Extraits des mémoires du prince de Talleyrand-Périgord
Mot de Barras en abdiquant. — De quelle façon Bonaparte, nommé ti*oi»iéme consul, s'^empare de la première place. — Commliision quHl me donne envers Sieyes.— Pont d^or fait à celui-ci, — Ma conférence a\cc Sièges. — Le })artagc du lion. — Projets de Bonaparte.— Réforme des mœurs. — La marquise de S et
son beau nègre. — Madame Tallicu cliusscc des Tuileries. — Portrait de Bourrienne . — Comment on a fait ses mémoires. — Pro- |Kfsition qu'il osa me faire. — Qui, des le i8 brumaire, vint à Bonaparte.-— Le premier consul dounaut des leçons de convenances théâtrales à Talmn. — Comment , selon Napoléon, il faut jouer IVtron et Aicomètfe, — Les grands conquérants selon Bonaparte.— Annibul, selon lui, est le premier des grands capitaines, malgré ses revers ((u'il cxpli({uc.— Fouché entre ej scène; ce que je pense de lui.
Barras^ après avoir signé son acte d'abdication, s'élaît (ournc vers Ih'uix, cl, d'un accenl
|)ro|>lictitiue; lui avait dit : Messieurs les mili" in 1
iaires de terre et de mer^ jusquici vous avez eu des chefs, dorénasHini vous aurez un maître.
Cette menace, jetée en manière de vengeance, devint prophétique. Oui, au 18 brumaire, la r^blique n'eut pas un chef, la France accepta un maître. Napoléon pesa sur nous de toul le poids de son génie, si supérieur; ceux qui, la veille, se croyaient ses égaux, le lendemain devinrent ses sujets. Tous acceptèrent le joug, hors deux seulement : un le supporta avec dignité, l'autre tâtonna pour se venger et ne fit que des sottises : c'étaient le sage Bernadotte et l'imprudent Moreau.
Bonaparte, au premier instant de son entrée en acène comme consul , s'empara de la présidence et de la suprématie d'une façon bien particulière, et qui acheva de nous donner sa mesure en vertu de l'axiome latin arma cédant togœ (que les armes cèdent à la toge). Lors de la nomination des trois consuls, la première place avait été pour Sieyes, la seconde pour Roger-Ducos, et le nom de Bonaparte ne venant qu'en troisième ligne, le fait de la présidence semblait résolu en faveur de Sieyes : il n'en fut pas ainsi.
Les 11*018 consuls entrent au Luxembourg , premier siège de leur gouvernement. Dans la salle du conseil , la même occupée la veille par le Directoire, Sieyes s'assied dans le fauteuil du milieu, faisant signe à ses collègues d'occuper les deux autres; mais Bonaparte, en causant avec Ducos, Ta retenu debout, et aussitôt, lui-même, allant prendre le fauteuil réservé à celui-ci | le transporte à la gauche du sien, y pousse Roger- Ducos et se met dans l'autre^ A la vue de cette manœuvre, dont Sieyes sent toute la portée, il so met à dire :
« MaiS| citoyen troisième consul, ce n'est pas cela.
— Si, si, a répond Bonaparte, en lui lançant ua iTgard qui le foudroie, « cela doit être ainsi ; j ai vaincu des souverains, je ne reculerai pas devant un abbé. »
Cette phrase, prononcée d'un ton aigre-doux, confond Sieyes; il cVierche d'un regard interrogateur un appui dans Roger-Ducos; mais celui-ci baisse les yeux et ne se montre pas déterminé à soutenir en faveur dji citoyen sans phrase la colère du vaillant capitaine. Ce fut de cette façon
taires de terre et de iner^ jusquici vous avez eu des chefs, doréfiasHini vous aurez un maître.
Cette menace y jetée en manière de vengeance, devint prophétique. Oui, au 18 brumaire, la r^blique n'eut pas un chef, la France accepta un maitre. Napoléon pesa sur nous de toul le poids de son génie, si supérieur; ceux qui , la veille, se croyaient ses égaux, le lendemain devinrent ses sujets. Tous acceptèrent le joug, hors deux seulement : un le supporta avec dignité, l'autre tâtonna pour se venger et ne fit que des sottises : c'étaient le sage Bemadotte et l'imprudent Moreau.
Bonaparte, au premier instant de son entrée eu scène comme consul , s'empara de la présidence et de la suprématie d'une façon bien particulière, et qui acheva de nous donner sa mesure en vertu de Taxiome latin arma cédant togre(queles armes cèdent à la toge). Lors de la nomination des trois consuls, la première place avait été pour Sieyes, la seconde pour Roger-Ducos, et le nom de Bonaparte ne venant qu'en troisième ligue, le fait de la présidence semblait résolu en faveur de Sieyes : il n en fut |)as ainsi.
