Jérusalem, en latin et en grec Uierosolyma
LE GÉME DU CIIRISTIAMSME.
Les Français*.
Fils aînés de l'antiquité, les Français, Romains par 1g génie, sont Grecs par le caractère. Inquiets et volages dans le bonheur, constants et invincibles dans l'adversité; formés pour les arts, civilisés jusqu'à l'excès, durant le calme de l'État; grossiers et sauvages dans les troubles politiques, flottants comme des vaisseaux sans lest au gré des passions ; à présent dans les cieux, l'instant d'après dans les abîmes ; enthousiastes et du bien et du mal, faisant le premier sans en exiger de reconnaissance, et le second sans en sentir de remords ; ne se souvenant ni de leurs crimes ni de leurs vertus ; amants pusillanimes de la vie pendant la paix, prodigues de leurs jours dans les batailles; vains, railleurs, ambitieux, à la fois routiniers et novateurs, méprisant tout ce qui n'est pas eux; individuellement les plus aimables des hommes, en corps les plus désagréables de tous; charmants dans leur propre pays, insupportables chez l'étranger : tels furent les Athéniens d'autrefois, et tels sont les Français d'aujourd'hui.
1. Ce morceau se trouve pour la première fois (avec des différences dans la forme) dans VEssai sur les Révohitions, dont le premier et unique volume parut en 1797. Chateaubriand ne le laissa pas perdre, ryez le portrait fait des Français par Montesq^uieu, Extraits de ~sprit des Lois, page 248 ; celui de la France par buizot. ici, p. 152.
i2 CHATEAtBRlAÎ^D.
Les monastères.
L'imagination s'est représenté les possessions d'un monastère comme une chose sans aucun rapport avec ce qui existait auparavant : erreur capitale.
Une abbaye n'était autre chose que la demeure d'un riche patricien romain, avec les diverses classes d'esclaves et d'ouvriers attachés au service de la propriété et du propriétaire, avec les villes et les villages de leur dépendance. Le père abbé était le maître; les moines, comme les aflranchis de ce maître, cultivaient les sciences, les lettres et les arts. Les yeux môme n'étaient frappés d'aucune dillerence dans l'extérieur de l'abbaye et de ses habitants; un monastère était une maison romaine pour l'architecture : le portique ou le cloître au milieu, avec les petites chambres au pourtour du cloître 2. Et, comme sous les derniers Césars il avait été permis et même ordonné aux particuHers de fortifier leurs demeu-
1. Paris, Firmin-Didot; 2 vol. in-12. — Avant-propos, mars 1831 : « J'ai commencé ma carrière liUéraire par un ouvrage où j'envisageais le christianisme sous les rapports poétiques et moraux; je la tinis par un ouvrage où je considère la môme religion sous ses rapports philosophiques et historiques : les grandes lignes de mon existence n'ont point fléchi. » L'ouvrage, paru d'ahord en 3 vol. en 1831 dans les Œuvres complètes (t. III-V), renferme six études sur le christianisme, l'Empire romain et les Barbares, études auxquelles lait suite immédiatement \ Analyse raisonnée de l'histoire de France, d'où sont extraits tous ces passages.
2. Voyez l'article Cloître dans le Dictionnaire de l'architecture de Yiollet-le-Duc (t. III. p. 413).
ÉTUDES IIISTORIQIES. 13
res, un couvent enceint de murailles crénelées ressemblait à toutes les habitations un peu considérables. L'habillement des moines était celui de tout le monde : les Homains, depuis longtemps, avaient quitté le manteau et la toge ; on avait été obligé de porter une loi pour leur défendre de se vêtir à la gothique; les braies des Gaulois et la robe longue des Perses étaient devenues d'un usage commun. Les religieux ne nous paraissent aujourd'hui si extraordinaires dans leur accoutrement que parce qu'il date de l'époque de leur institution'.
