Prières sacrilèges
Nous demandons des choses préjudiciables au salul premier obstacle que nous opposons aux miséricordo divines et qui en arrête le cours. Car ne pensons pas, mes chers auditeurs, que pour être chrétien de profession, nous en soyons moins sujets dans la pratique aux désordres du paganisme*. Or, un des désordres des païens, si nous en croyons les païens mômes, c'était de recourir à leurs dieux, et de leur demander quoi? ce qu'ils n'auraient pas eu le front de demander à un homme de bien, ce qu'ils n'auraient pu demander ouvertement dans les temples et au pied des autels sans en rougir : la mort d'un parent dont ils attendaient la dépouille, la mort d'un concurrent dont le crédit ou le mérite leur faisait ombrage, le patrimoine d'un pupille qu'ils cherchaient à enlever, et sur lequel ils jetaient des regards de concupiscence. Tel était le sujet de leurs prières; et pour leur donner plus de poids, ils les accompagnaient de toutes les cérémonies d'un culte superstitieux; ils y joignaient les offrandes et les sacrifices, ils se purifiaient. Cela nous semble énorme et insensé; mais, chrétiens, en les condamnant, n'est-ce pas nousmènios que nous condamnons? A comparer leurs prières et les nôtres, sommes-nous moins coupables : qucdis-je, ne sommes-nous pas encore plus coupables qu'ils ne l'étaient?
Car enfin c'étaient des païens, et ces païens n'adoraient pas seulement de vaines et de fausses divinités, mais, selon leur créance même, des divinités vicieuses et dis-
1. Des païens ont d'ailleurs protesté contre ces désordres du paganisme. Voir Maximk de Tvn, Dissertations, xi. Cf. sur ce sujet R. TiiAUiN, Un problème moral dans l'antiquité, p. 200 et seq.
solues. Or, à de telles divinifés que pouvaient-ils demander plus naturellement que ce qui favorisait leurs vices et la corruption de leurs mœurs? n'était-ce pas une suite presque nécessaire de leur infidélité? Mais nous, mes frères, nous servons un Dieu non moins pur, ni moins saint, que puissant et grand ; un Dieu aussi essentiellement ennemi de toute injustice et de tout péché, qu'il est essentiellement Dieu; et toutefois ce Dieu si pur, ce Dieu si saint, ce Dieu si équitable et si droit, que lui demandons-nous? l'accomplissement de nos désirs les plus sensuels, et le succès de nos entreprises les plus criminelles. Ce n'est plus seulement un désordre, c'est, j'ose le dire, une impiété, c'est un sacrilège.
Il est vrai, et j'en conviens, que dans le christianisme nous savons mieux colorer nos prières et les exprimer en des termes moins odieux; car on a trouvé le secret de déguiser tout. Mais si nous nous trompons nousmêmes, nous ne trompons pas Dieu qui nous entend, et qui sait bien discerner la malignité de nos intentions, de la simphcitéde nos expressions. En vain donc un homme du siècle demande-t-il à Dieu de quoi subsister dans sa condition, et de quoi maintenir son élat : comme son état, ou plutôt, comme l'idée qu'il se forme de son état ne roule que sur les principes, ou d'une ambition démesurée, ou d'une avarice insatiable, Dieu, dont la pénétration est infinie, connaît ses desseins, et prend plaisir à les faire échouer. En vain un père demande-t-il à Dieul'établissement de ses enfants : comme il n'a sur ses enfants que des vues toutes profanes, que des vues mondaines, et qui ne sont ni réglées selon la conscience, ni soumises à la vocation divine, Dieu, sans s'arrêter aux apparences d'une humble prière, en découvre la fin; et par un juste jugement, bien loin d'élever cette famille, la ruine de fond en comble, et la laisse malheureusement
tomber. En vain une fcmmo dcmande-t-olle à Dieu la santé du corps : connue sa santé, dans l'usage qu'elle en veut faire, ne doit servir qu'à son oisiveté, à sa mollesse, et peut-être à son libertinage et à son dérèglement, Dieu, qui le voit, au lieu de retirer son bras, lui porte encore de plus rudes coups, et lui fait perdre dans une langueur habituelle tout ce qui peut entretenir ses complaisances et flatter sa vanité. En vain un plaideur de mauvaise foi demande-t-il à Dieu le gain d'un procès où toute sa fortune est engagée : comme ce procès n'est au fond qu'une injustice couverte, mais soutenue par chicane. Dieu, qui ne peut l'ignorer, prend contre lui la cause de la veuve et de l'orphelin, et le fait honteusement déchoir de toutes ses prétentions. Cependant onn'oubUe rien pour intéresser le ciel et pour le toucher; on y emploie jusqu'au sacrifice et aux prières de l'Éghse : mais parce que cette affaire qu'on poursuit avec tant de chaleur n'est qu'une cabale, qu'une intrigue qui ne peut réussir qu'aux dépens du prochain, Dieu, tuteur de l'innocent et du pauvre, rejette alors jusques au plus adorable sacrifice, jusques aux plus saintes prières de son Église. Ce détail me conduirait ti-op loin, si j'entreprenais de lui donner toute son étendue; mais si vous voulez, mes chers auditeurs, aller plus avant, et vous l'appliquer à vous-mêmes, vous aurez bientôt reconnu que cent fois votre cœur vous a séduits de la sorte, et fait abuser de la prière pour porter devant Dieu même les intérêts de vos passions.
Comment regardons-nous notre Dieu, je dis ce Dieu de sainteté? est-il donc le fautcjr de nos vices? est-il le complice de nos crimes? et le veut-il, le peut-il être'' Toutefois, c'est sur ce principe que nous agissons et que
nous traitons avec lui. Car, quand je prie (ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostome), quand je prie, mon intention est que Dieu, par un eflet de sa miséricorde et par une condescendance toute paternelle, se conforme à moi; que sa volonté, c|ui est efficace et toutepuissante, se joigne à la mienne, qui n'est que faiblesse; et qu'il accomplisse entln ce que je veux, mais ce que sans lui je veux inutilement. Si donc, aveuglé parl'esprit du monde, bien loin de prier en chrétien, je prie dans la vue de satisfaire mon ambition, mon orgueil, mon ressentiment, ma vengeance, que fais-je? je demande à Dieu qu'il s'accorde là-dessus avec moi ; c'est-à-dire qu'il soit vain comme moi, passionné comme moi, violent comme moi; et que pour moi, qui suis sa créature, il veuille ce qu'il ne peut vouloir sans cesser d'être mon Dieu. Or, le prier de la sorte, est-ce le prier en Dieu, et n'est-ce pas plutôt le déshonorer? n'est-ce pas, autant qu'il dépend de moi, le faire servir à mes iniquités, comme il s'en plaint lui-même par son prophète : Verumtamen servire me fecisti peccatis tuis, et laborem mihi prxhuisti in iniquitatibus iuis^. Observez cette expression : Et laborem viilii prœbuisti; comme s'il disait au pécheur : Votre prière m'a été un sujet de peine, car j'aurais voulu, d'une part, me rendre propice à vos vœux, et de l'autre, je n'y pouvais répondre favorablement : mon cœur était donc dans une espèce de violence, et comme partagé entre ma sainteté et ma bonté; ma bonté, qui s'intéressait pour vous, et ma sainteté, qui s'opposait à vous; ma bonté, qui me portait à vous écouter, et ma sainteté, qui m'obligeait à vous rejeter : Et laborem mihi prœbuisti in iniquitatibus tuis. Et certes, chrétiens, si Dieu, oubhant ce qu'il est, avait