Les iit>i8 consuls entrent au Luxembourg , premier siège de leur gouvernement. Dans la salle du conseil , la même occupée la veille par le Directoire, Sieyes s'assied dans le fauteuil du milieu, faisant signe à ses collègues d'occuper les deux autres; mais Bonaparte, en causant avec Ducos, Ta retenu debout, et aussitôt, lui-même, allant prendre le fauteuil réservé à celui-ci | le transporte à la gauche du sien, y pousse Roger- Ducos et se met dans l'autre* A la vue de cette manœuvre, dont Sieyes sent toute la portée, il se met à dire :
c< MaiS| citoyen troisième consul, ce n'est pas cela.
— Si, si, i) répond Bonaparte, en lui lançant uii regard qui le foudroie, « cela doit être ainsi ; j ai vaincu des souverains, je ne reculerai pas devant un abbé. »
Cette phrase, prononcée d'un ton aigre-doux, confond Sieyes; il cVierche d'un regard interrogateur un appui dans Roger-Ducos; mais celui-ci baisse les yeux et ne se montre pas déterminé à soutenir eu faveur dji citoyen safis phrase la coléi^ du vaillant capitaine. Ce fut de cette façon
EXTRAITS DEl
DE TALLEÏRAND-PÉRIGORl),
^^ji'pnii^ ^mMmJSi.
Nul (le Rarras en abdiquant. — De quelle façon Rona|>arle,noiiiinc ti'oUicnie consul, s''eropare de la première place. — Commission qu'il me donne envers Siey es. ^-Ponl d^or fait à celui-ci. — Ma conftfrence avec Sièges.— Le partage du lion. — Projets de Bonaparte.— Réforme des mœurs. — La marquise de S et
son beau nègre. — Madame Tallicu cliussce des Tuileries. — Portrait de Bourriennc. — Comment on a fait ses mémoires. — Pro- IHfsition qu'il osa me faire. — Qui , des le 18 brumaire, viiil 4 Rouuparle. — Le premier consul donnant des leçons de convenances llieûlrales à Talma. — Comment , selon Napoléon, il faut jouer lycron et A'icojnctfe, — Les grands conque'rants selon lîonaparte. — Annibal, selon lui, est le premier des grands capitaine», malgré ses revers ([u'il cxpli({uc.— 'Fouclié cotre ej scène; ce que je pense de lui.
Barras^ après avoir sir^ué son acte d'abdicatioti, s'était tourne vers l^ruix, et, d'un accent
prophétique^ lui avait dit : Messieurs les inili" ui 1
taires de terre ci de iner^ jusquici vous avez eu des chejs, doréna^Hinl vous aurez un maître.
Cette menace , jetée en manière de vengeance, devint prophétique. Oui, au 18 brumaire, la république n'eut pal un cher, la France accepta un maitre. Napoléon pesa sur nous de toul le poids de son génie, si supérieur; ceux qui, la veille, se croyaient ses égaux, le lendemain devinrent ses sujets. Tous acceptèrent le joug, hors deux seulement : un le supporta avec dignité, Tautre tôtonna pour se venger et ne fit que des sottises : c'étaient le sage Bernadotte et l'imprudent Moreau.
Bonaparte, au premier instant de son entrée en •cène comme consul , s'empara de la présidence et de la suprématie d'une façon bien particulière, et qui acheva de nous donner sa mesure en vertu de l'axiome latin arma cédant togœ (que les armes cèdent à la toge). Lors de la nomination des trois consuls, la première place avait été pour Sieyes, la seconde pour Roger-Ducos , et le nom de Bonaparte ne venant qu'en troisième ligne, le fait de la présidence semblait résolu en faveur de Sicycs : il n en fut pas ainsi.
Les trois consuls entrent au Luxembourg , premier siège de leur gouvernement. Dans la salie du conseil , la même occupée la veille par le Directoire, Sieyes s'assied dans le fauteuil du milieu, faisant signe à ses collègues d'occuper les deux autres; mais Bonaparte, en causant aveq Ducos, Ta retenu debout, et aussitôt, lui-même, allant prendre le fauteuil réservé à celui-ci | le transporte à la gauche du sien, y pousse Roger- Ducoe et se met dans l'autre» A la vue de celte manœuvre, dont Sieyes sent toute la portée, il se met à dire :
c< MaiS| citoyen troisième consul, ce n'est pas cela.
