‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 230 sur 246 · PARLEMENTAIRE · texte numérisé non relu

PARLEMENTAIRE

Pendant longtemps, la philosophie nouvelle, enfermée dans un cercle choisi, n'avait été qu'un luxe de bonne

1. Hachette et Cie ; 6 vol. in-8. — Le premier xolume, l'Ancien Régime, a paru en 1875. Les t. H, III, IV, la Révolution, sont de 1877, 1881, 1884; dans ces trois volumes, Taine a voulu montrer comment « les insurrections populaires et les lois de l'Assemblée Constituante finissent par détruire en France tout gouvernement » (I, l'Anarchie sj)ontanée, l'Assemblée Constiiuante et son œuvre, la Constitution appliquée) ; puis, comment « un parti se forme autour d'une doctrine extrême, s'empare du pouvoir et l'exerce conformément à sa doctrine » (II, la Conquête jacobitie; III, le Gouvernement révolutionnaire). Les t. V et VI forment le Régime moderne; le premier, paru en 1890, est consacré à Najwléon Bonaparte et soti système; dans le deuxième, publié en 1894, après la mort de Taine, l'historien voulait étudier le milieu moderne, l'Eglise, l'école, la famille, « les facilités et les diificultés qu'une société constituée comme la nôtre trouve à vivre dans ce nouveau milieu »; la dernière partie, la famille, et la conclusion, n'ont pu être écrites par Taine. Voici enfin quelques phrases caractéristiques de ses préfaces, résumant ses intentions et sa méthode :

« Ancien Régime, Révolution, Régime nouveau, je vais tâcher de décrire ces trois états avec exactitude. J'ose déclarer ici que je n'ai point d'autre but : on permettra à un historien d'agir en naturaliste;

t'étais devant mon sujet comme devant la métamorphose d'un insecte, égagée de tout parti pris, la curiosité devient scientifique et se porte tout entière vers les forces intimes qui conduisent l'étonnante opération. Ces forces sont la situation, les passions, les idées, les volontés de chaque groupe, et nous pouvons les démêler, presque les mesurer. Elles sont sous nos yeux; nous n'en sommes pas réduits aux conjectures, aux divinations douteuses, aux indications vagues ».... « A mon sens, le passé a sa figure propre, et le portrait que voici ne res-

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compagnie. Négociants, fabricants et boutiquiers, avocats, procureurs et médecins, comédiens, professeurs ou curés, fonctionnaires, employés et commis, toute la classe moyenne était à sa besogne. L'horizon de chacun était restreint; c'était celui de la profession ou du métier qu'on exerçait, de la corporation dans laquelle on était compris, de la ville où l'on était né et tout au plus de la province où l'on habitait. La disette des idées et la modestie du cœur confinaient le bourgeois dans son enclos héréditaire. Ses yeux ne se hasardaient guère au delà, dans le territoire interdit et dangereux des choses d'État ; à peine s'il y coulait un regard furtif et rare ; les affaires publiques étaient « les affaires du roi ».

Point de fronde alors, sauf dans le barreau, satellite obligé du Parlement et entraîné dans son orbite. En I 718, après un ht de justice, les avocats de Paris s'étaient mis en grève, le régent s'écriait avec colère et surprise : « Quoi! ces drôles-là s'en mêlent aussi! » Encore faut-il remarquer que, le plus souvent, beaucoup d'entre eux se tenaient cois. « Mon père et moi », écrit plus tard l'avocat Barbier, « nous ne nous sommes pas mêlés dans ces tapages, parmi ces esprits caustiques et turbulents. )) — Et il ajoute cette profession de foi significative : (( Je crois qu'il faut faire son emploi avec honneur, sttîîs se mêler d'affaires d'État sur lesquelles on n'a ni pouvoir ni mission, w

Dans toute la première moitié du xvni^ siècle, je ne vois dans le Tiers État que ce seul foyer d'opposition, le Parlement, et, autour de lui, pour attiser le feu, le vieil esprit gallican ou janséniste. « La bonne ville de Paris »,

semble qu'à l'ancienne France. Je l'ai tracé sans me préoccuper de nos débats présents; j'ai écrit comme si j'avais eu pour sujet les révolutions de Florence ou d'Athènes. Ceci est de l'histoire, rien de plus, et, s'il faut tout dire, j'estimais trop mon métier d'historien pour en faire un autre, à côté. »