L'abbaye, pour le répéter, n'était donc qu'une maison romaine; mais cette maison devint'bien de mainmorte par la loi ecclésiastique, et acquit par la loi féodale une sorte de souveraineté : elle eut sa justice, ses chevaliers et ses soldats, petit État complet dans toutes ses parties, cl en même temps ferme expérimentale, manufacture (on y faisait de la toile et des draps) et école.
On ne peut rien imaginer de plus favorable aux travaux de l'esprit et à l'indépendance individuelle, que la vie cénobitique. Une communauté religieuse représentait une famille artificielle toujours dans sa virilité, et qui n'avait pas, comme la famille naturelle, à traverser l'imbécilUté de l'enfance et de la vieillesse : elle ignorait les temps de tutelle et de minorité, et tous les inconvénients attachés à l'infirmité de la femme. Cette famille, qui ne mourait point, accroissait ses biens sans les pouvoir perdre, et, dégagée des soins du monde, exerçait sur lui un prodigieux empire. Aujourd'hui que la société n'a plus à souffrir de Uaccaparement d'une propriété immobile, du célibat, nuisible à la population, et de l'abus de la puissance monacale, elle juge avec impartialité des institu-
1. Cf. le livre désormais classique de Jules Quidierat, Iliatoirc du cvslumc en France (1873), p. 101 et suiv.
tions qui furent, sous plusieurs rapports, utiles à l'espèce humaine à l'époque de sa lormation.
Les couvents devinrent des espèces de forteresses où la civilisation se mit à l'abri sous la bannière de quelque saint : la culture de la haute intelligence s'y conserva avec la vérité philosophique, qui renaquit de la vérité religieuse. La vérité politique, ou la liberté, trouva un mterprète et un complice dans l'indépendance du moine, qui recherchait tout, disait tout et ne craignait rien *. Ces grandes découvertes dont l'Europe se vante n'auraient pu avoir lieu dans la société barbare : sans l'inviolabilité et le loisir du cloître, les livres et les langues de l'antiquité ne nous auraient point été transmis, et la chaîne qui he le passé au présent eût été brisée*.
Le protestantisme et la liberté.
On a dit que le protestantisme avait été favorable à la liberté politique, et avait émancipé les nations. Les faits parlent-ils comme les personnes-?
Il est certain qu'à sa naissance la réformation fut républicaine, mais dans le sens aristocratique, parce que ses premiers disciples furent des gentilshommes. Les calvinistes révèrent pour la France une espèce de gouverne-
1. Tout cela est développé (d'une manière un peu déclamatoire) dans la préface du livre de Monlalembert, les moines d'Occident, t. I (1860). Voyez p. ex. p. i.xvii : « Qui rendra seulement aux lecteurs studieux, mais surtout aux auteurs, ces vastes et innombrables bibliothèques toujours tenues à jour et au courant de toutes les publications sérieusement utiles, et qui assuraient par cela même à ces publications le débouché qui leur manque aujourd'hui et qu'on demande comme tout le reste, avec un servile empressement, à ITtat? » Ces bibliothèques ont fourni le fonds principal de nos dépôts publics.
