Le repentir
Le repentir est littéralement le retour que fait l'âme sur elle-même pour se punir d'une faute qu'elle a commise; c'est une peine, un châtiment qu'elle s'indige intérieurement, c'est le contre-coup naturel, la réaclion du péché dans une conscience qui a conservé le sentiment de ses devoirs et de sa destination. Le repentir est donc un hommage tardif à la loi morale, l'hommage du regret; hommage, hélas! que nous mettons si souvent à la place d'un culte plus réel et plus direct; hommage dont nous sommes réduits à nous parer comme on se pare d'un crêpe aux lunérailies d'un ami; mais quelle diflérence! l'ami que nous honorons par ce deuil de l'âme, c'est nous qui avons creusé sa tombe ; ce devoir trahi, c'est nous qui l'avons trahi; cette bonne
œuvre négligée, c'est nous qui l'avons négligée ; cette afTection violée, c'est par nous qu'elle l'a été! Triste condition de notre nature dégradée, qui sans cesse a besoin de se laver dans les larmes, qui se console par la douleur même, et ne répare sa beauté primitive qu'en gémissant sur sa laideur présente! Mais que penser, d'un autre côté, de l'àme qui ne saurait plus se repentir? Comment une telle douleur serait-elle sans beauté? ^'"est-il pas des cas où le repentir équivaut et dispute même le prix aux belles actions, où le repentir est une grande œuvre? N'est-ce pas appuyées sur le repentir que des âmes énergiques ont pris l'essor le plus élevé? Le repentir, dans l'état actuel de notre nature, n'est-il pas souvent le plus pur de nos actes moraux et le plus efficace de nos exemples? Ne faut-il pas se féliciter et bénir Dieu lorsque, dans l'àme comprimée par le péché, cet énergique ressort se manifeste et repousse un odieux fardeau?... Otez le repentir de la vie humaine, combien ne sera-t-elle pas dévastée et flétrie, en supposant qu'il puisse rester la moindre place pour la vertu dans une âme où il n'en resterait aucune pour le repentir !
Nous enlever le repentir, ce n'est pas seulement nous dépouiller, c'est dépouiller tous ceux que nous avons ollensés; notre repentir n'est-il pas leur bien? leur bien chèrement acquis? et trop souvent l'unique indemnité que nous puissions leur offrir? C'est là seulement qu'ils nous retrouvent tels que nous n'aurions jamais dû cesser d'être pour eux; c'est là que nous nous retrouvons nousmêmes, bons, équitables, compatissants, délicats, après avoir été le contraire de tout cela; c'est là que notre sens moral reparaît dans sa rectitude; en sorte que si notre vie entière prenait le caractère de ces moments d'une amère douceur, si nous avions, à la rencontre de chaque é])reuve, les mêmes dispositions que nous trou-
vons en nous après l'ôpreuvc subie, notre vie serait aussi douce à nos entouis qu'elle leur est pénible. Qu'elles soient donc bénies ces heures tristes où nous leur rendons en regrets ce que nous aurions dû leur donner en bons oftîces et en bons procédés! Heureux sommes-nous de sentir en nous ce retour de charité, bien qu'inefficace ! Heureux sont-ils de se trouver obligés d'aimer ceux qu'un souvenir amer leur conseillait peut-être de haïr !
Mais, après avoir rendu à ce précieux mouvement de l'àme toute la justice qu'il mérite, nous devons signaler ce qui lui manque pour répondre à toute l'étendue des besoins de l'àme humame.
