aussi un art romain 2.
1. La voûte exige des culées puissantes, des massifs inertes où se dépensent, inutilement pour l'effet génth'al, de la force, de l'espace et des matériaux. Le sobre génie de la Grèce s'était refusé à cette prodigalité.] — Voyez Choisy, l'Art de bâtir sous les Hoinaius, 1873.
2. Les mosaïques découvertes en France, en Angleterre, en Afrique, sont déjà nombreuses et, fréquemment, on en trouve de nouvelles. Strabon avait bien reconnu le caractère différent de ces deux civilisations. « On s'occupait surtout à Rome », dit-il, « de ce qui avait été négligé par les Grecs, je veux parler des grands chemins pavés, des aqueducs et de ces égouts par lesquels toutes les immondices de la ville sont entraînées dans le fleuve. En effet, coupant les montagnes, comblant les vallées, les Romains ont couvert le pays de routes aisées qui servent à voiturer dans l'intérieur les marchandises amenées dans les ports par le commerce maritime. »]
Si, dans les lettres, elle ne fut qu'un écho de la Grèce, ei/e a civilisé tout l'Occident pour lequel les Grecs n'avaient rien fait. Sa langue, qui a donné naissance aux idiomes des nations latines, est, au besoin, un moyen de communication entre les savants de tous les pays, et ses livres seront toujours, à les bien choisir, les meilleurs pour la haute culture de l'esprit. Ils ont mérité, par excellence, le titre de littei-ae hiimaniores, les lettres qui font les hommes. Un cardinal lisant les Pensées de Marc-Aurèle, qui sont en grec, mais écrites par un Romain-i, s'écriait : « Mon âme devient plus rouge que ma pourpre au spectacle des vertus de ce gentil. » Supposez Rome anéantie par Pyrrhus ou Annibal, avant que Marins et César eussent refoulé les Germains hors de l'Occident, l'invasion germanique s'accomplissait cinq siècles plus tôt, et, comme elle n'eût trouvé devant elle que d'autres Barbares, quelle longue nuit sur le monde * !
Il est vrai que, lorsque ce peuple eut mis la main sur les trésors des successeurs d'Alexandre, le scandale des orgies romaines dépassa, durant un siècle, ce qu'on avait pu voir au fond de l'Orient; ses plaisirs furent des jeux sanglants ou des représentations immondes; son esprit que la philosophie grecque avait un moment raffermi alla se perdre dans le mysticisme oriental; enfin, après avoir aimé la liberté, il accepta le despotisme, comme s'il avait voulu étonner le monde par la grandeur de sa corruption, autant que par celle de son empire. Mais
1. C'est un procédé cher à Duruy, de se demander ce qui aurait pu se produire, d'autres circonstances étant données. M. Renouvier, dans son livre d'Uchronle, a supposé Marc-Aurèle rétablissant la république, et a refait l'histoire sur cette base: de telles imaj,Mnations sont bonnes pour des romans philosophiques; elles ne peuvent aboutir, en histoire, à aucun résultat sérieux. Rien ne nous dit au surplus que Pyrrlius, qui était bien supérieur en intelligence et en culture aux Romains, qu'Annibal, qui les valait bien, n'eussent pas fondé un empire aussi fort et aussi civilisateur que l'empire latin.
d'autres temps n'ont-ils pas connu la servilité dans les âmes, la licence dans les spectacles, la bruyante dépravation des mœurs que l'on rencontre partout où se trouvent réunis l'oisiveté et l'or?
Aux legs de Rome qui viennent d'être énumérés, il faut en ajouter un que nous placerons parmi les plus précieux. Malgré la piété poétique de Virgile et la crédulité officielle de Tive-Live, la noie dominante de la littérature latine est l'inditTérence d'Horace, lorsqu'elle n'est pas l'audace de Lucrèce. Pour Cicéron, Sénèque, Tacite et les grands jurisconsultes, le plus impérieux des besoins fut la libre possession d'eux-mêmes, l'indépendance de la pensée philosophique, qu'ils devaient à la Grèce. Cet esprit, fils de la raison pure, fut à peu près étouffé durant le moyen âge. Il reparut quand l'antiquité eut été retrouvée ; de ce jour le monde renaissant se remit en marche, et, dans la voie nouvelle, la France, héritière d'Athènes et de Rome, fut longtemps son guide : pour l'art, en ses formes les plus charmantes ; pour la pensée, éclose dans la lumière.
Sur une médaille de Constantin, son fils lui présente un globe surmonté d'un phénix, symbole d'immortalité. Cette fois, les courtisans avaient eu raison. L'oiseau sacré qui renaît de ses cendres est bien l'emblème de cette vieille Rome, morte depuis quinze siècles et vivante encore par son génie : siamo Romani^.
1. Lavisse, Etudes sur VhMoire d'AUemaqne (Revue des Deux Mondes) : « L'Empire romain n'est plus, mais l'idée survit d'une communauté politique, mieux encore, de la communauté humaine; car l'Empire, où tout privilégie de race et de peuple a été efFacé, où toute individualité nationale s'est évanouie, a fini par s'élever jusqu'à la dignité d'une façon d'être du monde, définie par les mots : Fax Romnna : Rome s'est sentie devenir l'humanité. » Sur la Pax Romana, voyez plus loin, p. 486, n. 1.
État du monde vers le milieu du premier siècle.