‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 212 sur 246 · REX\N · texte numérisé non relu

REX\N

myrc même fut on partie renouvelée par le grand architecte impérial, et prit de lui, comme une foule d'autres villes, le nom iVHadrianopolis.

Le monde n'avait jamais tant joui, tant espéré. Les Barbares, au delà du Rhin et du Danube, étaient à peine pressentis. L'esprit libéral de l'empereur répandait partout une sorte de contentement*.

Avènement de Marc-Aurèle.

Antonin mourut le 7 mars 161, dans son palais de Lorium, avec le calme d'un sage accompli. Quand il sentit la mort approcher, il régla comme un simple particulier ses affaires de famille, et ordonna de transporter dans la chambre de son fils adoptif, Marc-Aurèle, la statue d'or de la Fortune, qui devait toujours se trouver dans l'appartement de l'empereur. Au tribun de service, il donna pour mot d'ordre JEquanimiias ; puis, se retournant, il parut s'endormir.

1. Voyez un autre portrait d'Hadrien fait par Boissier. à propos de la description de la villa d'Hadrien, à Tivoli. Promenades arehéologiques, Rome et Potnpéi, 2« édit., 1881, p. 193, etc. : « Hadrien se mit du côte des Grecs. Dès ses premières années, il dévora leurs grands écrivains; il se plut tellement à se .servir de leur langue, qu'il lui devint difficile d'en parler une autre, l'n jour qu'en sa qualité de questeur il avait à lire un message de Trajan, le Sénat se moqua de lui, tant il prononçait mal le latin. 11 ne lui suffisait pas d'admirer l'art grec, il voulut être artiste lui-même, et dans tous les genres : il devint à la fois musicien, sculpteur, peintre, architecte ; il se piquait de bien chanter, il dansait avec grâce, il connaissait la géométrie, l'astrologie, et assez de médecine pour inventer un collyre « et un antidote. Les Grecs n'avaient pas de louanges assez hyi)erboli(|ùes | pour un prince qui excellait en tant de métiers divers; les Romains, » au contraire, étaient disposés à se moquer de lui. Les plus sensés avouaient que ce n'est pas un crime assurément de savoir sculpter et peindre, mais ils ajoutaient (jue ce n'est pas une qualité non plus quand on a le monde à gouverner. Ils se souvenaient d'ailleuis que les empereurs qui avaient trop aimé les Grecs, qui mettaient leur gloire à imiter leurs usages et à obtenir leurs éloges, Néron et Domitien par exemple, avaient été d'abominables tyrans, et ces souvenirs n'étaient pas faits pour les rendre favorables aii.\ manies d'Hadrien. »

Tous les Ordres de l'État rivalisèrent d'hommages envers sa mémoire. On étabHt en son honneur des sacerdoces, des jeux, des confréries. Sa piété, sa clémence, sa sainteté, furent l'objet d'unanimes éloges. On remarquait que, pendant tout son règne, il n'avait fait verser ni une goutte de sang romain ni une goutte de sang étranger ! On le comparait à Numa pour la piété, pour la religieuse observance des cérémonies, et aussi pour le bonheur et la sécurité qu'il avait su donner à l'empire.

Antonin aurait eu sans compétiteur la réputation du meilleur des souverains, s'il n'avait désigné pour son héritier un homme comparable à lui par la bonté, la modestie, et qui joignait à ces qualités l'éclat, le talentle charme qui font vivre une image dans le souvenir de l'humanité. Simple, aimable, plein d'une douce gaieté, Antonin fut philosophe sans le dire, presque sans le savoir. Marc-Aurèle le fut avec un naturel et une sincérité admirables, mais avec réflexion. A quelques égards, Antonin fut le plus grand. Sa bonté ne lui fit pas commettre de fautes ; il ne fut pas tourmenté du mal intérieur qui rongea sans relâche le cœur de son fils adoptif. Ce mal étrange, cette étude inquiète de soi-même, ce démon du scrupule, cette figure de perfection sont les signes d'une nature moins forte que distinguée. Les plus

IUes pensées sont celles qu'on n'écrit pas; mais ajouns que nous ignorerions Antonin, si Marc-Aurèle ne >us avait transmis de son père adoptif ce portrait exquis, i il semble s'être appliqué, par humilité, à peindre mage d'un homme encore meilleur que lui. C'est la gloire des souverains que deux modèles de vertu irréprochable se trouvent dans leurs rangs, et que ^Jes plus belles leçons de patience et de détachement ^H^ient venues d'une condition qu'on suppose volontiers

livrée à toutes les séductions du plaisir et de la vanité. Le trône aide parfois à la vertu ; certainement Marc- Aurèle n'a été ce qu'il fut que parce qu'il a exercé le pouvoir suprême*. Il est des facultés que cette position exceptionnelle met seule en exercice, des côtés de la réalité qu'elle fait mieux voir. Désavantageuse pour la gloire, puisque le souverain, serviteur de tous, ne peut laisser son originalité propre s'épanouir librement, une telle situation, quand on y apporte une âme élevée, est très favorable au développement du genre particulier de talent qui constitue le moraliste. Le souverain vraiment digne de ce nom observe l'humanité de haut et d'une manière très complète. Son point de vue est à peu près celui de l'historien philosophe; ce qui résulte de ces coups d'œil d'ensemble jetés sur notre pauvre espèce, c'est un sentiment doux, mêlé de résignation, de pitié, d'espérance. La froideur de l'artiste ne peut appartenir au souverain. La condition de l'art, c'est la liberté; or le souverain, assujetti qu'il est aux préjugés de la société moyenne, est le moins libre des hommes. Il n'a pas droit sur ses opinions; à peine a-t-il droit sur ses goûts. Un Gœthe couronné ne pourrait pas professer ce royal dédain des idées bourgeoises, cette haute indifférence pour les résultats pratiques, qui sont le trait essentiel de l'artiste ; mais on peut se figurer l'âme du bon souverain

