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ROME : CONTRASTES

L'état politique du monde était des plus tristes. Toute l'autorité était concentrée à Rome et dans les légions. Là se passaient les scènes les plus honteuses et les plus dégradantes. L'aristocratie romaine, qui avait conquis le monde, et qui, en somme, resta seule aux affaires sous les Césars, se livrait à la saturnale de crimes la plus effrénée dont le monde se souvienne. César et Auguste, en établissant le principal, avaient vu avec une parfaite justesse les besoins de leur temps. Le monde était si bas, sous le rapport politique, qu'aucun autre gouvernement n'était plus possible. Depuis que Rome avait conquis des provinces sans nombre, l'ancienne constitution, fondée sur le privilège des familles patriciennes, espèces de tories obstinés et malveillants, ne pouvait subsister. Mais

1. Calma nn-Lévv; 8 vol. in-8. — T. I. la Vie de Jésus, 1865; t. II, les Apôtres, 1866; t. III, Saint Paul, 1869; t. IV, l'Antéchrist, 1873; t. V, les Evangiles et la seconde génération chrétienne, 1877; t. YI, l'Eglise chrétienne, 1879 ; t. VII, Marc-Aurèle et la fin du monde antique, Ï881 ; un vol. Ue tables. L'ouvrage est complet en ces huit volumes.

EXT. DES HIST. Fil. 31

Auguste avait manqué à tous les devoirs du vrai politique, en laissant l'avenir au hasard*. Sans hérédité régulière, sans règles tixes d'adoption, sans loi d'élection, sans limites constitutionnelles, le césarisme était comme un poids colossal sur le pont d'un navire sans lest. Les plus terribles secousses étaient inévitables.

Trois fois, en un siècle, sous Caligula, sous Néron et sous Domitien, le plus grand pouvoir qui ait jamais existé tomba entre les mains d'hommes exécrables ou extravagants. De là des horreurs qui ont été à peine dépassées par les monstres des dynasties mongoles. Dans cette série fatale de souverains, on en est réduit à excuser presque un Tibère, qui ne fut complètement méchant que vers la fin de sa vie, un Claude, qui ne fut que bizarre, gauche et mal entouré. Rome devint une école d'immoralité et de cruauté. Il faut ajouter que le mal venait surtout de l'Orient, de ces flatteurs de bas étage, de ces hommes infâmes que l'Egypte et la Syrie envoyaient à Rome, où, profitant de l'oppression des vrais Romains, ils se sentaient tout-puissants auprès des scélérats qui gouvernaient. Les plus choquantes ignominies de l'Empire, telles que l'apothéose de l'empereur, sa divinisation de son vivant, venaient de l'Orient, et surtout de l'Egypte, qui était alors un des pays les plus corrompus de l'univers *.

Le véritable esprit romain, en effet, vivait encore. La noblesse humaine était loin d'être éteinte. Une grande

1. Il lui était difficile d'établir une loi organique sur la transmission des pouvoirs, alors qu'il tenait précisément à ce qu'on regardât la « république » comme « restaurée » et son pouvoir comme renouvelable. Du reste, il mit tout en œuvre pour qtie le choix de son héritier s'imposât (désignation de ses petits-fils, puis de Tibère).

2. Mais la religion latine (culte des génies, des héros, etc.)facilitait singulièrement l'importation de cette apothéose. On verra (p.632) qu'elle répondit à un besoin des populations, et qu'elle ne lut ni ignominieuse, ni inutile. Fustel de Coulanges réfute sur ce point Renan.