écrit Barbier en 1735, « est janséniste de la tète aux pieds, » non seulement les magistrats, les avocats, les professeurs, toute l'élite de la bourgeoisie, « mais encore tout le gros de Paris, hommes, femmes, petits enfants, qui tiennent pour cette doctrine, sans savoir la matière, sans rien entendre aux distinctions et interprétations, par haine contre Rome et les jésuites. Les femmes, femmelettes et jusqu'aux femmes de chambre, s'y feraient hacher.... Ce parti s'est grossi des honnêtes gens du royaume qui détestent les persécutions et l'injustice. » — Aussi, quand toutes les chambres de magistrature, jointes aux avocats, donnent leur démission et défilent hors du palais, « au milieu d'un monde infini, le public dit : Voilà de vrais Romains, les pères de la patrie; on bat les mains au passage des deux conseillers Pucelle et Menguy et on leur jette des couronnes. » — Incessamment rallumée, la querelle du Parlement et de la Cour sera l'une des flammèches qui provoqueront la grande explosion finale, et les brandons jansénistes qui couvent sous la cendre trouveront leur emploi en 1791 lorsqu'on attaquera l'édifice ecclésiastique.

Mais, dans cet antique foyer, il ne peut y avoir que des cendres chaudes, des tisons enfouis, parfois des pétillements et des feux de paille; par lui-même et à lui seul, il n'est point incendiaire. Sa structure emprisonne sa flamme et ses aliments limitent sa chaleur. Le janséniste est trop fidèle chrétien pour ne pas respecter les puissances instituées d'en haut. Le parlementaire, conservateur par état, aurait horreur de renverser l'ordre établi. Tous les deux combattent pour la tradition et contre la nouveauté; c'est pourquoi, après avoir défendu le passé contre le pouvoir arbitraire, ils le défendront contre la violence révolutionnaire et tomberont, l'un dans l'impuissance et l'autre dans l'oubli.

2° CHANGEMENT DANS LA CONDITION DU BOURGEOIS. — IL s'eNRICHIT.

— IL PRÊTE A l'État. — danger de sa créance. — IL s'intéresse aux affaires publiques.

Aussi bien, l'embrasement est tardif dans la classe moyenne, et, pour qu'il s'y propage, il faut qu'au préalable, par une transformation graduelle, les matériaux réfractaires soient devenus combustibles.

Un grand changement s'opère au xvni" siècle dans la condition du Tiers État. Le bourgeois a travaillé, fabriqué, commercé, gagné, épargné, et, tous les jours, il s'enrichit davantage. On peut dater de Law ce grand essor des entreprises, du négoce, de la spéculation et des fortunes; arrêté par la guerre, il reprend plus vif et plus fort à chaque intervalle de paix, après le traité d'Aix-la-Chapelle en 1748, après le traité de Paris en 1765, et surtout à partir du règne de Louis XVI*. L'exportation française qui en 1 720 était de 06 millions, en 1 755 de 1 24, en ï 748 de 192, est de 257 millions en 1755, de 509 en 1776, de 554 en 1788. En 1786, Saint-Domingue seul envoie à la métropole pour 151 millions de ses produits et en reçoit pour 44 millions de marchandises. Sur ces échanges, on voit, à Nantes, à Bordeaux, se fonder des maisons colossales. (( Je tiens Bordeaux », écrit Arthur Young, « pour plus riche et plus commerçante qu'aucune ville d'Angleterre, excepté Londres.... Dans ces derniers temps, les progrès du commerce maritime ont été plus rapides en France qu'en Angleterre même. » Selon un administrateur du temps, si les taxes de consommation rapportent

1. Tocqueville a le premier montré {Ancien Régime, p. 2<i8) « que le règne de Louis XVI a été l'époque la plus prospère de l'ancienne monarchie, et comment cette prospérité même hâta la Révolution ». « A aucune des époques qui ont suivi la Révolution, la prospérité publique ne s'est développée plus rapidement que pendant les vingt années qui.la précédèrent. »

tous les jours davantage, c'est que depuis 1774 les divers genres d'industrie se développent tous les jours davantage. Et ce progrès est régulier, soutenu. « On peut compter », dit Necker en 1 781 , « que le produit de tous les droits de consommation augmente de deux millions par an. »

Dans ce grand effort d'invention, de labeur et de génie, Paris, qui grossit sans cesse, est l'atelier central. Bien plus encore qu'aujourd'hui, il a le monopole de tout ce qui est œuvre d'intelligence et de goût, livres, tableaux, estampes, statues, bijoux, parures, toilettes, voitures, ameublements, articles de curiosité et de mode, agréments et décors de la vie élégante et mondaine; c'est lui qui fournit l'Europe. En 1774, son commerce de librairie était évalué à 45 millions, et celui de Londres au quart seulement. Sur les bénéfices s'élèvent beaucoup de grandes fortunes, encore plus de fortunes moyennes, et les capitaux ainsi formés cherchent un emploi*.