Remarquons d'abord, si ce n'est à la charge du repentir, du moins à la charge de l'humanité, que le vrai repentir est bien plus rare qu'on ne pense. Son nom est bien souvent appliqué à des états moraux, à des impressions qui en diffèrent essentiellement. Combien de fois n'appelle-t-on pas repentir ce qui n'est que honte ou dépit d'orgueil ! Cette méprise est trop facile. L'homme est intéressé de deux manières à l'accomplissement de la loi morale : par la conscience d'abord, puis par le respect de sa propre dignité. La loi morale une fois reconnue, nous en faisons une partie de nous-mêmes; et nous la respectons à ce titre. Nous appliquons notre force et nous mettons notre honneur à la pratiquer exactement. Nous jouissons par amour-propre d'une fidélité qui rend témoignage de notre force; nous soutirons par orgueil d'une infidélité qui nous révèle notre faiblesse. Alors c'est moins à la loi qu'à nous-mêmes que nous faisons amende honorable; mais cette distinction nous échappe; elle se perd dans un vague sentiment de déplaisir et de confusion, que, sans plus d'examen, nous appelons repentir. Si nous y regardions de plus
près, nous verrions par quelle facile transition le repentir de l'homme naturel est exposé à s'absorber dans la honte. Le vrai repentir suppose de l'estime, de l'attachement pour la loi; mais la loi acceptée uniquement comme loi ne se présente pas toujours sous l'aspect le plus attrayant; elle peut bien, vue de loin et dans sa générante, nous inspirer un sentiment qui ressemble à l'amour; dans ses prescriptions de tous les jours, il n'en est pas de même; et ses instances continuelles, les prétentions qu'elle élève, elle, chose abstraite et invisible, contre les objets visibles et présents de nos passions, sont bien propres à nous la rendre odieuse. Et comme elle ne cesse pas pour cela d'être la loi, c'est-à-dire la nécessité, notre âme qui ne l'aime pas et qui pourtant ne peut la renier, s'arme contre ses propres répugnances de la ressource de l'orgueil; nous nous aidons d'un vice pour pratiquer des vertus; nous déguisons la loi, et sous son nom c'est à l'honneur que nous ofirons un culte; l'honneur; par où j'entends ici l'estime de nous-mêmes, jouit de nos victoires, pàtit de nos défaites; et cette souffrance, nous l'appelons repentir.
Le repentir n'est même pas toujours si noblement remplacé. La simple mortification qui suit une espérance trompée se pare quelquefois de son nom. On ose appeler repentir le regret d'un mauvais calcul. On se reproche de n'avoir pas été heureux. Il semblerait que l'intérêt a aussi sa conscience et l'égoïsme ses remords. Mais, pour être vrai, il faut ajouter que, par un effet singuHer de notre nature actuelle, souvent l'intérêt avertit la conscience et le simple regret éveille le repentir. Il y a là comme l'involontaire aveu d'une éternelle vérité, c'est que, dans la pensée et dans la volonté de Dieu, le bonheur est indissolublement uni à la vertu, et le malheur au péché. Un instinct que rien ne fait taire a révélé à
l'homme ce décret do l'éternelle justice; sa seule erreur, erreur souvent heureuse, est d'eu supposer l'accouiplissement plus prompt qu'il ne peut être. « Parce que la sentence prononcée contre les mauvaises œuvres ne s'exécute pas incontinent, le cœur de l'homme, dit l'Éciiture, est rempli de l'envie de mal faire; » mais aussi, quand un mauvais dessein aboutit à un mauvais succès, l'homme, sortant tout à coup de l'ivresse du bonheur et de l'espérance, reconnaît à l'instant cette justice, cette loi suprême, à laquelle, dans le bon succès, il n'aurait eu garde de songer; la conscience se fait entendre par l'organe de la destinée; la destinée devient, pour ainsi dire, notre conscience; quand le sort nous trahit, nous sentons qu'il nous fait justice; et nous ne reconnaissons souvent tous nos torts que quand nous en avons subi toutes les conséquences. C'est une révélation précieuse, bien qu'obscure, de la vérité; mais, comme si toute vérité devait se corrompre dans une nature corrompue, nous n'avons pas tardé à faire de celle-ci la plus fatale des erreurs; et dans la bouche du public comme sous la plume des historiens, le succès est devenu le juge suprême de toutes les actions et de toutes les entreprises.