— Si, si, D répond Bonaparte, en lui lançant un i*egard qui le foudroie, « cela doit être ainsi ; j'ai vaincu des souverains, je ne reculerai pas devant un abbé. »
Cette phrase, prononcée d'un ton aigre-doux, confond Sieyes; il cherche d'un regard interrogateur un appui dans Roger-Ducos; mais celui-ci baisse les yeux et ne se montre pas déterminé à soutenir en faveur c^i citoyen sans phrase la colère du vaillant capitaine. Ce fut de cette façon
que le troisième consul ^ sautant à pieds joints ses deux collègues^ devint le premier; rang au reste qu'il sut soutenir admirablement.
A la suite de cette séance, il me fît appeler :
« Monsieur l'évéque d'Âutun, » dit-il en riant, M faites-moi raison d'un grand-vicaire qui veut me faire marcher comme un séminariste; qu'il sache que je suis pape. »
Ce badinage de peu de bon goût me déplut; je me contentai de baisser les yeux et gardai le si* lence sans sourire, sans éclairer ma physionomie; mon habile interlocuteur me comprit parfaitement, et poursuivant d'un ton plus sérieux :
« Citoyen Talleyrand , » dit-il , « Sieyes se trompe : il a voulu présider la république , sa position ne le lui permet pas; il ne peut éti*e que second consul ; l'armée ne se soumettra qu'à de grosses épaulettes. Voyez-le, qu'il se rende raisonnable ; d'ailleurs , qu'entre lui et notre troisième collègue ils se partagent les fonds en réserve du Directoire , je n'en veux aucunement ma |)art, puisque je n'en ai pas été directeur ; enfin dites-lui (|ue la république, an récompense de ses bous et loyaux saviccs (le héros malin appuya
sur ces deux mots), lui va faire prësent de la belle (erre de Crosne. Je liens à vivre en paisi^ avec lui, qui d'ailleurs a tenu fidèlement les clau^ ses de notre aecord» »
Je promis de répéter fidèlement ce qui m'était dit; puis le premier consul ajouta :
ce Quant à vous, il faut qu'on vous place; une ambassade à Berlin; vous conviendrait-elle?
— Général, » répliquai-je, « j'ai resté trop de temps hors de ma patrie pour désirer d'en sortir aussitôt depuis ma rentrée, et de demeurer dehors si longtemps; je pense d'ailleurs pouvoir TOUS être plus utile au dedans.
— Je le pense comme vous; les relations extérieures vous conviennent, l'Europe vous connaît, vous apprécie; votre nom, vos manières, voJre esprit conciliateur vous feront bien venir des cabinets étrangers; d'ailleurs vous êtes habile, et j'aurai besoin ici de gens capables de m'entendre et d'exécuter; aussi vous reprendrez votre portefeuille; mais patientez pendant un mois environ, je vais faire des réformes dans le corps diplomatique français, et j[e vais vous meUre à couvert de la mauvaise humeur des congédiés, »
(le camp^ qui lui apportait des dépêches de Fouché, et précisément sur la marquise de S....... Il
les lut, son œil s'anima, son pied frappa le plancher , puis , prenant la parole :
(c Mais, citojren, c*est donc une Messaline? quelle horreur ! Et ce nègre , ce nègre! mais c'est infâme ! et une créature pareille se flatte d'approcher de la femme du premier consul , de l'avoir à ses saturnales.... Bourrienne!» cria-t-il à ce secrétaire occupé déjà à griffonner en un coin, renvoyez cette invitation à qui Ta faite, et ajoutez que la citoyenne Bonaparte ne va pas dans des maisons où le vice déborde à pleins bords... • » Puis, se ravisant : <c Ne dites pas cela , mais que le renvoi soit sec et même malhonnête : le mépris seul doit punir de pareilles turpitudes. »
Cela dit à haute voix, il se rapprocha de la fenêtre, je l'y suivis , et là il ajouta :
ce J'ai besoin de réformer la société de ma femme. Sa bonté, son entrain créole ne lui permettent pas de repousser des personnes qu'au fond elle n'estime pas; j'y veillerai pour elle. Vous la voyez, elle vous aime, donnez-lui là dessus de
bons avis. Plus de madame Tallien^ plus de madame B..., de madame R..., de madame E.. : ce sont des créatures trop dévergondées; si elle ne s'en sépare pas paisiblement^ je les mettrai à la porte avec scandale. »
Je promis de remplir ma mission. Toutefois^ j'essayai de justifier deux femmes^ madame Tallien et madame B... ; il fut inflexible.