2. Montesquieu, Esprit des Lois, livre XXIV. chap. v : « Que la religion catholique convient mieux à une monarchie, et que la protestante s^accommode mieux d'une république. »
ment à principautés fédérales, qui l'aurait fait ressembler à l'empire germanique : chose étrange ! on aurait vu renaître la féodalité par le protestantisme. Les nobles se précipitèrent par instinct dans ce culte nouveau, et à travers lequel s'exhalait jusqu'à eux une sorte de réminiscence de leur pouvoir évanoui. Mais, cette première ferveur passée, les peuples ne recueillirent du protestantisme aucune liberté politique
Jetez les yeux sur le nord de l'Europe, dan"> les pays où la réformation est née, où elle s'est maintenue ; vous verrez partout l'unique volonté d'un maître : la Suède, ^a Prusse, la Saxe, sont restées sous la monarchie absolue : le Danemark est devenu un despotisme légal. Le protestantisme échoua dans les pays républicains; il ne put envahir Gènes, et à peine obtint-il à Venise et à Ferrare une petite Église secrète, qui mourut : les arts et le beau soleil du Midi lui étaient mortels. En Suisse, il ne réussit que dans les cantons aristocratiques, analogues à sa nature, et encore avec une grande effusion de sang. Les cantons populaires ou démocratiques, Schwitz, Ury et Underwald, berceau de la liberté helvétique, le repoussèrent. En Angleterre il n'a point été le véhicule delà constitution, formée bien avant le seizième siècle dans le giron de la foi catholique. Quand la Grande-Bretagne se sépara de la cour de Rome, le Parlement avait déjà jugé et déposé des rois; les trois pouvoirs» étaient distincts; l'impôt et l'armée ne se levaient que du consentement des Lords et des Communes ; la monarchie représentative était trouvée et marchait ; le temps, la civilisation, les lumières croissantes y auraient ajouté les ressorts qui lui manquaient encore, tout aussi bien sous l'influence du culte (atholiquc que sous l'empire du culte protestant. Le
1. Législatif, exécutif, judiciaire ; cf. Extraits de Montesquieu, p. KO.
16 CHATEAl BIUAND.
peuple anglais fut si loin d'obtenir une extension de ses libertés par le renversement de la religion de ses pères, que jamais le sénat de Tibère ne fut plus vil que le Parlement de Henri YIII : ce Parlement alla jusqu'à décréter que la seule volonté du tyran, fondateur de l'Église anglicane, avait force de loi. L'Angleterre fut-elle plus liljre sous le sceptre d'Elisabeth que sous celui de Mai'ie? La vérité est que le protestantisme n'a rien changé aux institutions : là où il a trouvé une monarchie représentative ou des républiques aristocratiques, comme en Angleterre et en Suisse, il les a adoptées ; là où il a rencontré des gouvernements militaires, comme dans le nord de l'Europe, il s'en est accommodé, et les a même rendus plus absolus.
Si les colonies anglaises ont formé la république pl/'béienne des Etats-Unis, elles n'ont point du leur émancipation au protestantisme; ce ne sont point des guerres religieuses qui les ont délivrées; elles se sont révoltées contre l'oppression de la mère-patrie, protestante comme elles. Le Maryland, État catholique et très peuplé, fit cause commune avec les autres États, et aujourd'hui la plupart des Étals de l'ouest sont catholiques ; les progrès de cette connnunion dans ce pays de liberté passent toute croyance*, parce qu'elle s'y est rajeunie dans son élément naturel populaire, tandis que les autres communions y meurent dans une indifférence profonde. Enfin, auprès de cette grande république des colonies anglaises protestantes, viennent de s'élever les grandes républiques des colonies espagnoles catholiques : certes celles-ci, pour arriver à l'indépendance, ont eu bien d'autres obstacles à surmonter que les colonies anglo-américaines, nourries au gouvernement^
1. Progrès qui se sont continués sans relâche jusqu'à nos jours.
représentatif, avant d'avoir rompu le faible lien qui les attachait au sein maternel.
Une seule république s'est formée en Europe à l'aide du protestantisme, la république de la Hollande; mais il faut remarquer que la Hollande appartenait à ces communes industrielles des Pays-Bas qui, pendant plus de quatre siècles, luttèrent pour secouer le joug de leurs princes, et s'administrèrent en forme de républiques municipales, toutes zélées catholiques qu'elles étaient. Philippe II et les princes de la maison d'Autriche ne plurent étouffer dans la Belgique cetesprit d'indépendance; et ce sont des prêtres cathohques qui viennent aujourd'hui même de la rendre à l'état répubhcain*.
