‹ Extraits des historiens français du XIXe siècleChapitre 93 sur 246 · Vers celle-ci sous la Convention ; vers celle-là en · texte numérisé non relu

Vers celle-ci sous la Convention ; vers celle-là en

le même bien-être, n'oublions pas le moindre détail. » C'est sur celte idée, qu'après avoir regardé comme des machines à produire le bien des hommes en société, des tribuns, des orateurs, des comices, Yostracisme, les lois agraires, nous dotâmes de cette propriété merveilleuse des pairSy des députés de provinces, une noblesse, des pensions et des bourgs pourris.

II n'y a rien d'absolu pour l'espèce humaine, ni dans le mal, ni dans le bien. Un pauvre naufragé, rejeté par la mer sur une côte déserte, va s'écrier qu'il est heureux; et il est nu, et il a faim : de même, un peuple longtemps gêné dans l'exercice de ses facultés, se trouvant tout d'un coup plus au large, peut proclamer qu'il est heureux; ce qui ne veut rien dire alors, sinon que son état est plus supportable. On se tromperait si l'on entendait par là que toute sa situation lui est propice, que nulle action exercée sur lui ne le trouble, ne le gêne, ne le contrarie; qu'il veut sa condition tout entière, qu'il s'y maintient à plaisir, et qu'il s'interdit de changer.

Nous nous sommes enthousiasmés de l'instinct admirable avec lequel le peuple anglais a bâti sa constitution, pièce à pièce, ajoutant, retranchant, remplissant les vides, accordant les parties, jusqu'à la perfection systématique de l'ensemble ; nous nous sommes félicités de vivre dans un temps où ce chef-d'œuvre de la sagesse moderne était achevé et s'ofï'rait à l'imitation ; nous n'avons plus aspiré qu'à le connaître, qu'à le transporter parmi nous.

Mais les Anglais n'ont point fait leur constitution. Jamais ils n'ont eu en tète le dessein de se partager par générations les travaux successifs qui devaient compléter leur organisation, finir leur état social, les amener au meilleur système^.

i. Expressions de quelques écrivains. — Il est bon de remarquer que ces termes magnifiques de société parfaite, de constitution incom-

Ils ne se sont point avisés qu'il y avait trois éléments essentiels qu'il s'agissait de combiner sans les confondre, savoir : la monarchie, l'aristocratie et la démocratie. Il n'est pas vrai que, de dessein prémédité, ils aient élevé sur eux une monarchie, et en même temps une aristocratie pour la combattre ; qu'ils aient mis ensuite à côté une dose de démocratie, laquelle ils ont voulu grossir peu à peu, jusqu'à ce qu'elle fit équilibre avec les deux autres principes, et qu'il y eût symétrie. Ces spéculations abstraites peuvent bien passionner quelques penseurs de profession, mais elles n'occupent guère les peuples, qui sont plus matériels dans leurs intérêts.

Vivre, jouir de son travail, exercer librement ses facultés et son industrie, voilà à quoi tendent les hommes réunis, et où le peuple anglais, comme tous les autres, s'est efforcé d'atteindre. Les voies qu'il a suivies ont été simples : c'était de s'attaquer aux obstacles qui arrêtaient ses désirs; il en a détruit ce qu'il a pu détruire. Voilà son ouvrage, voilà son succès; hors de là rien n'est de lui.

Nous devons nous défier de l'histoire. Trop souvent l'écrivain, au lieu de raconter naïvement ce qu'il a devant les yeux, nous présente ce qu'il imagine, et substitue ses idées aux faits, ou dénature les faits en établissant des rapports forcés entre eux et d'autres faits étrangers. On peut prouver que, pendant sept cents ans, tous les esprits de l'Angleterre ont été occupés à ajuster ensemble le roi, les pairs et les Communes, pour se tenir après en repos et jouir du spectacle ; on peut prouver que cette idée leur venait des Romains, dont ils voulaient se procurer les institutions, et avoir à la fin dans un roi deux consuls, dans une Chambre

parable, sont un signe du peu d'avancement de la science politique c'est avec ce faste que, dans tous les temps, l'ignorance a parlé des premiers procédôs des arts; les vraies lumières ont un ton plus jpodeste.l — Ci", les Extraits de l'Esprit des Lois, page 193.