« Je ne conteste pas le bien qu'elle a fait ; je ne me plains que de ses galanteries^ celles-là sont flagrantes ; enfin je ne veux pas qu'elle vienne chez nous, t)
Cette bonne expression à la franquette bourgeoise me charma et je quittai le premier consul, pénétré de haute estime pour ses principes d'intérieur. Cependant, des deux négociations dont il m'avait chargé, la moins difficile étant celle à rencontre de Sieyes, je me rendis chez celui-ci. Je le trouvai en grand travail : il composait un mémoire pour réclamer la présidence et le titre de premier consul , que la constitution, disait-il, lui accordait. J*écoutai ses griefs , il me lut son ouvrage; je ne lui refusai pas ces petites et douces
jouissances cl'amour-propre en retour 4u grand sacrilice que j'attendais de lui^ et lorsqu'il eut fini , je pris à mon tour la parole :
w Vous vous trompez , » dis-je ^ « si vous prenez ceci pour une autre révolution populaire; la république a pris fin au 18 brumaire^ nous sommes aujourd'hui en pleine royauté qui date d'àvant-hier. Or, est-ce vous que l'armée, les conseils et le peuple ont fait souverain? c'est Bonaparte. Nul à l'avance n'a prononcé votre nom, pas plus que celui de Ducos votre collègue; le nom de Bonaparte est dans toutes les bouches et gravé au fond des cœurs ; lui sait sa position , il la comprend, et vous voulez lutter avec lui? Hésiterat-ii à renverser un homme lorsqu'il n'a pas craint de jeter à terre un gouvernement établi. S'il faut entre vous deux la guerre civile , où seront vos forces militaires , de quels antécédents vous parerez^'Vous afin de conlre-balancer les siens ? Croyez-moi, cédez sans résistance, cédez complètement, offrez-lui même votre déoiission de vos fonctions actuelles, car, si vous attendez deux mois, il vous fera partir en vertu d'un sénatusconsultc. »
chez moi , Tair obséquieux^ cl avec toutes sortes (le courbettes^ me demander de vouloir bien avoir en' lui de la confiance et de lui communiquer^ avant que le public en fût instruit^ les nouvelles importantes qui auraient lieu à Tétranger^ m'offrant en retour de me livrer les secrets de l'inténeur qui viendraient à sa connaissance.
Tout cela^ comme on doit le croire^ né fut pas jeté brutalement à ma figure ^ le monsieur était trop poli, o*esl à dire finaud, mais il défila peu à peu ses patenôtres; Je le laissai dire, le persiflai et le renvoyai mécontent, car je me refusai à ce tripotage,, qui ne me parut pas convenable. Sa* vez-vous ce qui en résulta? que Bourrienne alla débiter partout que je profitais de mon ministère pour travailler sur les fonds et y faire une fortune considérable.
Mes bons amis en furent persuadés, mes ennemis à peine en doutèrent; aucun ne voulut croire à ma probité. On aurait imaginé, à les entendre, que j'avais, dès mon bas âge, Thabitude d'arrêter les diligences sur les grandes routes , et dès lors je pus me convaincre de la vérité de ces deux
vers (le La Fontaine^ qui peignent si bien la malignite de la race de Japhet :
L'homme est de glace aiut véritës , Il eft de feu pour le mensoiige.
Bourrienne , lorsque je le connus à la suite de Bonaparte, était un beau fils de riche taille^ ayant la figure avenante^ Tœil bien, quoique pas trop franc, le verbe haut, la parole creuse, la main potclée, les doigts singulièrement effilés, ce qui est caractéristique , toiyours paré à la manière des farauds qui outrent tout; il se remuait beaucoup, se donnait de Timportance. Se mêlant de tout, il passait sa vie à brouiller les Bonaparte entre eux par $es rapports et à les raccommoder; leur servant d^agent , de maquignon pour toutes entreprises; leur procurant de forts pots-de-vin dans lesquels il n'était pas oublié; aidant Joséphine dans ses achats, ses fantaisies ruineuses, réglant ses comptes, payant ses fournisseurs sans négliger le droit de courtage, s'intéressant à plusieurs maisons de commerce auxquelles il confiait ce que la loyuaté aurait du cacher. Son existence, à part les longues heures qu'il passait auprès de Bona-
parle ^ s'écoulait en agiotages de toutes façons.
Cela devait peu durer, Napoiëon apprit de cent côtés la vie de Bourrienne; un aulre que lui aurait fait pourrir son cher ami dans un cachot , lui se contenta de le mettre à la porte, et, après quelque temps de disgrâce, lui donna la riche fonction *de ministre plénipotentiaire près le cercle de Basse-Saxe^ à la résidence de Hambourg. Là il recommença ses manœuvres; il ouvrit un cabinet d'intrigues politiques, se mettant à la solde de TAutriche, de la Russie et de l'Angleterre, faisant payer au Danemarck, à tous les princes voisins, aux villes d'Altona, de Hambourg, deLunebourg, de Brème, deLubeck, etc., sa protection prétendue; enfin il devint l'homme avoué de Louis XYIII.