Il faut conclure de l'étroite investigation des faits, que le protestantisme n'a point affranchi les peuples : il a
* apporté aux hommes la liberté philosophique, non la liberté politique ; or, la première liberté n'a conquis nulle part la seconde, si ce n'est en France, vraie patrie de la catholicité. Comment arrive-t-il que l'Allemagne, très philosophique de sa nature et déjà armée du protestantisme, n'ait pas fait un pas vers la liberté politique dans le xvm* siècle, tandis que la France, très peu philosophique de tempérament et sous le joug du catholicisme, a gagné dans le même siècle toutes ses libertés?
Descartes, fondateur du doute raisonné, auteur de la Méthode et des Méditations, destructeur du dogmatisme scolastique, Descartes, qui soutenait que pour atteindre à la vérité il fallait se défaire de toutes les opinions reçues, Descartes fut toléré à Rome, pensionné du cardinal Mazarin, et persécuté par les théologiens de la Hollande.
V L'homme de théorie méprise souverainement la pra-
1. Révolution de Bruxelles, en 1830, favorisée par le cierge.
tique : de la hauteur de sa doctrine jugeant les choses et les peuples, méditant sur les lois générales de la société, portant la hardiesse de ses recherches jusque dans les mystères de la nature divine, il se sent et se croit indépendant, parce qu'il n'a que le corps d'enchaîné. Penser tout et ne faire rien, c'est à la fois le caractère et la Vertu du génie philosophique : ce génie désire le bonheur du genre humain ; le spectacle de la liberté le charme, mais peu lui importe de le voir par les fenêtres d'une prison. Connue Socrate, le protestantisme a été un accoucheur d'esprits; malheureusement les intelligences qu'il a mises au jour n'ont été jusqu'ici que de belles esclaves*.
Au surplus, la plupart de ces réflexions sur la religion réformée ne se doivent appliquer qu'au passé : aujourd'hui les protestants, pas plus que les catholiques, ne sont ce qu'ils ont été : les premiers ont gagné en imagination, en poésie, en éloquence, en raison, en liberté, en vraie piété, ce que les seconds ont perdu. Les antipathies entre les diverses communions n'existent plus; les enfants du Christ, de quelque lignée qu'ils proviennent, se sont resserrés au pied du Calvaire, souche commune de la famille. Les désordres et l'ambition de la cour romaine ont cessé; il n'est plus resté au Vatican que la vertu des premiers évoques, la protection des arts et la majesté des souvenirs. Tout tend à recomposer l'unité catholique; avec quelques concessions de part et d'autre, l'accord serait bientôt fait. Je répéterai ce que j'ai déjà dit dans cet ouvrage : pour jeter un nouvel éclat, le christianisme n'attend qu'un génie supérieur, venu à son heure et dans sa place. La religion chrétienne entre dans
1. Cf. Prevost-Paradol, Essais sur l'Histoire universelle (3* édit., 1873), t. II, p. 265 : « Luther ne semblait affranchir l'homme du jugement de ses semblables que pour l'abai-ser plus prolondément sous la main de Dieu. » Cf. ici, pages 370 et suiv.
une ère nouvelle; comme les institutions et les mœurs, elle subit la troisième transformation* : elle cesse d'être politique ; elle devient philosophique sans cesser d'être divine; son cercle flexible s'étend avec les lumières et les libertés, tandis que la croix marque à jamais son centre immobile'^.
La monarchie sous Louis XÏV.
Tout devint individuel sous Louis XIV. Le peuple disparut comme aux temps féodaux : on eût dit d'une nouvelle conquête, d'une nouvelle irruption des Barbares, et ce n'était que l'invasion d'un seul homme. Observons néanmoins une difTérence : le nom du peuple ne se rencontre nulle part dans la monarchie de Hugues Capet, parce que le peuple n'existait pas ; il n'y avait que des serfs; la nation, militaire et religieuse, consistait dans la noblesse et le clergé. Sous Louis XIV le peuple était créé; il se perdait seulement dans l'arbitraire, ce qui fait qu'il se retrouva au moment où ses chaînes rompirent.
