Sur la fausse pénitence
Ce n'est donc pas l'hypocrisie, et celte feinte indigne qui a recours aux pratiques extérieures de la vertu pour cacher ses crimes, que je me propose ici de combattre : c'est au contraire l'erreur de la bonne foi, et l'excès de confiance que la plupart des âmes mondaines mettent en ces devoirs extérieurs, lesquelles ne comptant pour rien la conversion du cœur et le changement de vie,
1. Cf. \iJiET, Discoî/rs sur quelques sujets religieux [Lq chrétien dans la vie active). « Qu'est-ce que ce marchandenient perpétuel entre l'homme et Dieu ? Qu'est-ce que ce chrétien occupé à faire minutieusement la part de Dieu et la sienne, et tout rempli de la crainte de faire la sienne trop petite? Qu'est-ce que ce fidèle qui prétend se partager en deux, le mondain et le fidèle, comme s'il ne fallait pas de toute nécessité que le mondain fût tout mondain et le fidèle tout fidèle? Qu'est-ce que cet homme qui a deux cœurs, l'un pour le monde, l'autre pour Dieu? Qu'est-ce que ce dévouement qui fait ses conditions, qui prend ses réserves, qui stipule ses indemnités? Oh ! l'amour est un meilleur casuiste. L'amour a bientôt tranché la difficulté : Tout pour Dieu et rien pour moi, voilà sa devise. Tout pour Dieu, pourvu que Dieu soit avec moi. Qu'alors il enriciiisse oii dépouille ma vie, qu'il étende ou resserre mon activité, qu'il saisfasse mes goûts ou qu'il les contrarie, si j'ai mon Dieu, j'ai tout à la fois. C'est lui que je veux servir, c'est à lui que je veux plaire; le reste est indifférent. »
vivant toujours dans les mêmes désordres, sont plus tranquilles dans cet état, parce qu'elles y mêlent quelques œuvres de piété, et se flattent d'une compensation qui déshonore la piété même, et qui, leur faisant perdre tout le mérite de ces œuvres, leur laisse toujours toute l'impénitence et toute l'énormité de leurs crimes. Or, voilà une illusion universellement répandue dans le monde.
Ainsi on taxe son jeu et ses plaisirs pour les pauvres : on les fait entrer en société de son gain; et la fureur du jeu, si opposée au sérieux et à la dignité de la vie chrétienne, n'a plus rien de criminel à nos yeux, depuis qu'on a trouvé le secret de mettre les pauvres de moitié dans cette passion efirénée. Ainsi on ouvre sa maison à des serviteurs de Dieu, on cultive leur amitié, on conserve avec eux des liaisons d'estime et de confiance, on les intéresse à demander à Dieu notre conversion, et on est bien plus tranquille sur ses crimes depuis qu'on a chargé des gens de bien d'obtenir pour nous la grâce de la pénitence. Ainsi enfin on consacre certaiîis jours à la séparation et à la retraite : on s'enferme dans une maison sainte, plutôt pour jouir quelques moments plus à loisir de la paresse, que pour fuir les plaisirs : on favorise tout ce qui peut être utile au bien : on se choisit un guide fameux et éclairé : on parait plus souvent au pied du tribunal sacré : on est de toutes les assemblées de piété : on s'interdit même certains abus publics dont on ne faisait pas autrefois de scrupule; on passe dans le monde pour avoir pris le parti de la vertu; cependant hors les grands crimes dont on est sorti, tout le reste est encore le même; le cœur toujours plein de jalousies, d'antipathies, de désirs d'élévation et de faveur, les entretiens également assaisonnés d'amertume, de satire, de malignité envers nos frères ; la vie pas moins tiède.
LA CONSCIENCE 2rû
scnsnello, oisive, iniilile; les soins du corps et de la ligure pas moins vifs et empressés; l'humeur et la hauteur dans un domestique point adoucie ; la sensil)ililé pour le plus léger mépris ou pour un simple ouhh, pas moins excessive. Malgré tout cela on se rassure, parce qu'on se voit environné de tous les signes de la piété; qu'on a pris tous les moyens extérieurs d'assurer son salut, et qu'on n'a oublié que celui de se changer soimême.
Non, mes frères, la confiance qui prend sa source dans les œuvres extérieures de la piété, met le cœur dans une fausse tranquillité, dont on ne revient guère ; c'est par là que le peuple juif, fidèle observateur des pratiques extérieures, persévéra jusqu'à la fin dans son aveuglement. Aussi les prophètes que le Seigneur leur suscitait, de siècle en siècle, bornaient presque tout leur ministère à les détromper de cette erreur dangereuse. « Ne comptez pas, leur disaient-ils, sur les victimes et sur les offrandes que vous venez présenter à l'autel ; ne vous confiez pas sur la multitude de vos œuvres et de vos observances légales : ce que le Seigneur demande de vous, c'est un cœur pur, c'est une pénitence sincère, c'est la cessation de vos crimes, c'est un amour sincère de ses commandements, c'est une vie sainte et innocente, c'est de déchirer vos cœurs et non vos vêtements, c'est d'ôler le mal qui est au milieu de vous. »
Massillon
Sermon sur le véritable cultr.
EXTIIAITS DES MORALISTES