Quant à ses mémoires si ridicules de jactance, de gasconnades , de faits faux ou dénaturés , il n'y a de lui que la portion de ses propres actes et ses justifications, tout le reste appartient à une compagnie de faiseurs tellement peu d'accord entre eux que souvent le même fait s'y trouve répété avec des variantes qui laissent le lecteur perplexe : on l'a composé au moyen de gazettes ,
et on n'y rencontre pas une seule anecdote dont je ne puisse indiquer la source dans un livre imprimé précédemment. Bourrienne envoyait des notes écrites en dépit de la raison et de la grammaire, on les renflait de rogatons recueillis çà et là , et voilà ce qu*on a donné comme les mémoires de Bourrienne; il n'y a surtout rien de plus pitoyable que la longue partie supposée écrite après sa sortie de l'intimité de Napoléon : ce ne sont, à dater de ce moment, que des extraits de gazette faits avec plus ou moins de sagacité et desprit*
Le 1 8 brumaire donna une nouvelle physio<^ noniie à la France; dès que la révolution eut été faite, les vrais jacobins se reculèrent d'euxmêmes et se mirent à conspirer, c'était passer à la condition des vaincus et s'avouer Tétre , les victorieux ne complotent jamais. Je n'ai vu la chose avoir lieu quune fois dans ma vie, et comme elle était tout en dehors de ce qui doit être, loin d'assurer le triomphe, elle le rendit ans battus; j'en parlerai à son moment. Les gens de bien, les honnêtes gens, ce ((ui n'est pas la même
chose, accoururent au nouveau gouvernement; m 5i
je ne dirai pas le nombre d'émigrés qui rentrèrent, qui, se présentant à Bonaparte, lui deman* .dèrmt du service : la phipart, tous presque, Tont servi jusqu'au dernier moment. A r^uique de ses grands malheurs, il fut d'abord abondonné des pai^ venus, les autres ne le quittérei^t qu'avec la masse.
Le clergé plein d'espérance vint à lui , à lui dont il attendait de» meryeiUes, et ^ui le reçut avee cette grâce fière et douce, véritablement yoyale, et je ne pouvais deviner où il l'avait apprise ; nul ne savait £iire le roi comme Napoléon; sa dignité, sa majesté même confondaient par la réunion de la grandeur et de la simplicité. Selon les sols ou les méchants, ce qui est presque toujours synonyme , Talma lui aurait donné des leçons..: plate msdice, c'est lui qui en aurait appris à Talma , et à ce sujet voici ce dont j'ai été témoin.
La première fois que cet acteur inimitable joua Nicoméde devant Napoléon , Talma dans le rôle de ce prince enleva les suffrages; le len-» demain, il fut appelé au déjeuner du premier oônsul , et là, après les compliments mérités par ce mime dans pareil :
Cl Citoyen Talma, dit Napoléon, me permet^
Uez/^ous de mêler de la critique à des flota d'ciiC8i)ti si UgttiiMB? vous avez joué votre rèk à raTir; mais penses -vous que tHeoméde, et grand pi^ee si bien élevë par Anuibal^ n'ait pas appris de oe pmnèer des capHcUnes le res« pect dà à la paternité ? €!onvi^t^il qu'il premiti envess son père oe ton arrêtant ou le dur per^ siflagf ài&ÊÀ il Faccafale? en tâ(e-*à-tôte peiiMtre il doits^ abandcmnof) mais ep pnblio^ dejranC l'aapiMsstdaur toin^in^ devant sa beHe^ivéreBelW surtout^ si habile à saisir son avantage^ doit-il^ par les mfl|aioiis^ de sa voht^ par kf verdeur de ses postes, afonter à k sëvérhé dé ses paroles? Il mis ^embfeque, dans ces moments^là^ le resp^t de la jmxy des mouvementSi delà eonlenanee dbit aésueir- VApreté du mot; enfin il^ ne faut pas qa^on dise que ^ioomède a été un garçon «I0l devë. J'en dirai avitanS de Néron vis à vis d*An grippine : moins de contorsions^ de jeux de inains^ moins de marques extérieures d*ennui et de lassitude. Néron qui a peur de sa mère, Néron qai avoue que
Mon génie étonne tremble devant le sien ,
ne doit points lorsqu'il n'a pas eucore fait l'essai de sa puissance et que sa mère n'a perdu Kapparence de la sienne, lui manifester de tels dégoûts; Agrippine^ telle que l'histoire Ta peinte alors où elle avait tant de foi en son autorité, n'aurait pas hésité à rompre la glace et à se retirer. If éron est un tigre ; il a l'instinct du sang , et il ne sait pas sa force ; or le tigre est lâche ; quand il a peur, il rampe , il flatte et ne mord et ne déchire que certain qu'il le pourra avec impunité. »
Talma, surpris de la profondeur de ces paroles, en comprit le haut sens; mais il ne les suivit bien qu'au théâtre de la cour. Aux Français , le besoin d'amuser le parterre l'emporta sur la sévérité du décorum. Le nom d'Annibal me rappelle que Bonaparte, un jour, parlant des conquérants célèbres, y mettant pour conditions des changements introduits dans leur empire ou dies réunions d'États à leur couronne, en causait devant moi, et dans une séance où assistaient le roi de Bavière, celui de Wurtemberg, le prince Eugène^ le prince de Neufchâtel (Berthier), les classa de la manière suivante :
AYont J.-C.
