‹ Extraits des moralistesChapitre 138 sur 299 · Confiance dans la Providence · texte numérisé non relu

Confiance dans la Providence

Deux hommes étaient voisins, et chacun d'eux avait une femme et plusieurs petits enfants, et son seul travail pour les faire vivre.

Et l'un de ces deux hommes s'inquiétait en lui-même, disant :

« Si je meurs ou que je tombe malade, que deviendront ma femme et mes enfants? »

Et celte pensée ne le quittait point, et elle rongeait son cœur comme un ver ronge le fruit où il est caché.

Or, bien que la même pensée fût venue également à

l'autre père, il ne s'y était point arrêté: car, disait-il, nicn qui connaît toutes les créatures et qui veille sur elles, veillera aussi sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants.

Et celui-ci vivait tranquille, tanJis que le premier ne goûtait pas un instant de repos ni de joie intérieurement.

Un jour qu'il travaillait aux champs, triste et abattu à cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux rentrer dans un buisson, en sortir, et. puis bientôt y revenir encore.

Et s'éfant approché, il vit deux nids posés côte à côte, et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et encore sans plumes.

Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps il levait les yeux, et regardait ces oiseaux, qui allaient et venaient portant la nourriture à leurs petits.

Or, voilà qu'au moment où l'une des mères rentrait avec sa becquée, un vautour la saisit, l'enleva, et la pauvre mère, se débattant vainement sous sa serre, jetait des cris perçants.

A cette vue, l'homme qui travaillait sentit son âme plus troublée qu'auparavant : car, pensait-il, la mort de la mère, c'est la mort des enfants. Les miens n'ont que moi non plus; que deviendront-ils, si je leur manque?

Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit point.

Le lendemain, de retour aux champs, il se dit : « Je veux voir les petits de cette pauvre mère : plusieurs sans doute ont déjà péri. » Et il s'achemina vers le buisson.

Et, regardant, il vit les petits bien portants; pas un ne semblait avoir pàti.

Et ceci l'ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui se passerait.

Et après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture qu'elle avait recueillie, et elle la distribua à tous les petits indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne furent point délaissés dans leur misère.

Et le père qui s'était défié de la Providence raconta le soir à l'autre père ce qu'il avait vu. Et celui-ci lui dit : « Pourquoi s'inquiéter? Jamais Dieu n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne connaissons point. Croyons, espérons, aimons, et poursuivons notre route en paix.

(( Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfants; si vous mourez avant moi, je serai le père des vôtres.

(( Et si l'un ou l'autre mourons avant qu'ils soient en âge de pourvoir eux-mêmes à leurs néces«ités, ils auront pour père le Père qui est dans les cieux. »

Lamennais.

Paroles d'un croyant, xtii.

5 — Que Dieu nous est un refuge contre rinconstance des choses humaines.

Dans cette inconstance des choses humaines, et parmi tant de difiôrenles agitations qui nous troublent ou qui nous menacent, celui-là me semble heureux qui peut avoir un refuge. Et sans cela, chrétiens, nous sommes trop découverts aux attaques de ia fortune, pour pouvoir trouver du repos. Laissons pour quelque temps la chaleur ordinaire du discours, et pesons les choses froidement. Vous vivez ici dans la cour, et, sans entrer plus

avant dans l'état de vos affaires, je veux croire que votre état est tranquille; mais vous n'avez pas si Tort oublié les tempêtes dont cette mer est si souvent agitée, que vous vous fiiez tout à fait à cette bonace* : et c'est pourquoi je ne vois point d'homme sensé qui ne se destine un lieu de retraite qu'il regarde de loin, comme un port dans lequel il se jettera, quand il sera poussé par les vents contraires. Mais cet asile, que vous vous préparez contre la fortune, est encore de son ressort; et si loin que vous puissiez étendre votre prévoyance, jamais vous n'égalerez ses bizarreries : vous penserez vous être munis d'un côté, la disgrâce viendra de l'autre; vous aurez tout assuré aux environs, l'édifice manquera par le fondement. Si le fondement est solide, un coup de foudre viendra d'en haut, qui renversera tout de fond en comble : je veux dire simplement et sans figure que les malheurs nous assaillent et nous pénètrent par trop d'endroits, pour pouvoir être prévus et arrêtés de toutes parts. Il n'y a rien sur la terre où nous mettions notre appui, qui non seulement ne puisse manquer, mais encore nous être tourné en une amertume infinie, et nous serions trop novices dans l'histoire de la vie humaine, si nous avions besoin que l'on nous prouvât cette vérité.

Posons donc que ce qui peut arriver, ce que vous avez vu mille fois arriver aux autres, vous arrive aussi à vous-mêmes. Car, mes frères, vous n'avez point de sauvegarde- de la fortune; vous n'avez ni exemption ni

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