‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 231 sur 246 · DU NOBLE. IL EST GÈNE PAR LES PRIVILÈGES · texte numérisé non relu

DU NOBLE. IL EST GÈNE PAR LES PRIVILÈGES

En même temps elle a monté dans l'échelle sociale, et, par son éfite, elle rejoint les plus haut placés. Jadis, entre Dorante et M. Jourdain, entre don Juan et M. Dimanche, entre M. de Sotenville lui-même et George Dandin, l'intervalle était immense; habits, logis, mœurs, caractère, point d'honneur, idées, langage, tout différait. Maintenant la distance est presque insensible. D'une part, les nobles se sont rapprochés du Tiers État; d'autre part le Tiers État s'est rapproché des nobles, et l'égalité de fait a précédé l'égalité de droit.

Aux approches de 1789, on aurait peine à les distinguer dans la rue. A la ville, les gentilshommes ne portent plus l'épée; ils ont quitté les broderies, les galons, et se promènent en frac uni, ou courent dans un cabriolet qu'ils conduisent eux-mêmes. « La simplicité des coutumes anglaises » et les usages du Tiers leur ont paru plus commodes pour la vie privée. Leur éclat les gênait,

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ils étaient las d'être toujours en représentation. Désormais ils acceptent la familiarité pour avoir le sans-gêne, et sont contents « de se mêler sans faste et sans entraves à tous leurs concitoyens ».

Certes l'indice est grave, et les vieilles âmes féodales avaient raison de gronder. Le marquis de Mirabeau, apprenant que son fils veut être son propre avocat, ne se console qu'en voyant d'autres, et de plus grands, faire pis encore. « Quoique ayant de la peine à avaler l'idée que le petit-fils de notre grand-père, tel que nous l'avons vu passer sur le Cours*, toute la foule, petits et grands, ôtant de loin le chapeau, va maintenant figurer h la barre de l'avant-cour, disputant la pratique aux aboyeurs de chicane, je me suis dit ensuite que Louis XIV serait un peu plus étonné, s'il voyait la femme de son arrière-successeur, en habit de paysanne et en tablier, sans suite, sans pages ni personne, courant le palais et les terrasses, demander au premier polisson en frac de lui donner la main, que celui-ci lui prête seulement jusqu'au bas de l'escalier 2. )^

En effet, le nivellement des façons et des dehors ne fait que manifester le nivellement des esprits et des âmes. Si l'ancien décor se défait, c'est que les sentiments qu'il annonçait se défont. Il annonçait le sérieux, la dignité, l'habitude de se contraindre et d'être en public, l'autorité, le commandement. C'était la parade fastueuse et rigide d'un état-major social. A présent, la parade tombe parce que l'état-major s'est dissous. Si les nobles s'habillent en bourgeois, c'est qu'ils sont euxmêmes devenus des bourgeois, je veux dire des oisifs qui, retirés des affaires, causent et s'amusent.

Sans doute ils s'amusent en gens de goût et causent

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