1. II y a une très belle étude sur Marc-Aurèle dans le livre de Martha, les Moralistes sous rEmpire romain^ 4* éd., 1881. « Il faut s'arrêter devant cette âme si sainte et si pure pour contempler dans son dernier et dans son plus doux éclat la vertu antique, pour voir à quelle délicatesse moderne ont abouti les doctrines profanes, comment elles se sont dépouillées de leur orgueil et quelle grâce pénétrante elles ont trouvée dans leur simplicité nouvelle. Pour que l'exemple en fût plus frappant, la Providence qui. selon les stoïciens, ne fait rien au hasard, voulut que le modèle de ces simples vertus brillât au milieu de toutes les grandeurs humaines, que la charité fût enseignée par le successeur des sanglants Césars et l'humilité par un empereur. »

comme celle d'un Gœthe attendri, d'un Gœthe converti au bien, arrivé à voir qu'il y a quelque chose de plus grand que l'art, amené à l'estime des hommes par la noblesse habituelle de ses pensées et par le sentiment de sa propre bonté.

Tels furent, à la tête du pl.us grand empire qui ait jamais existé, ces deux admirables souverains, Antonin le Pieux et Marc-Aurèle. L'histoire n'a ofTert qu'un autre exemple de cette hérédité de la sagesse sur le trône, en la personne des trois grands empereurs mongols Baber, Hamaïoun, Akbar, dont le dernier présente avec Marc- Aurèle des traits si frappants de ressemblance*. Le salutaire principe de l'adoption avait fait de la cour impériale, au n'' siècle, une vraie pépinière de vertu. Le noble et habile Nerva, en posant ce principe-, assura le bonheur du genre humain pendant près de cent ans, et donna au monde le plus beau siècle de progrès dont la mémoire ait été conservée.

C'est Marc-Aurèle lui-même qui nous a tracé, dans le premier livre de ses Pensées, cet arrière-plan admirable, où se meuvent, dans une lumière céleste, les nobles et pures figures de son père, de sa mère, de son aïeul, de ses maîtres. Grâce à lui, nous pouvons comprendre ce que les vieilles familles romaines, qui avaient vu le règne des mauvais empereurs, gardaient encore d'honnêteté, de dignité, de droiture, d'esprit civil et, si j'ose le dire, républicain. On y vivait dans l'admiration de Caton, de

1. Voilà encore une de ces comparaisons chères à Renan (cf. p. 511, n. 1), et dont il a fini par abuser à l'extrême. Il n'y a pas en réalité des traits de ressemblance si frappants entre les Antonins et les Mongols. Baber (1485-1550) fut surtout un conquérant; Hamaïoun (1550-1566) unit à la bonté une faiblesse réelle; Akbar (1566-1605), le meilleur des trois, ne rappelle Marc-Aurèle que par sa tolérance et la sagesse de son administration. Il est vrai de dire que cette succession de trois grands princes est la seule dans l'histoire du monde que l'on puisse comparer à celle des Antonins.

2. Erroné. Ce principe a été posé dès Auguste (cf. p. -482, n. 1).

516 REiNAN.

Brutus, de Thraséa et des grands stoïciens dont l'àme n'avait pas plié sous la tyrannie. Le règne de Domitien y était abhorré. Les sages qui l'avaient traversé sans fléchir étaient honorés comme des héros. L'avènement des Antonins ne fut que l'arrivée au pouvoir de la société dont Tacite nous a transmis les justes colères, société de sages formée par la ligué de tous ceux qu'avait révoltés le despotisme des premiers Césars.

Ni le faste puéril des royautés orientales, fondées sur la bassesse et la stupidité des hommes, ni l'orgueil pédantesque des royautés du moyen âge, fondées sur un sentiment exagéré de l'hérédité et sur la foi naïve des races germaniques* dans les droits du sang, ne peuvent nous donner une idée de cette souveraineté toute républicaine de Nerva, de Trajan, d'Adrien, d'Antonin, de Marc-Aurèle. Rien du prince héréditaire ou par droit divin ; rien non plus du chef militaire : c'était une sorte de grande magistrature civile, sans rien qui ressemblât à une cour, ni qui enlevât à l'empereur le caractère d'im particuUer. Marc-Aurèle, notamment, ne fut ni peu ni beaucoup un roi dans le sens propre du mot; sa fortune était immense, mais toute patrimoniale; son aversion pour « les Césars », qu'il envisage comme des espèces de Sardanapales, magnifiques, débauchés et cruels, éclate à chaque instant. La civilité de ses mœurs était extrême; il rendit au Sénat toute son ancienne importance ; quand il était à Rome, il ne manquait jamais une séance, et ne quittait sa place que quand le consul avait prononcé la formule : Nihil vos moramur, Patres conscripti.

La souveraineté, ainsi possédée en commun par un groupe d'hommes d'élite, lesquels se la léguaient ou se, la partageaient selon les besoins du moment, perdi»

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