‹ Extraits des moralistesChapitre 116 sur 299 · Qu'il faut prendre un état · texte numérisé non relu

Qu'il faut prendre un état

Je crois donc utile et important de pénétrer de bonne heure l'esprit d'un jeune homme de la nécessité de prendre un jour un état, le plus conforme à son goût qu'il sera possible, mais qui ne le laissera pas hvré à la multiplicité de ses divers goûts, qui, s'accordant avec sa disposition dominante, lui donnera pour occupations habituelles celles qui conviennent le mieux à ses talens, mais ne lui laissera pas tenter le talent par toutes les voies, la réputation par tous les bouts; un état ayant des devoirs spéciaux, et qui par là coupera court aux anxiétés dont se sent agité l'esprit, en présence des diverses vocations qu'en certains momens nous nous croyons appelés à rempHr; un état dont les études spéciales forceront sa paresse ou sa légèreté aux travaux nécessaires pour acquérir une science véritable, au lieu d'errer sur la superficie de toutes les connaissances hu-

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maincs ; un élat enfin qui satisfera en lui le besoin légilinie d'èlrc quelque chose, de compter pour quelque chose, et lui donnera ainsi les moyens d'attendre patiemment et avec dignité l'accroissement de considéralion que lui doit obtenir la manifestation progressive de ses talens et de ses mérites. Dans cette situation fixe, il n'en sera que mieux placé pour apprécier à leur jusie valeur les goûts particuliers qui peuvent avoir quelque empire sur un jeune homme sensible aux plaisirs de l'esprit, et qui, se développant alors librement, sans autre objet que de satisfaire, prendront dans sa vie la place qu'ils méritent, et pas davantage. Il fera des vers s'il le veut, s'il y trouve un amusement, mais il n'y mettra pas fimportance qu'ils auraient eue pour lui s'il eût fait de ses succès poétiques la base de son existence dans le monde; ses talens, quels qu'ils soient, lui donneront tout le plaisir qu'ils peuvent lui procurer, mais leur importance à ses yeux sera en raison du degré de supériorité auquel ils auront pu s'élever. Que celui à qui ils marqueront un rang au-dessus de la sphère commune abandonne, pour s'y placer, tout ce qui pourrait l'en détourner; à Dieu ne plaise que je voulusse l'arrêler par des obstacles insurmontables : mais il faut, dans les routes périlleuses de la gloire, des obstacles qui retiennent le faible en deçà de la barrière, afin qu'utile et honoré, s'il demeure à la place qui lui convient, il n'aille pas plus loin chercher les chagrins de tout genre réservés à la médiocrité qui se méconnaît.

Enfin, à considérer la marche des choses, il n'est guère, je crois, permis de douter que d'ici à peu do temps l'influence dans la société ne soit réservée à celui qui fera les affaires de la société. Or, on les fait surtout dans les états spéciaux auxquels vient chaque jour aboutir par divers points ce mouvement d'intérêts réels

et positifs où réside la vie de la société. Mais pour tirer de son état tous les avantages qu'il peut procurer, il faut en demeurer indépendant, s'y appliquer, non s'y façonner; il faut qu'en recevant de l'homme qui s'est livré à une profession spéciale les services qui appartiennent à son état, la société découvre en lui d'autres utilités, un mérite propre à plus d'un usage ; qu'en un mot elle y reconnaisse, non pas seulement le militaire, le médecin, l'avocat distingué, mais l'homme distingué qui s'est fait avocat, médecin ou mihtaire, qu'on a fait administrateur ou magistrat. Alors il trouvera dans la position qu'il aura choisie une considération supérieure au rang qu'elle paraissait lui assigner; il devra à son état les moyens d'agir en son nom et de se faire connaître par lui-même, mais il ne devra qu'à lui-même son autorité et son importance. Il ne s'agit donc nullement, pour préparer votre fils à la nécessité de prendre un état spécial, de le borner à des connaissances, à des idées spéciales ' ; ce serait non lui procurer un état, mais le donner à un état, lui en faire un besoin, le disposer ainsi, dans le cas où il serait contraint de choisir, à se renoncer lui-même pour conserver son état, et lui donner la tentation de sacrifier sa situation personnelle à la situation de ses affaires. Loin de là ; il faut former l'homme pour lui-même, le rendre également propre aux devoirs qu'il pourra choisir et à ceux que lui fera la fortune. Alors il pourra sans danger affronter ses chances, car il sera en état d'en profiter sans en jamais dépendre; la situation la plus brillante ne sera pour lui que le cadre d'un beau tableau : le tableau n'a point été fait pour le cadre; il y entre comme au lieu où il lui convient de se

1. Rousseau a dit, en effet, qu'avant tous les métiers, il fallait apprendre le métier d'homme.

placer, il en sort et ne perd rien de sa valeur. Quelque état qu'embrasse un homme de mérite, il y demeure entier et lui-même : comme il ne ris(iue pas de s'en laisser asservir, il ne doit pas craindre de s'y prêter : sa roule est réglée, mais ses mouvements sont toujours libres, et il conservera toujours l'indépendance de sa raison au milieu des habitudes d'une profession, comme celle de sa conscience sous la main d'un gouvernement.

Mme Guizot.

Lettres de famille sur l'éducation.

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