Haute un sénat, dans une Cliambre Basse des comices en petit ; on peut prouver qu'ils se proposaient pour modèles les Barbares de la Germanie*.

On peut tout prouver par les faits, avec des systèmes et des allusions; souvent l'histoire n'est qu'un mensonge continuel, et malheureusement, pendant que les écrivains la contournent à leur mode et en font un habit pour leurs pensées, ils la présentent aux peuples et aux hommes connue la vraie règle de leurs actions, l'institutrice qui enseigne à vivre, magislra viiae; c'est qu'ils savent bien qu'ils sont cachés derrière, et qu'en préconisant l'histoire, c'est proprement leur esi)rit qu'ils vantent.

Sans proposer de notre chef aux Français l'exemple de la nation anglaise, sans nier cependant que cet exemple leur soit applicable, sans mettre en avant aucune espèce de ressemblance dans la situation des deux peuples, mais aussi sans rejeter l'opinion de ceux qui y trouvent quelque rapport, nous allons essayer de décrire simplement et avec vérité les principales révolutions qui ont changé l'état des hommes en Angleterre. Dans ce récit, nous nous dépouillerons, autant que possible, de toute vue politique prise d'avance ; nous ne tiendrons nul compte des idées courantes ni même des mots qu'on échange tous les jours, sans trop en vérifier le titre; enfin, nous chercherons à remonter toujours jusqu'aux faits, à laisser toujours parler les faits.

Qu'on trouve dans celte histoire quelque chose de bizarre, d'extraordinaire, cela ne nous étonnera point : les notions des événements ont été si fort obscurcies, que la vérité a lieu de paraître étrange. Que certaines personnes crient à la malveillance, cela ne nous étonnera pas non plus. Mais nous avertissons tous ceux qui se

1, Montesquieu, Extraits de l'Esprit des Lois, page 203.

croiraient blessés, qu'ils doivent s'en prendre, non point au narrateur qui n'est pas libre, qui n'a pas le choix de ce qu'il doit dire, mais aux faits qui gouvernent sa plume, et dont il n'est que l'interprète*.

La véritable histoire de France.

L'histoire de France, telle que nous l'ont faite les écrivains modernes, n'est point la vraie histoire du pays, l'histoire du pays, l'histoire nationale, l'histoire populaire: cette histoire est encore ensevehe dans la poussière des chroniques contemporaines. La meilleure partie de nos annales, la plus grave, la plus instructive, reste à écrire; il nous manque l'histoire des citoyens, l'histoire des sujets, l'histoire du peuple.

Nos âmes s'attacheraient à la destinée des masses d'hommes qui ont vécu et senti comme nous, bien mieux qu'à la fortune des grands et des princes, la seule qu'on nous raconte et la seule où il n'y ait point de leçons à notre usage; le progrès des masses populaires vers la liberté et le bien-être nous semblerait plus imposant que la marche des faiseurs de conquêtes, et leurs misères plus touchantes que celles des rois dépossédés.

15 juillet 1820.

1. L'étude comparée des constitutions de l'Angleterre et de la France a toiijouis i)assionné nos philosophes, nos juristes et nos historiens. Dès le xvni* siècle, Voltaire et Montesquieu se sont demandé comment ces deux pays, partis à peu de chose près du même régime féodal, ont ahouti 1 un au plus haut degré de liberté {Esprit des Lois, édition des Extraits, p. 205), l'autre aux confins du despotisme (l'f/., p. 103). Ces préoccupations revinrent au temps où les historiens pflicieux du système représentatif, Guizot et Thierry, en recherchèrent l'origine. (Cf. p. 127, n. 1.) De nos jours, dès chercheurs I)lus désintéressés et d'esprit plus critique ont relait l'histoiredes égisiations des deux pays : Franqueville, le Gouvernement britannique, 1887; Boutmv, le' Développement de la constitution et de la société politique en' Angleterre, 1887; Glasson, Histoire du droit et des institutions de l'Angleterre, G vol., 1882-83.

Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps

de l'histoire de France, et la fausseté de la méthode

suivie par les historiens modernes.