Justement, voici que les plus nobles mains du royaume s'étendent pour les recevoir, nobles, princes du sang, états provinciaux, assemblées du clergé, au premier rang le roi qui, étant le plus besogneux de tous, emprunte à 10 pour 100 et est toujours en quête de nouveaux prêteurs. Déjà, sous Fleury, la dette s'est accrue de 18 millions de rente, et, pendant la guerre de Sept Ans, de 54 autres millions de rente. Sous Louis XVI, M. Necker emprunte en capital 550 millions, M. Joly de Fleury 500 millions, M. de Galonné 800 millions, en tout 1 650 millions en dix ans. L'intérêt de la dette, qui n'était que de 45 millions en 1755, s'élève à 106 miUions en 1776, et monte à 206 milHons en 1789. Que de créan-

i. Même développement chez Tocqueville (p. 107). Je crois cependant que l'influence matérielle et intellectuelle de Paris sur la province a plutôt décru depuis 1730. A certains égards le xviii* siècle a été, à la différence du xvii*, une période de décentralisation industrielle et morale. Et c'est par là que s'explique en partie ta Révolution.

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ciers indiqués par ce peu de chiffres! Et remarquez que, le Tiers Élat étant le seul corps qui gagne et épargne, presque tous ces créanciers sont du Tiers État.

Ajoutez-en des milliers d'autres : en premier lieu, les financiers qui font au gouvernement des avances de fonds, avances indispensables, puisque, de temps immémorial, il mange son blé en herbe, et que toujours l'année courante ronge d'avance le produit des années suivantes : il y a 80 millions d'anticipations en 1759, et 170 en 1783. En second lieu, tant de fournisseurs, grands et petits, qui, sur tous les points du territoire, sont en compte avec l'État pour leurs travaux et fournitures, véritable armée qui s'accroit tous les jours, depuis que le gouvernement, entraîné par la centralisation, se charge seul de toutes les entreprises, et que, sollicité par l'opinion, il multiplie les ejîtreprises utiles au public : sous Louis XV, l'État fait six mille lieues de route, et, sous Louis XVI, en 1788, afin de parer à la famine, il achète pour 40 millions de grains*.

Par cet accroissement de son action et par cet emprunt de capitaux, il devient le débiteur universel ; dès lors les affaires publiques ne sont plus seulement les affaires du roi 2. Ses créanciers s'inquiètent de ses dépenses; car c'est

1. Cf. p. 434. « Le gouvernement avait achevé de devenir le plus grand consommateur des produits de l'industrie et le plus grand entrepreneur de travaux qu'il y eût dans le royaume. » Tocqueville, p. '261.

2. Taine suit de très près Tocqueville dans tout ce développement; « Le gouvernement, depuis vingt ans qu'il était devenu plus actif et qu'il se livrait à toutes sortes d'entreprises auxquelles il n'avait pas songé jusque-là..., le nombre de ceux qui avaient avec lui des relations d'argent, qui étaient intéressés dans ses emprunts, vivaient de ses salaires et spéculaient dans ses marchés, s'était prodigieusement accru. Jamais la fortune de l'Etat et la fortune particulière n'avaient été autant entremêlées. La mauvaise gestion des finances, qui n'avait été longtemps qu'un mal public, devint alors, pour une multitude de familles, une calamité privée. » Les deux historiens disent exactement la même chose, Tocqueville, en choisissant les expressions les plus générales, les plus abstraites, en évitant de multiplier les chif-

leur argent qu'il gaspille ; s'il gère mal, ils seront ruinés. Ils voudraient bien connaître son budget, vérifier ses livres; un prêteur a toujours le droit de surveiller son gage. Voilà donc le bourgeois qui relève la tête et qui commence à considérer de près la grande machine dont le jeu, dérobé à tous les regards vulgaires, était jusqu'ici un secret d'État. II devient politique et, du même coup, il devient mécontent.

