Contre l'enflure du cœur
N'aimez point vos fautes : mais aimez l'utile humiliation qui les suit. N'en négligez aucune ; mais ne travaillez point à les corriger par orgueil. Craignez plus l'éclat de la vertu, et l'admiration qu'elle attire, que vos faiblesses et vos péchés ; car le plus grand de tous est l'enflure du cœur, et une vaine complaisance dans sa justice, dont quelquefois certaines imperfections extérieures sont le remède. Dès qu'on est tombé, il faut penser à Dieu, et non aux hommes ; se relever avec paix, et non descendre encore plus bas par le dépit, la mauvaise honte, et le découragement. Regardez l'indignation et la colère dont on est alors tenté contre soi-même, comme un mal plus grand que celui qu'on déplore ; et craignez avec sujet que si les fautes ordinaires ne font qu'aigrir l'orgueil, dont elles doivent être le remède, elles ne soient suivies de quelqu'autres plus importantes qui en seront le châtiment.
Ne soyez jamais si en crainte que lorsque vous ferez quelque bien, que vous parlerez avec sagesse et avec raison, et que vous mériterez d'être approuvée* : parce
1. Cet avis est adressé à une religieuse, mais cette humilité nécessaire à la vertu d'une religieuse, l'est à toute autre espèce de vertu. Toutefois ce sont les moralistes chrétiens qui ont signalé avec le plus d'insistance ce danger, ce vice des gens vertueux. Rapprocher du morceau que nous citons les lignes suivantes de Rancé : o Le cœur de tous les hommes est un champ d'une fécondité surprenante pour les mauvaises choses. L'orgueil y a jeté de profondes racines; elles s'y trouvent presque partout, quoique souvent elles soient imperceptibles; quelque bonne que soit la semence que vous ayez jetée, ne vous y fiez pas : pour peu que celui qui doit cultiver ce champ lui refuse son travail et le secours de sa main, il ne sera pas longtemps à se couvrir de lonces et d'épines; et il arrivera qu'un Solitaire, dont la vie n'aura point été exercée par ces saintes pratiques de niorti- Ccat on, la passera tout entière dans une fausse sécurité, et sera
que vous serez alors sur le borcF fc puis étroit et le plus glissant du précipice de la vanité. Eflbrcez-vous d'être plus humilie, après avoir eu plus de ferveur et de sentiments dans l'usage des sacrements, ou après avoir soufTert quelque chose avec plus de patience et de douceur qu'à l'ordinaire : car le démon est attentif à enlever ce fruit dès qu'il paraît; et il est juste que Dieu le permette si l'on s'en élève et si l'on s'y plaît. Recevez toujours avec un secret sentiment de tristesse toutes les louanges et toutes les marques d'estime et d'amitié, de crainte que Dieu ne frappe de malédiction ces vains applaudissements : et estimez-vous heureuse au contraire d'être négligée, méprisée, reprise avec quelques manières sévères, parce que Dieu se rend ordinairement plus présent et plus indulgent dans ces moments précieux.
Du Guet.
Lettres sur divers sujets de morale et de jnété.