Assyrie 2164
Sësostrit Egypte i^aa
Gynu . • • -0 • . . • Perse • . . 5iq
Alexandre Grèce 336
César Rome 44
Apres J.-C,
AltOa Hun 453
Mahomet Arabie . • 632
Charlemagne .... Europe 814
Geng^Khan Tartane 1227
Tamerian Tartarie i445
Charles-Quint. . . • Espagne ...... i556
Louis XIV France 17 15
Pierre I*' Russie 172$
Thamas Nadir, . . Perse 1747
Frédéric Prusse 1786
c< Mais, » lui dit le roi de Wurtemberg, « Votre Bfajestë ne met là ni les Scipiou, ni Annibal, ni Pompée et tant d'autres personnes ; Cortez , par exemple.
*— Parce qu'aucun de ceux-là n'a conquis pour son compte; sujets d'un gouvernement, ils lui obéissaient.
— Et dans les temps anciens, » reprit le roi de Bavière, ic à qui Votre Majesté accorde-t-elle la palme parmi les grands capitaines.
— A Annibal^ » répondît-il.
<i Mais il a été vaincu^ » osai-je dire.
-^ Non , prince, >> irépôMit-il^ « sa disgi^àcè ne vint pas de sa faute; abandonné par les Garthagineis^ il dut céder à sa mauvaise fortlitté. Lôrsqu'un peuple se sépare de son chef, que fera celiii ci seul avec son génie et son courage? rpen, il toUbera. Heureux est celui qui , jus^illl sa mort, se tnàihtient datis cette allianéb si nécessaire, condition absolue ^^ sa prospérité. »
Eà parlant ainsi, sdti (feil d^aigle, léh pl6ilgebnt dans Tavenir, cherchait, tout me Tassure, à lire au livre du destin, si eelui-ci dénbliel^it un j6ur le iKteûd qui attachait lui Bonaparte âii grand peuple. Âhl s'il lui eût révélé qu'avant dlitq ans cette rupture aurait lieu, dé quel poids pénible aurait-il pesé sur son ame!
Je me suis laissé entraîner loin de mon récit : je revibns au 1 8 brumaii^ ; on a'aecupa de récompenser les amis ; le SéUat conservateur et le conseil d*État reçurent les plus importants. Oii n*a conliu^ k aucimé époque^ dans aucun pâ^s, 4m corps plus respectable que cèlui'^là par le noitibrè d'hommes de mérite en tous genres qu'il renfer^ mait. Napoléon y réunit toutes les sommités
sociales : c'était un faisceau imposaitt de lumière
et de capacité»
A cette même époque^ Fouohé cpmHiença à jouer 80D grand rôle. Cet homme e$t la réveluftion résumée ; oratori^i et prêtre peut-être , il entra dans les mmées des jacobins et se fit une réputation de férocité qui le rendit respectable aux meneurs ; au fond^ il n'était pas cruel , mais il serait totyours ce que les circonstances exige* raient qu*il f&t pour s<m avantage personnel. Rempli de finesse et d'esprit , d'adresse et de rouerie ; incapable d'être ému par un sentiment quelconque; chaque événement le trouvaitpréparé à sa positicHii avec le cœur de diamant, un estomac de fer et un ml sans larmes. Il changeait plus vite de principes que d'habits ; la nature lavait fait pour diriger la police; il la continuait en amateur lorsque les circonstances l'en éloignaient comme chef; cette qualité bien connue lui avait attiré l'afTection de tous les limiers de ce chenil; ils allfiient à lui avec une vénération tendre comme à leur père^ le servaient gratis et par plaisir.