Le repentir peut s'attacher ou à l'ensemble de notre vie, ou, isolément, à chacune de nos mauvaises actions. Le premier de ces états est, ce semble, la conséquence naturelle du second; il en est le produit, la somme; il y est contenu. Je ne le nie pas, et je vois en effet un malaise général sortir comme un brouillard de tous nos péchés ensemble, s'étendre sur toute la vie, envelopper toute l'àme. Mais il est important de remarquer que, de tous ces repentirs particuliers, dont chacun peut-être fut vif et poignant, il ne résulte ordinaire-
ment, quant à l'ensemble de la vie, qu'un mécontentement sourd, à peine reconnu, et presque jamais un jugement sur le fond de notre moralité. Portés à convenir, pour chaque fois, que nous avons failli, nous voulons nous représenter chacune de nos chutes comme an accident ; faibles dans le détail, nous prétendons être forts sur le tout ; ou, si des naufrages trop répétés nous forcent à replier une des voiles de notre orgueil, à reconnaître dans notre caractère un côté décidément imparfait, nous n'allons pas plus avant; nous ne voulons pas nous avouer qu'un défaut habituel que nous n'avons pu vaincre accuse notre âme entière ; que le centre est atteint dans chacun de ses rayons ; que, quelque partie de notre moralité qui soit en souffrance, c'est au principe même de cette morahté qu'il faut s'en prendre ; qu'un homme n'est pas composé de plusieurs hommes, dont l'un n"a point à se soucier de l'autre; que l'homme est un, indivisible; et que tout entier il est responsable de ce qui se passe dans chacune des parties de sa vie morale. Nous ne voulons pas comprendre que nos repentirs sont insuflisants et superficiels ; que nous avons à nous repentir, non de ce que nous avons fait, mais de ce que nous sommes ; et qu'enfm ce que l'avenir doit créer en nous, ce n'est pas une nouvelle conduite, mais un nouvel être.
Mais tant que le repentir n'est pas transformé par une puissance supérieure, il n'est pour l'âme qu'un sentiment pénible, sans chaj'rne, sans onction, une humiliation que rien n'attendrit, et que Tàme ne supporte quavec impatience. En vain, cette humiUation est secrète et n'a pour conlident que celui qui l'éprouve; en V ain, le pouvoir invisible devant qui elle nous prosterne, ^, st tellement élevé au-dessus de nous, que son idée
exclut celle de la protestation ou du nuirmure ; en vain cette autorité, que nous appelons la loi, prendrait-elle de nos convictions le saint nom de Dieu : c'est toujours une humiliation; elle est juste, nous le savons; mais cette persuasion ne renferme en soi aucun principe de consolation, d'encouragement et de vie ; elle ne nous relève pas, elle nous déprime ; ou si, saisis de la noble émulation de devenir supérieurs à nous-mêmes, et d'opposer notre avenir à notre passé, nous puisons dans cette résolution quelque force et quelque élan, il ne faut pas compter que le repentir d'une nouvelle chute aura la même vertu; l'àme a perdu une partie de sa foi ; d'une défaite à l'autre elle se repose moins sur elle-même; la réaction, de jour en jour, est plus faible ; et c'est avec une parfaite raison qu'on a dit que les repentirs fréquents usent l'àme. Chacun de ses efforts infructueux lui enlève quelque chose de son énergie, chacun y laisse un vide, qu'un nouveau mécompte vient creuser davantage. Peu à peu le repentir change de nature ; la voix Ultérieure continue bien à se faire ouïr, mais elle a perdu son accent ; et de cette justice secrète que l'àme exerce sur elle-même, il ne reste que la formule. Elle l'entend sans tressaillir, elle s'endurcit à l'écouter, elle finit par trouver je ne sais quel elTrayant plaisir à s'entendre dire combien elle est coupable, elle oppose je ne sais quelle stupidité réfléchie à la voix qui jadis la remuait dans ses profondeurs, elle perd cette sainte pudeur, ce respect de soi, autrefois si délicat et si susceptible, elle affronte, elle recherche presque les regards foudroyants de la vérité, elle se repaît d'un froid et impassible désespoir, et rien ne vient plus animer son œil éteint, sinon, quelquefois, un sourire amer à la pensée de ses premiers repentirs, de ses premiers efforts, et des rapides progrès de sa décadarice.
