L'amour de Dieu
A'oiis savez, par une expérience sensible, ce que c'est que de languir (aute d'avoir au dedans de soi une vie et une nourriture d'amour*. On est inanimé et comme sans âme, dès qu'on n'a plus ce je ne sais quoi au dedans, qui soutient, qui porte, qui renouvelle à toute heure. Tout ce que les amants enivrés du monde disent dans leurs folles passions est vrai en un sens à la lettre. Ne rien aimer, ce n'est pas vivre; n'aimer que foiblement, c'est languir plutôt que de vivre. Toutes les plus folles passions qui transportent les hommes ne sont que le vrai amour déplacé, qui s'est égaré loin de son cen- Iro-. Dieu nous a faits pour vivre de lui et de son amour. ?ous sommes nés pour être brûlés et nourris tout ensemble de cet amour, comme un flambeau pour se consumer devant celui qu'il éclaire. Voilà cette bienheureuse flamme de vie que Dieu a allumée au fond de notre cœur : toute autre vie n'est que mort. Il faut donc aimer.
Mais qu'aimerez-vous? Ce qui ne vous aime point sinrérement, ce qui n'est point aimable, ce qui nous échappe comme une ombre qu'on voudroit saisir? Qu'aimerez-vous dans le monde? des hommes qui seroient jaloux et rongés d'une infâme envie, si vous étiez content? Qu'aimerez-vous? des cœurs qui sont aussi hypocrites en probité qu'on accuse les dévots d'être hypocrites en dévotion? Qu'aimerez-vous? un nom de dignité, qui vous fuira peut-être, et qui ne guériroit deiien votre
1. Toute la page qui sait est égale aux plus belles de Vbmtntion.
2. Car, disait Doscartes, l'objet de l'amour, c'est le bien Mais Dieu, étant parfait, est le souverain bien, et dès qu'on le connaît, on y adresse son amour.
cœur, si vous l'obteniez? Qu'aimerez-vous? Testime des hommes aveugles que vous méprisez presque tous en détail? Qu'a^merez-vous? ce corps de boue qui salit votre raison, et qui assujettit l'âme aux douleurs des maladies et de la mort prochaine? Que ferez-vous donc? N'aimerez-vous rien? vivrez-vous sans vie, plutôt que d'aimer Dieu qui vous aime, qui veut que vous l'aimiez, et qui ne veut vous avoir tout à lui que pour se donner tout entier à vous? Craignez-vous qu'avec ce trésor il puisse vous manquer quelque chose? Croyez-vous que le Dieu infini ne pourra pas rempUr et rassasier votre cœur? Défiez-vous de vous-même et de toutes les créatures ensemble : ce n'est qu'un néant, qui ne sauroit suliire au cœur de Ihomme fait pour Dieu; mais ne vous défiez jamais de celui qui est lui seul tout bien, et qui vous dégoûte miséricordieusement de tout le reste, pour vous forcer à revenir à lui.
FÉNELON
Lettres spirituelles.