Quand la lutte de l'aristocratie avec la couronne finit, la lutte de la démocratie avec cette même couronne commença. La royauté, qui avait favorisé le peuple afin de se débarrasser des grands, s'aperçut qu'elle avait élevé un autre rival, moins tracassier, mais plus formidable. Le combat s'établit sur le terrain de l'égalité. Il y eut monarchie absolue sous Louis XIV, parce que la liberté aristocratique était morte, et que l'égalité démocratique
1. Alhision à la théorie développée par Chateaubriand au début de ces- éludes, que l'ordre social se manifeste sous trois formes, religieuse, politique et philosophique.
,2. (;hateaul)riand a pressenti la grande transformation morale de rEf,Mipe catholique au xix» siècle, transformation qui s'achève sous le poulilicat de Léon Xlll.
vivait à peine : dans l'absence de la liberté et de l'égalité, l'une moissonnée, l'antre encore en germe, il y eut despotisme, et il ne pouvait y avoir que cela.
La monarchie absolue naquit le jour où l'hérédité royale dans la famille capétienne s'établit; cette monarchie mit sept siècles à croître au travers des transformations sociales : comme toute institution qui ne tombe pas fortuitement dans sa marche, elle monta, degré à degré, à son apogée. Le despotisme de Louis XIV fut un fait progressif naturel, venu à point, dans son temps, dans son lieu, un résultat inévitable des opinions et des moMirs à cette époque, un anneau de la chaîne qui servait à joindre le principe répudié de la liberté au principe non encore adopté de l'égalité. Il fallait enfin que la royauté s'usât comme l'aristocratie, que l'on sentît les abus du gouvernement d'un seul, comme on avait senti l'oppression du gouvernement de plusieurs*. Du moins ce fut une chance heureuse pour la France d'avoir produit, dans ce moment même, un roi capable de remplir avec éclat cette période obligée d'asservissement : rhéritier de Richelieu et l'élève de Mazarin fut en rapport de caractère avec l'autorité absolue qui lui échéait; l'homme /et le temps se corroborèrent. Le siècle de Louis XIV fut Ile superbe catafalque de nos hbertés, éclairé par mille 'flambeaux de la gloire, que tenait alentour un cortège de grands hommes.
1. Remarquez comme Chateaubriand se montre ici fataliste, c'està-dire suit la méthode qu'il a précisément reprochée aux historiens de la Révolution, Thiers et Mignet. Il y a un développement seniblable chez Augustin Thierry, Essai sur l'histoire du Tiers Etat^clmp.ixetx.
Le dévouement à la science.
{Fragments de la préface.")
Le catalogue des livres que je devais lire et extraire était énorme -; et, comme je n'en pouvais avoir à ma disposition qu'un très petit nombre, il me fallait aller chercher le reste dans les bibliothèques publiques. Au plus fort de l'hiver, je faisais de longues séances dans les galeries glaciales de la rue de Richelieu, et plus tard, sous le soleil d'été, je courais, dans un même jour, de Sainte-Geneviève à l'Arsenal, et de l'Arsenal à l'Institut, dont la bibliothèque, par une faveur exceptionnelle, restait ouverte jusqu'à près de cinq heures. Les semaines et les mois s'écoulaient rapidement pour moi, au milieu de ces recherches préparatoires, où ne se rencontrent ni
1. Garnier frères; 1 vol. in-12. — La préface a été écrite en nov. 1834; le volume, paru en 1834 (4" édit., complétée, 1842) renferme tout ce que Thierry a écrit sur des sujets historiques, en dehors des deux ouvrages alors parus, depuis 1817 jusqu'en 1827 (cf. p. 58 et p. 48). Il y ajouta quelques pages écrites en 18i2. La préface est une véritable autobiographie de l'historien, une histoire de sa pensée et de ses livres jusqu'à cette date (cf. p. 38, n. 1 ; p. 48, n. 1). ■ 2. Années 1821-1825 : préparation de la Conquête de V Angleterre.