Fouché n'a été ni à la république , ni au Directoire, ni à Bonaparte, ni à Louis XVIII; ni au
diable, ni à Dieu , mais à tui; il s'élait fait de LUf moral un pivot autour duquel lui physique tournait sans cesse. Vt)ilà pourquoi, égorgeur féroce en 4793 et 4794, il protégea les royalistes sous Fautorité de Napoléon, et qu'il fit volte-face vers les sans-culottes et les impériaux , les Bourbons remontés sur le trône. Les hommes étaient des marionnettes qu'il faisait jouer à son profit. Dés son premier renvoi, en 1 803, il se mit en correspondance avec Louis XVIII qu'il leurra d'espoir; il fit tuer le duc d'Enghien, il parut l'avoir protégé; il souffla plusieurs complols royalistes que, plus tard, il dénonça à Napoléon ; il futl'ame de l'intrigue atroce qui coûta la vie à Vittet; il prépara le guet-apens d'Espagne , l'enlèvement de Pie VII. Que dirai-je? son nom se rattache à tous nos malheurs ; c'est lui qui a perdu l'empereur, en brouillant l'empereur avec moi . Quoique absent de Paris au moment de la chute de l'empire, il agissait en maître; il avait fini par me rendre si suspect que je dus une première fois la liberté à la sage prudence de Cambacérès et une seconde fois la vie à mon habileté et à la puissance magnétique que je possédais sur Napoléon. En
un mot , Fonché a passif tout son temps à me nuire, parée que j'étais le seul dont il a été réellement jaloux*
Rien ne doit nous inspirer un orgueil plus légitime que la ténacité de la haine avec laquelle les hommes supérieurs nous poursuivent; ils n'en ont que pour ceux qu'ils croient au dessus d'eux ; les autres ne font naître en eux que de la colère ou du mépris.
OHAPOTRl Ut
VoM des aille el iIm errtort de MànsUni* dt Taiiepwiti.^ Te iiiis Domm^ ministre des affaires étrangères. ^ Ce que Napoléon làkhSt écrire I tous les oalriifèts etirop^as.— -Formes peu dlplomatîcpies de mes prédécesseurs .— A qui jVcris .— Qui ne me répond pas, et qui me rl^nd .— Le fiasràirê du rôi.-^ Le pKfsîdtet Bbic. — > A^^m^nt cbronologique au trône de toutes les familles souyeraines de TEurope.— Ce qoe dit Napoléon â ce sujet.—-Miykàkit» màfêMUi >^ trè$ grande f amie : umi col M po* litique. — Proposition secrète faite par TAngleterre au premier ceôsnl.— >Qui châsse renyeyé.-^PropostHon secrète d^Oti algehi autrichien y réponte de Napoléon .—Les sottes et foUes intrigues des rojralistes ont en partie tné le duc d^Engbien .— L^abbé de Monlgaillài'd , digne pendatit du comte son ik'ère.— CaifilMicâiès compromis par les rojalistes.— -Sa frayeur.— Gomment Napoléoii le rassiirc.— Il le fait second consul.— Portrait deLeBriin, troisième consul .— Leg bas blancs e< les trois paires de souliers^ anecdote.— La nouvelle constitution.— Le nouveau ministère. —•Abrial.— Gandin.— Opinion de Bonaparte sur ces deux persouoages.*— Foi*fait.— Ministres des afTaires étrangères des cours d^Eorope. — Cèque pensait Napoléon du cardin&l Consalvi.— «—Comte de CcdIorcBdo,— Comte de BemersdorflT. —Comte de Montgelas. — Comte deWintzehgcrode.— Plaisanterie à son sujet. —Duc de Bassano.— Comte Lu Place.— Lucien Bonaparte.
Monsieur de TaUeyrandj toujours inexact à son ordinaire; recule ma nomination de ministre
des relations extërieures à quarante et quelques jours après la nouvelle révolution. Celles!, oommencée le 9 novembre (1 8 brumaire)^ fut terminée le 10, et ^ le 22 courant , j entrai en possession du portefeuille par nomination consulaire. Il y a loin , ce me semble , de douze à quarante et quelques jours. Je ne sais où Monsieur de Tallejrrand puise les dates ; elles sont aussi inexactes que les faits rapportés dans ses quatre volumes assommants et glacés.