Car, on ne peut le nier, ces allaires où il est si fort intéressé sont mal conduites. Un fils de famille qui mènerait les siennes de la même façon mériterait d'être interdit. Toujours, dans l'administration de l'État, la dépense a dépassé la recette. D'après les aveux officiels, le déficit annuel était de 70 millions en 1770, de 80 en 1783 : quand on a tenté de le réduire, c'a été par des banqueroutes, l'une de 2 milliards à la fin de Louis XIV, l'autre presque égale au temps de Law, une autre du tiers et de moitié sur toutes les rentes au temps de Terray, sans compter les suppressions de détail, les réductions, les retards indéfinis de payement, et tous les procédés violents ou frauduleux qu'un débiteur puissant emploie impunément contre un créancier faible. (( On compte cinquante-six violations de la foi publique depuis Henri IV jusqu'au ministère de M. de Loménie inclusivement*, » et l'on aperçoit à l'horizon une dernière banqueroute plus effroyable que toutes les autres. Plu sieurs, Bezenval, Linguet, la conseillent hautement comme une amputation nécessaire et salutaire. Non seulement il y a des précédents, et, en cela, le gouvernement ne fera

frt's, les détails, les faits précis, en ne prenant pour ainsi dire-que la trame de la synthèse et du raisonnement; Taine, au contraire, en cherchant l'expression concrète et l'être visible {le boiin/cois, le gage, le //îJ>v),en créant par la comparaison la chose palpable quand les laits ne la fournissent pas [la machine)^ et en accunuilant entre deux tableaux ou deux métaphores les chiffres ou les citations caractéristiques. 1. Chamfort, p. 105.]

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qiie suivre son propre exemple; mais (elle est sa règle quotidienne, puisqu'il ne vit qu'au jour le jour, à force d'expédients et de délais, creusant un trou pour en boucher un autre, et ne se sauvant de la faillite que par la patience forcée qu'il impose à ses créanciers.

Avec lui, dit un contemporain, ils n'étaient jamais sûrs de rien, et il fallait toujours attendre, a Plaçaient-ils leurs capitaux dans ses emprunts, ils ne pouvaient jamais compter sur une époque fixe pour le payement des intérêts. Construisaient-ils ses vaisseaux, réparaientils ses routes, vêtaient-ils ses soldats, ils restaient sans garanties de leurs avances, sans échéances pour le remboursement, réduits à calculer les chances d'un contrat avec les ministres comme celles d'un prêt fait à la grosse aventure. » On ne paye que si l'on peut et quand on peut, même les gens de la maison, les fournisseurs de la table, les serviteurs de la personne. En 1755, les domestiques de Louis XV n'avaient rien reçu depuis trois années. On a vu que ses palefreniers allaient mendier pendant la nuit dans les rues de Versailles, que ses pourvoyeurs « se cachaient », que, sous Louis XVI, en 1778, il était dû 702 620 francs au marchand de vin et 3467 980 francs au fournisseur de poisson et de viande. En 1788, la détresse est telle, que le ministre de Loménie prend et dépense les fonds d'une souscription faite par des particuliers pour les hospices ; au moment où il se retire, le Trésor est vide, sauf 400 000 francs dont il met la moitié dans sa poche. Quelle administration !

Devant ce débiteur qui manifestement devient insolvable,* tous les gens qui, de près ou de loin, sont engagés . dans ses affaires, se consultent avec alarme, et ils sont innombrables, banquiers, négociants, fabricants, em- j ployés, préteurs de toute espèce et de tout degré, au '

premier rang les rentiers qui ont mis chez lui tout leur* avoir en viager et qui seront à l'aumône s'il ne leur paye pas chaque année les -44 millions qu'il leur doit, les industriels et marchands qui lui ont confié leur honneur commercial et auraient horreur de faillir par contrecoup; derrière ceux-ci, leurs créanciers, leurs commis, leurs ouvriers, leurs proches, bref, la plus grande partie de la classe laborieuse et paisible qui, jusqu'ici, obéissait sans murmure et ne songeait point à contrôler le régime établi. Désormais elle va le contrôler avec attention, avec défiance, avec colère; et malheur à ceux qu'elle prendra en faute ; car elle sait qu'ils la ruinent en ruinant l'État.

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