les épines, ni les découragements de la rédaction; où l'esprit, planant en liberté au-dessus des matériaux qu'il rassemble, compose et recompose à sa guise, et construit d'un souffle le modèle idéal de l'éditlce que, plus tard, il faudra bâtir pièce à pièce, lentement et laborieusement. En promenant ma pensée à travers ces milliers de faits épars dans des centaines de volumes, et qui me présentaient pour ainsi dire à nu les temps et les bommes que je voulais peindre, je ressentais quelque chose de l'émotion qu'éprouve un voyageur passionné à l'aspect du pays qu'il a longtemps souhaité de voir et que souvent lui ont montré ses rêves.
A force de dévorer les longues pages in-folio, pour en extraire une phrase et quelquefois un mot entre mille, mes yeux acquirent une faculté qui m'étonna, et dont il m'est impossible de me rendre compte, celle de lire, en quelque sorte par intuition, et de rencontrer presque immédiatement le passage qui devait m'intéresser. La force vitale semblait se porter tout entière vers un seul point. Dans l'espèce d'extase qui m'absorbait intérieurement, pendant que ma main feuilletait le volume ou prenait des notes, je n'avais aucune conscience de ce qui se passait autour de moi. La table où j'étais assis se garnissait et se dégarnissait de travailleurs; les employés de la bibliothèque ou les curieux allaient et venaient par la salle; je n'entendais rien, je ne voyais rien; je ne voyais que les apparitions évoquées en moi par ma lecture. Ce souvenir m'est encore présent ; et depuis cette époque de premier travail, il ne m'arriva jamais d'avoir une perception aussi vive des personnages de mon drame, de ces hommes de race, de mœurs, de physionomies et de destinées si diverses, qui successivement se présentaient à mon esprit, les uns chantant sur la harpe celtique l'éternelle attente du retour d'Arthur, les autres naviguant
DIX ANS D'ÉTUDES IIISTORIQrES. 25
dans la tempête avec aussi peu de souci d'eux-mêmes que le cygne qui se joue sur un lac; d'autres, dans l'ivresse de la victoire, amoncelant les dépouilles des vaincus, mesurant la terre au cordeau pour en faire le partage, comptant et recomptant par têtes les familles comme le bétail; d'autres enfin, privés par une seule défaite de tout ce qui fait que la vie vaut quelque chose, se résignant à voir l'étranger assis en maître à leurs propres foyers, ou frénétiques de désespoir, courant à la forêt pour y vivre, comme vivent les loups, de rapine, de meurtre et d'indépendance....
Si, comme je me plais à le croire, l'intérêt de la science est compté au nombre des grands intérêts nationaux, j'ai donné à mon pays tout ce que lui donne le soldat mutilé sur le champ de bataille ^ Quelle que soit la destinée de mes travaux, cet exemple, je l'espère, ne sera pas perdu. Je voudrais qu'il servît à combattre l'espèce d'affaissement moral, qui est la maladie de la génération nouvelle; qu'il pût ramener dans le droit chemin de la vie quelqu'une de ces âmes énervées qui se plaignent de manquer de foi, qui ne savent où se prendre et vont cherchant partout, sans le rencontrer nulle part, un objet de culte et de dévouement. Pourquoi se dire avec tant d'amertume que, dans le monde constitué comme il est, il n'y a pas d'air pour toutes les poitrines, pas d'emploi pour toutes les intelligences? L'étude sérieuse et calme n'est-elle pas là ? et n'y a-t-il pas en elle un refuge, une espérance, une carrière à la portée de chacun de nous? Avec elle, on traverse les mauvais jours sans en sentir le poids, on se fait à soi-même sa destinée; on use noblement la vie. Voilà ce que j'ai fait et
i. Thierry devint à peu près aveugle en 1826 : « Depuis », disait-il, « seulement j'ai pu glaner çà et là quelques heures de travail parmi de longs jours de souffrance. » Et il ajoute : « Presque aveugle, je retrouvai tout mon zèle pour de nouvelles études. »
ce que je ferais encore ; si j'avais à recommencer ma route; je prendrais celle qui m'a conduit où je suis. Aveugle, et soulfrant sans espoir et presque sans relâche, je puis rendre ce témoignage, qui de ma part ne sera pas suspect : il y a au monde quelque chose qui vaut mieux que les jouissances matérielles, mieux que la fortune, mieux que la santé elle-même, c'est le dévouement à la science*. 18o4;.