11 est terrible, mais il est nécessaire de le dire : les repentirs inefficaces non seulement usent l'âme à la longue ; ils la dépravent. Ce n'est pas assez qu'ils la laissent telle qu'ils l'ont trouvée, ils y déposent, en s'envolant, une semence empoisonnée. C'est la vengeance ordinaire de la vérité maltraitée. L'impatience du mauvais succès, la honte de la défaite, y couvent les germes toujours présents de l'irritation et de la révolte. On s'irrite contre soi-même d'abord, puis secrètement contre la vérité. On se hait de l'avoir mal accueillie, on la hait elle-même de l'injure qu'on lui a faite. Elle cesse de nous paraître aimable, lorsque nos torts l'ont armée d'un grief contre nous, et que de notre amie et de notre guide qu'elle était, elle est forcément devenue notre partie adverse. Toujours la même en soi, elle n'est plus la même pour nous. Du respect et de l'amour, nos propres torts nous font insensiblement tomber à la répugnance et à la haine....
... Heureux, en comparaison d'un tel homme, heureux celui qui se repent, fût-ce d'un repentir faible et passager! Heureux surtout celui qui, acceptant avec ardeur l'invisible secours offert au repentir sincère, s'appuyant sur sa douleur, a pris un nouvel élan vers le bien, et qu'une première victoire, quelque superficielle qu'elle puisse être, a rendu insatiable de victoires ! Heu- )'eux celui qui, ayant goûté, ne fût-ce que du bout des lèvres, à la nourriture des saints, a contracté cette faim et cette soif de justice que le Dieu fidèle a promis de rassasier !
Le monde ne parle point ainsi. Le monde a flétri le repentir. Sensible au bon, lorsque le bon se produit sous la forme du beau, il peut, daiis les occasions, honorer de son suffrage d'éclatants repentirs, où l'humiliation se tourne en gloire. Mais dans le plus grand nombre des
cas, c'est roLstination qu'il nonore; et jusque dans le mai, il applaudit à la persévérance. Une conduite radicalement mauvaise s'absout dans l'opinion à force de conséquence. Les circonstances du temps où nous vivons ont pu imprimer une nouvelle force à cette tendance de l'opinion. Les variations, la versatilité de tant d'hommes de notre âge, ont manifestement une autre cause que le repentir. L'intérêt, qui en est le mobile à peu près avoué, les a justement flétries, et a relevé d'autant le prix de la constance, quel qu'en soit d'ailleurs le principe. Il convient à la noblesse de notre nature corrompue, réduite à choisir entre des misères, de préférer hautement celle de l'orgueil à celle de la cupidité. Il en est résulté, grâce à la grossièreté de nos perceptions morales, que le repentir, qui a un faux air d'inconstance, est généralement décrédité. Ne rien désavouer, ne jamais revenir sur ses pas, fait partie aujourd'hui de l'idéal d'un homme fort. On n'est plus en état de voir que c'est dans le repentir qu'est la force. Chacun veut que sa vie ressemble à un livre imprimé, où ne se reproduit aucune des ratures du manuscrit; chacun se pique d'avoir une vie sans ratures; on voudrait ne pas même laisser soupçonner la trace des hésitations, des combats intérieurs qui précèdent toute résolution importante; il ne tient pas à nous qu'on ne nous croie, sur chaque sujet, soudainement illuminés, infailliblement inspirés; et le vieil adage qui dit que l'erreur est le propre de l'humanité, existe pour tout le monde en général et pour personne en particulier ^
VlNET.
Discours sur quelques sujets religieux. Le repentir et la repentance.
1. Vinet poursuit, après ces pages, la démonstration qui s'y faisait di'jà jour. Pour lui il n'y a de véritable repentir que celui que sou-