Une grande cause d'erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de notre histoire, est son titre même, le nom

1. Paris, Garnier frères; 1vol. in-12. — Sous-titre.: Pour servir d'introduction à l'étude de cette histoire. 11 y a 25 lettres, dont les dix premières (édit. de 1827) ont paru dans le Courrier français de 1820. Réunies en volume en 1827; seconde édition, eomplètement remaniée, en 1828 (1829). Thierry a raconté lui-même {Dix Ans d'études historiques, préface) l'histoire de ces lettres :

« Je lis proposer aux administrateurs du Courrier français une série de Lettres sur l'iiistoire de France, et ma collaboration fut agréée. La première de ces Lettres, que j'aurais pu intituler mon manifeste, parut le 15 juillet 1820. La rénovation de l'histoire de France, dont je signalais vivement le besoin, se présentait à moi sous deux faces : l'une scientifique, et l'autre politique. J'invoquais à la fois une complète restauration de la vérité altérée ou méconnue, et une sorte de réhabilitation pour les classes moyennes et inférieures, pour les aïeux du Tiers-État mis en oubli par nos historiens modernes. Né roturier, je demandais qu'on rendit à la roture sa part de gloire dans nos annales, qu'on recueillit, avec un soin respectueux, les souvenirs d'honneur plébéien, d'énergie et de liberté bourgeoise; en un mot, qu'à l'aide de la science unie au patriotisme, on fit sortir de nos vieilles chroniques des récits capables d'émouvoir la fibre populaire. Sans doute, je m'exagérais la possibilité de mettre en scène le peuple à toutes les époques de notre histoire; mais cette illusion même prêtait à mes paroles plus de chaleur et d'entraînement. Dès l'apparition de ma seconde Lettre, je fus traité en ennemi par les journalistes du parti antilibéral; on m'accusait de vouloir amener un démembrement de la France, et d'ébranler la monarchie française en lui retranchant malignement cinq siècles d'antiquité. La censure mutila plusieurs de mes pages, et biffa, de son encre rouge, ma dissertation sur la véritable époque de l'établissement de la monarchie.

« Malgré ces attaques officielles, je poursuivais tranquillement ma route, lorsque des traverses inattendues vinrent m'assaillir. .4 mesure que j'entrais plus avant dans la discussion, soit de la méthode suivie

d'histoire de France, dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L'histoire de France, du cinquième siècle au dix-huitième, est-elle l'histoire d'un même peuple, ayant une origine commune, les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques? 11 n'en est rien: et la simple dénomination de Français, reportée, je iie dis pas au delà du Rhin, mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme.

On peut pardonner au célèbre bénédictin dom Bouquet d'écrire par négligence, dans ses Tables chronologiques*, des phrases telles que celles-ci : Les Français pillent les Gaules, ils sont repousses pcr Vempereur Julien. Son livre ne s'adresse qu'à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l'instant l'erreur. Mais cette erreur est d'une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l'histoire nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : Clodion le Chevelu, roi de France; conversion de Clovis et des Français, etc.?

par nos historiens, soit des bases mêmes de notre histoire, la teinte politique s'effaçait, rérudition se montrait sans entourage; l'intérêt do mes articles devenait spécial et borne aux seuls esprits curieux de la science. A Paris, on me lisait toujours avec plaisir; mais je soulevai contre moi une partie de la clientèle de province. Plusieurs lettres, pleines de mécontentement, arrivèrent l'une après l'autre; je ne sais plus d'où elles étaient écrites; mais elles parlaient avec tant d'aigreur de ces longs articles, bons pour le Journal des Savants, que l'administration du Courrier craignit une désertion d'abonnés. On me pria de clianger de sujet, en mobjectant, d'une manière aimable, la variété de mes publications dans le Censeur européen. Je répondis que j'avais fait vœu de ne plus écrire que sur des matières historiques; et au mois de janvier 1821, je cessai de prendre part à la rédaction du Courrier français. »

Celte lettre, qui est la II", a paru dans le Courrier français de 18"20.

1. Du grand Recueil des Historiens des Gaules et de la France, adîuirable Corpus des sources de notre histoire. Le premier volume parut en 1738. L'Académie des Inscri})tions et Belles-lettres en con-

nu en I/o». LiAcaoemie des inscnj) lue la publication depuis 1806; t. X

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