Sur l'esprit national des Irlandais «.
(Fragment.)
C'est un sentiment singulièrement tendre et touchant que le patriotisme des Irlandais. Tandis que les autres peuples, chassant de leur esprit les souvenirs du passé et mettant dans un égal oubli la servitude et la liberté de leurs pères, revendiquent la liberté pour eux-mêmes, au seul nom de la raison éternelle et de la justice imprescriptible, le peuple irlandais rétrograde, dans sa pensée et dans ses désirs, vers une antique indépendance dont la trace confuse et presque effacée lui apparaît dans de vagues traditions, dans des mœurs et dans un langage qui luttent encore, sur le point de périr, contre la langue et les lois des Anglais, vainqueurs et tyrans de l'Irlande. A l'aide de ce tîl mince et léger, il s'efforce de renouer la chaîne qui le rattache à la patrie libre, chaîne rompue il y a déjà près de sept siècles par les épées des conquérants. Pour conserver une sorte de
1, C'est par ces mots que se termine la préface. Je ne connais pas de plus belle page sur la valeur morale de la science et du travail.
2. Censetir euroj)éen du 24 novembre 1819. — C'était le moment où la question irlandaise préoccupait à nouveau tous les esprits : on songeait à abolir le bill du test, qui excluait les catholiques, partant les Irlandais, des emplois civils et militaires.
personnalité dans sa dépendance actuelle, pour se distinguer de ceux qui le tiennent lié malgré lui à leur gouvernement qu'il déteste, il se crée une vie dans le passé, il adore des ruines, il répète avec amour de vieux chants nationaux, ouvrages d'anciens poètes populaires, conservés et agrandis par les successeurs de ces poètes, chantres intrépides de l'antique patrie, souvent persécutés par la haine de ses maîtres, pauvres, vagabonds, mendiants, mais toujours inspirés par la muse de l'indépendance. Ces chants retentissent encore dans les villages et sur les bords des lacs, accompagnés du son de la harpe, instrument révéré comme eux. C'est là que sont enregistrés les malheurs de l'Irlande et les crimes de ses oppresseurs ; c'est là que les générations qui se sont insurgées ont lu le devoir de mourir ou de vaincre; tel est le sujet grave et sombre des chansons qui aident le laboureur à tromper l'ennui de son travail solitaire, et par lesquelles la mère inquiète attire le sommeil sur les yeux de son enfant.