Dès mon entrée en fonctions, et cela diaprés le vœu manifesté de Texcellent Reinhart , qui n'avait pris ce ministère que pour me le conserver en quelque sorte , et qui s'en alla ambassadeur en Suisse , je me hâtai de me mettre en relation avec tous les cabinets de l'Europe. Le preçuier consul me dit à ce sujet :
« J'arrive sans prévention aucune, sans désir de vengeance au dedans, sans préférence au dehors. La république propagantiste effraie les puissances; mandez à toutes qu'elle n'existe plus, que la nouvelle politique française ne sera pas de propager, d'établir en Europe des gouvernements républicains sur la ruine des monarchies, mais
de garantir à tous les pouvoirs leur existence actuelle. Il faut en France que Ton sache encore respecter les rois ; je ne veux ni augmentation de territoire^ ni rien de ce qui inquiètent autrui : je veux la paix, la concorde au dedans, de bonnes rdations au dehors» Je ne soufflerai nulle part Tesprit novateur, pourvu qu'on veuille ne pa^ aider en France des complots ténébreux, insensés, sans chances de réussite; à ces conditions, nous serons d'accord. Faites-moi bien connaître à tous les calnnets, je vous le répète, et mandez-4^1eur, je ne me crois en guerre avec aucun : si ceux qui la font à la France veulent la cesser, je suspendrai partout les hostilités; mais, en retour, qui persistera dans son humeur belliqueuse se retrouvera, j'espère, en présence du général Bonaparte de 1796. ji
En conséquence de cette injonction franche et ferme qui me charma, j'écrivis, non aux souverains, c'eût été une inconvenance qui a eu lieu plusieurs fois pendant la république, où des ministres, mes prédécesseurs, avaient pris sous leur bonnet et dans leur nouvelle diplomatie de traiter avec les potentats. Cela avait eu des suites.
ao
a^r^ \^ cours , prç4oi^é lç& li^(4a^(4i# , ftç. Quf n^ à TÇiçi, oiiewi: iustru^t des £or»e0ï dîplaiiwr ^^BL^|^ i^ fio^'adrçsssti aux pj^éaidepts ou <V^nP«tf^ 4e duu}ue ca^oe^ j, ^ k& cours aux^eU^r j« 4o];u\a^ avis de la forme ac^i^llç et de3 ^^rmo^ipçs ^ gouifçriiieçtteftt fri^lçais toul ç^llff 4*9»t I^Dfiji 4ç Portugalj. de S^rdaig^ne^ d^ filr?l4cM»> di '[('Ql^iiei de Parme ^ de Mod^, de \i|eBfi^i de f^tçrsbjour^ ^de Bçrlin, dft Stç^çl^h^npijj d^ ^fW- Jyiguç, d' Apgleterve. Ji'^riyias, en ou^ç„^l Ç(h^ ^ç^tfeopfeji à Pr^de^ à Stuttgard , à ^Aupiçb^ Il Pî^de^a^ autres çotuwi alleça^dw^ jaiis «tfx.flkT Ter6.e3 ri^^ubli^çs^ sans dûtiuctj[on d'é^ Jjfi gloire; çt de paix«
Qa répondit pp^imeq^ de pai^ut ; \^ s^iffi, ^ deMûd^ç ^ ^^ Iç seul é^çctew d^ He«|^ ai^
nordy gardèrent un silence dont Napoléoij^ nç ^ i^es^yip^t qujB ^yop apr^s. Mar^flga pA\^r \\vfï, api;^ ïéi» pff}fx l'auM^'e. Les çjsi^çts, ^e VJeiî^ie, ^. Pé^ersibpHrg çt de IpOAdrç^ Sfi sig^9,U^ent pf^r. r^rbac^t^ de leur réponse* A}ûr3 Napoj^çm.j^^ Ud-rm^QQjç. ^çr'wit à l,ous les souverains^ tous, Uii r^n^ii^ f, çç^x roAvofi de Su^«, de ^iJ^i|»j
SqioléQB iHt a^ee pbnir
dans h
TailpHi^Ct ëpiCres
I • 1 i III.-
étlft
tkm ooDdaink toQt aotre à h polenocs il f a pNf de chiqqe pnMM IBH hoamie qpn imile sqq
so^fetaîns mwwjiI eu&HMMt b ilam» ht
dit célèbre dans ce gpm 4^ vrfÎDB. (^ i^» À part ses lettres d'amoor, et dans sa vieillesse il en ëcnTÎt pea de ce cenre., loi avait abandonné tonte sa cofTcspondanca, : A M diiaî& ce qu'il Mlait mander, et Rose a sn tomonrs fidire parler ce motVM^qjae avec tant de ffjÊai^ffUf :€t d^ ^*
plicité^ qu'il a fait illusion aux plus intimes de Louis XIV.
Dirai-je que, peu de jours après mon inêtallation, je reçus un billet du premier consul dont yoici la copie exacte :
«r Quand vs. vien....app.. la date de la prise deposSé de chaq.fam. roy. dtEuro.