L'enfance
2G janvier 1868. — Bénie soit l'enfance qui mel un peu de ciel entre les rudesses terrestres. Ces quatrevingt mille naissances quotidiennes, dont parle la statistique, sont une sorte d'effusion d'innocence et de fraîcheur qui lutte non seulement contre la mort de l'espèce, mais contre la corruption humaine et la gangrène universelle du péché. Ce qu'il se fait de bons sentiments autour des berceaux et de l'enfance est un des secrets de la Providence générale; supprimez cette rosée rafraîchissante, et la mêlée des passions égoïstes desséchera comme le feu la société humaine. A supposer que l'humanité se fût composée d'un milliard de sujets immortels dont le nombre n'eût pu ni s'augmenter, ni diminuer, où en serions-nous et que serions-nous, grand Dieu! Mille fois plus savants sans doute, mais mille fois plus mauvais. La science se fût accumulée, mais toutes ijs vertus qu'engendrent la souffrance et le dévouement, c'est-à-dire la famille et la société, seraient mortes. Il n'y aurait pas compensation.
Bénie soit l'enfance pour le bien qu'elle fait et pour le bien qu'elle occasionne, sans le savoir et sans le vouloir, en se faisant aimer, en se laissant aimer. Le peu de paradis que nous apercevons encore sur la terre est dû à sa présence. Sans la paternité, sans la maternité,
je crois que l'amour lui-même ne suffirait pas à empêcher des hommes immortels de s'entre-dévorer, des hommes, entendons-nous, tels que les ont faits nos passions. Les anges n'ont pas besoin de la naissance et de la mort pour supporter la vie, parce que leur vie est céleste.
Amiel.
Fragments d'un journal intime.
(Bâle, Georg et C"; Paris, librairie Fisclibacher.)