Les frères
J'avais cinq ans lorsque Dieu, songeant aux besoins futurs de ma vie et de mon âme, me donna un frère. La plus ancienne joie dont je me souviens fut de voir ce beau petit frère endormi dans son berceau. Dès qu'il put marcher, je devins son protecteur; dès qu'il put parler, il me consola, car l'afniction et la douleur n'épargnèrent point mes jeunes ans. Que de jours sombres
changés en jours d'allégresse, parce que cet enfant m'a aimé ! Que d'heures pénibles, pleines de mauvais conseils et promises au mal, ont été abrégées par sa présence, et terminées innocemment dans les douces fêtes du cœur! Nous allions ensemble à l'école, nous revenions ensemble au logis ; le matin, je portais le panier, parce que nos provisions le rendaient plus lourd ; c'était lui qui le portait le soir. Toujours nous faisions cause commune. Je ne le laissais point insulter; et lui, quand j'avais quelque affaire, sans s'informer du sujet de la querelle, sans considérer ni la taille ni le nombre de mes ennemis, il m'apportait résolument le concours de ses petits poings, et je devenais tout à la fois accommodant et redoutable, tant je tremblais qu'il n'attrapât des coups dans la bagarre. Certes, je n'ai pas subi une punition qui ne l'ait indigné comme une grande injustice. Si j'étais au pain sec, il savait bien me garder la moitié de ses noix et la moitié de sa moitié de pomme. Une fois, il vint en pleurant; et pourtant il apportait un morceau de sucre, un grappillon de raisin et quelque reste de rôti. Festin de roi! Je m'informai de ce qui le faisait pleurer : a Ah! me dit-il, la soupe était si bonne, mon frère! » Je l'appelais Eugène; mais lui ne me donnait pas mon nom, et ne me parla pas ni ne parla jamais de moi qu'en disant : « Mon frère. » Telle était notre mutuelle affection, que les préférences dont son caractère et sa gentillesse étaient l'objet, ne le rendaient pas orgueilleux, ni moi jaloux. Nous connaissons bien notre histoire depuis ce jour-là et avant ce temps-là : chaque jour nous en évoquons les chers souvenirs. Dînettes, batailles, jardins dévalisés, avent-ures gaies ou tristes, tout reparaît après vingt ans, frais et entier comme un événement de la veille ; tout nous charme ; nous ne voyons pas (pie nous ayons une seule fois voulu
méchamment nous affliger. Souvent j'aurais fait l'école buissonnière; mais il m'aurait suivi, et j'aimais mieux, ô merveille! quel que fût le beau temps, remplir mon devoir avec lui que de lui faire partager la responsabilité de mon crime. Nous traversions des jardins pleins de choses tentantes, et je regardais tout d'un œil stoïque. Ce n'était pas pour éviter de lui donner mauvais exemple : c'est qu'il n'aurait pu, à son âge, fuir aussi lestement que moi ! Hélas ! quand sentirai-je, à l'exemple de saint Augustin S de vrais repentirs pour avoir volé tant de poires! Mais il y en eut beaucoup que je volai par amour fraternel.
Nous avons grandi, nous avons vieilli, nous tenant par la main et par le cœur. Présentement, nous sommes en âge d'hommes, et, grâce à Dieu, notre enfance n'a point cessé. Nous sommes encore ces deux frères qui se rendaient à l'école ensemble, portant leurs provisions dans le même panier, ayant les mêmes adversaires, les mêmes soucis, la même fortune et les mêmes plaisirs ; l'un ne peut souffrir, que l'autre ne pleure ; l'un ne peut se réjouir, que l'autre ne soit heureux ; l'un ne peut tenter une aventure, que l'autre n'en coure les chances aussitôt...
Nos caractères, quoique différents, se louchent et s'enlacent dans une constante harmonie: aucune dissonance ni de goûts, ni de volontés, ni de désirs. Il est toujours mon conseiller, et il me croit toujours son guide ; il connaît toujours mes défauts, et il ne les voit jamais ; il m'aide à réparer mes erreurs, et je ne sais s'il pense que j'ai pu me tromper.
J'ai donc un ami qui, devant les hommes, me défend,
1. Allusion à un remords raconté par saint Augustin, Conf., i,29.
qui, devant Dieu, prie pour moi ; un ami dont mon bonheur est le plus cher désir, et qui est prêt à tous les sacrifices pour me rendre heureux; qui sera toujours satisfait de ma prospérité, qui me restera fidèle en toutes mes disgrâces, que tous mes torts trouveront indulgent, et toutes mes peines compatissant; et cet ami que j'ai en mon frère, mon frère l'a en moi.
Nous sentons notre richesse. Nous demandons à Dieu de vivre ensemble, de travailler ensemble, de souffrir ensemble; car nous ne pouvons être nulle part si bien et si heureux qu'ensemble. Plaise à sa miséricorde, qui nous a donné même sang, même cœur, même labeur, de nous donner un jour le même repos à l'ombre du même clocher!