Dans les grands villes où la langue de ces airs nationaux n'est plus comprise, on en a retenu la musique et on les chante sur des paroles anglaises composées dans le style des anciennes poésies qu'elles remplacent. 11 y a dans ces vers modernes un mot dont l'efTet ne peut se traduire : c'est le nom de l'Irlande dans le vieil idiome irlandais, Erhi, qui se prononce Inn. Ce mot, étranger à la langue anglaise, semble un nom propre de personne, et cette illusion est souvent augmentée par le style vague des successeurs des bardes de l'Irlande. Ils s'adressent à la patrie avec des expressions de tendresse et de dévouement qui laissent presque douter si ce n'est pas un être réel et vivant qui les excite, si ce n'est pas une mère malheureuse, un ami dans les fers, une maîtresse absente ou perdue pour jamais. Les odes et les chansons
de Thomas Moore», le premier poète irlandais et l'un des plus grands poètes de notre époque, commencent quelquefois , sans rappeler en rien l'idée du sol natal, par ces phrases adressées à un objet qui n'est point nommé: J'espérais te voir heureuse et brillante... Ceux que tu aimais Vont délaissée... Pleurons, pleurons, car elle nest plus... Le patriotisme, ainsi revêtu de la simple couleur des affections journalières, peut se mêler à toute la vie hmnaine, sans effort et sans pédanterie. Les femmes peuvent l'exprimer sans sortir de leur sexe; c'est pour elles comme un second amour. Aussi toute Irlandaise sensible est patriote. Il n'est pas rare de voir, au milieu des fêtes les plus gaies, de belles personnes vives et frivoles, qu'on croirait livrées au seul besoin de plaire et au seul bonheur d'être jeunes, porter gravée sur la pierre de leurs bagues, ou sur l'écusson de leurs bracelets, la vieille devise patriotique, dans la vieille langue nationale : Erin ma vournin! ma chère Irlande!
Coup d'oeil sur l'histoire d'Espagne 2.
C'est l'indépendance qui est ancienne, c'est le despotisme qui est moderne, a dit énergiquement Mme de StaëP; et dans ce seul mot elle a retracé toute notre histoire, et l'histoire de toute l'Europe. Il n'y a point lieu de séparer la destinée de l'Espagne de cette destinée
1. Né en 1780, mort en 1832, Thomas Moore fut regardé par Tirlande, depuis ses Mélodies irlandaises (1810), comme son grand poète national. Au moment où Thierry écrivait ces pages, il venait de publier Lalla-Rookh (1817).
2. Courrier fraiiçais du 6 novembre 1820.] — Kcrit à propos de la révolution libérale en Espagne (janvier-mars 1820) et du rétablissement do la constitution de 1812.
3. Très hasardé. Voyez, de Mme de Staël, le commencement et la fin de ses ConsidéraUons sur la Révolution française (1818).
commune; sa situation présente, si nouvelle en apparence, n'est point non plus une nouveauté pour elle.
Plus d'une lois son beau soleil s'est levé sur des générations d'hommes libres, et ce qu'elle lait apparaître aujourd'hui aux yeux de l'Europe étonnée n'est guère que la restauration d'un édifice mal détruit, dont son sol gardait les fondements. Si les choses de ce monde avaient un cours égal et uniforme, l'Espagne eût toujours été, pour la liberté civile, bien loin en avant de la France.
La guerre intestine, suite et développement de la conquête, ne cessa jamais d'agiter la population mêlée de la Gaule : la population de lEspagne fut de bonne heure, par un grand désastre commun, réunie en fraternité commune, confondue dans le même intérêt, le même sentiment, la même condition, les mêmes mœurs. En l'année 712, les Arabes envahirent tout le pays, hors un petit désert au nord-ouest, entre la mer et les montagnes', seule habitation laissée à ceux qui n'avouaient pas le droit des conquérants sur la demeure de leurs ancêtres. Resserrés dans ce coin de terre, devenu pour eux toute la patrie, Goths et Romains 2, vainqueurs et vaincus, étrangers et indigènes, maîtres et esclaves, tous unis dans le même malheur, oublièrent leurs vieilles haines, leur vieil éloignement, leurs vieilles distinctions; il n'y eut plus qu'un nom, qu'une loi, qu'un État, qu'un langage; tous furent égaux dans cet exil.
Ils descendirent de leurs côtes escarpées, et reculèrent dans la plaine les limites d^ leur demeure; ils bcàtirent des forteresses pour assurer leurs progrès, et le nom de pays des châteaux^ resta encore à deux provinces