tradition de fierté et de vertu se continuait dans quelques familles, qui arrivèrent au pouvoir avec Nerva, qui firent la splendeur du siècle des Antonins et dont Tacite a été l'éloquent interprète. Un temps où se préparaient des esprits aussi profondément honnêtes que Quintilien, Pline le Jeune, Tacite, n'est pas un temps dont il faille désespérer. Le débordement de la surface n'atteignait pas le grand fond d'honnêteté et de sérieux qui était dans la bonne société romaine; quelques familles otîraient encore des modèles d'ordre, de dévouement au devoir, de concorde, de sohde vertu. 11 y avait dans les maisons nobles d'admirables épouses, d'admirables sœurs. Fut-il jamais destinée plus touchante que celle de cette jeune et chaste Octavie, fille de Claude, femme de Néron, restée pure à travers toutes les infamies, tuée à vingt-deux ans, sans qu'elle eût jamais senti aucune joie? Les femmes qualifiées dans les inscriptions de castissimae, univirae ne sont point rares. Des épouses accompagnèrent leurs maris dans l'exil ; d'autres partagèrent leur noble mort. La vieille simplicité romaine n'était pas perdue; l'éducation des enfants était grave et soignée. Les femmes les plus nobles travaiUaient de leurs mains à des ouvrages de laine; les soucis de toilette étaient presque inconnus dans les bonnes familles*.

Les excellents hommes d'État qui sortent pour ains dire de terre sous Trajan ne s'improvisèrent pas. Ils

1. Il faut comparer ce tableau à celui qu'a donné Ernest Havet dans son livre sur le Christianisme et ses ori<jines (t. H, 1871) : « Une délicatesse regardait le second mariage d'une femme veuve comme une profanation. Et, au contraire, on honorait presque comme une Vestalela femmequi,étantdemeurée veuve dans la fleur de l'âge et de la beauté, restait attachée et comme mariée à la chambre où sa bellemère la tenait sous sa garde Quand nous verrons plus tard tout un parti dans l'Eglise condamner les secondes noces, et Tertullien se faire l'interprète et le champion ardent de ces idées, reconnaissons que, pour en trouver la source, qui n'est certes pas juive, on doit pourtant remonter plus haut que les temps chrétiens. »

avaient servi sous les régnes précédents; seulement, ils avaient eu peu d'influence, rejetés qu'ils étaient dans l'ombre par les alTranchis et les favoris infimes de l'empereur. Des hommes de première valeur occupèrent ainsi de grandes charges sous Néron. Les cadres étaient bons; le passage au pouvoir des mauvais empereurs, tout désastreux qu'il était, ne suffisait pas pour changer la marche générale des affaires et les principes de l'État. L'empire, loin d'être en décadence, était dans toute la force de la plus robuste jeunesse. La décadence viendra pour lui, mais deux cents ans plus tard, et, chose étrange ! sous de bien moins mauvais souverains. A n'envisager que la pohtique, la situation était analogue à celle de la France, qui, manquant depuis la Révolution d'une règle constamment suivie dans la succession des pouvoirs, peut traverser de si périlleuses aventures sans que son organisation intérieure et sa force nationale en souffrent trop. Sous le rapport moral, on peut comparer le temps dont nous parlons au xvui* siècle, époque que l'on croirait tout à fait corrompue si on la jugeait par les mémoires, la littérature manuscrite, les collections d'anecdotes du temps, et où cependant certaines maisons gardaient une si grande austérité de mœurs.

La philosophie avait fait alliance avec les honnêtes familles romaines et résistait noblement. L'école stoïcienne produisait les grands caractères de Cremutius Cordus, de Thraseas, d'Arria, d'Helvidius Priscus, d'Annceus Cornutus, de Musonius Rufus, maîtres admirables d'aristocratique vertu. La raideur et les exagérations de cette école venaient de l'horrible cruauté du gouvernement des Césars. La pensée perpétuelle de l'homme de bien était de s'endurcir aux supplices et de se préparer à la mort. Lucain, avec mauvais goût, Perse, avec un talent supérieur, exprimaient les plus hauts sentiments

d'une grande âme. Sénèque le Philosophe, Pline l'Ancien, Papirius Fabianus, maintenaient une tradition élevée de science et de philosophie. Tout ne pliait pas; il y avait des sages. Mais trop souvent ils n'avaient d'autre ressource que de mourir. Les portions ignobles de l'humanité prenaient par moments le dessus. L'esprit de vertige et de cruauté débordait alors, et faisait de Rome un véritable enfer.

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