L'amitié fraternelle
De toutes les amitiés, il n'y en a aucune de comparable à l'amitié fraternelle. La nature a réuni autour d'elle les liens les plus forts, quand la société ne les a pas rompus dès l'enfance : ce sont ceux de la nourriture, de l'instruction, de l'exemple, de l'habitude, de la fortune. Nous avons déjà observé que tout ce qui a en soi un principe de vie a des organes en nombre pair. La nature nous a donné deux yeux, deux oreilles, deux narines, deux mains, deux pieds, pour s'entr'aider fraternellement * : si elle ne nous eût donné que la moitié de nos organes, qui nous semble suffisante à la rigueur, nous
1. Bernardin de Saint-Pierre est célèbre pour l'abus qu'il a fait des causes finales.
n'eussions pu ni marcher, ni saisir un objet, ni pourvoir à aucun de nos besoins. Si, au contraire, elle les eût triplés, quadruplés, multipliés, elle nous eût rendus semblables aux géants de la Fable, aux Briarées à cent bras, dont les fonctions se seraient empêchées les unes les autres, s'ils eussent existé. Elle s'est donc bornée à réunir ensemble deux parties égales, non seulement dans l'homme, mais dans tous les êtres organisés : ainsi, ce n'est pas un simple mouvement qui est le principe de la vie, comme disent les matérialistes, mais c'est une harmonie fraternelle de deux moitiés égales réunies dans le même individu. Une seule de ces moitiés ne peut pas plus vivre isolée, que triplée ou quadruplée, parce qu'alors il n'y eût point eu entre elles d'harmonie, sans laquelle la vie ne peut exister. L'ordre binaire n'est pas un effet de l'impuissance de la nature, qui n'a pu aller plus loin. En doublant nos organes, elle leur a donné un équilibre nécessaire à leurs fonctions; elle ne pouvait les multipUer dans le même individu sans en détruire l'effet, mais elle l'a augmenté en donnant des frères même à l'individu. Les membres d'un corps s'entr'aident mutuellement, mais ils ne peuvent agir que dans un seul lieu, tandis que des frères peuvent agir de concert dans des lieux différents, l'un aux champs, et l'autre à la ville, l'un sous la zone torride, l'autre sous la zone glaciale : l'harmonie fraternelle peut étendre la puissance d'alliance d'un bout du monde à l'autre.
On a remarqué par tous pays, et il y a déjà longtemps, que les familles pauvres, où il y avait beaucoup d'enfants, prospéraient beaucoup mieux que celles où il y en avait peu. C'est, disent les bonnes gens, la bénédiction de Dit'u qui vient à leur secours. Oui, sans doute, c'est une bénédiction de Dieu, attachée, comme tant d'autres, à l'exécution de ses lois. Celle-ci résulte de l'harmonie
fraternelle, cette première loi de l'ordre social. Ces ramilles nombreuses réussissent, parce les frères s'entr'aidenl, et plus ils sont en grand nombre, plus ils ont de pouvoir.
Je trouve à ce sujet, dans VOdyssée d'Homère, un sentiment bien touchant : c'est lorsque Télémaque compte au nombre de ses calamités celle de n'avoir point de frère. Le poète, sensible et profond dans la connaissance de la nature, en mettant cette plainte dans la bouche du fils d'Ulysse, qui cherchait partout son père, avait sans doute senti que l'amour fraternel était une consonnance de l'amour tihal. En etTet, les enfants ont des ressemblances avec leurs pères et leurs mères, de telle sorte que les garçons, pour l'ordinaire, en ont plus avec leurs mères, et les filles avec leurs pères, la nature les croisant d'un sexe à l'autre pour en augmenter l'affection. Mais il y a plus : c'est que lorsqu'il y a beaucoup d'enfants, chacun d'eux est caractérisé par quelques traits particuliers de la physionomie et de l'humeur de ses parents. L'un en a le sourire, l'autre la gaieté, celui-ci le sérieux, cet autre l'attitude ou la démarche, de sorte qu'il semble que les qualités physiques et morales des pères et mères soient réparties déjà entre leurs enfants, comme des portions d'héritage. Or, quand les enfants aiment sincèrement leurs parents, ils en aiment d'autant plus leurs frères par ces ressemblances qui leur en rappellent le souvenir. L'am.our fraternel dépend donc beaucoup de l'amour filial, qui lui-même n'est produit que par l'amour paternel.
Quoique l'amitié exige des consonnances dans les goûts, elle admet aussi les contrastes, sans lesquels peut-être elle ne subsisterait pas. La nature en établit parmi les frères en les faisant naitre les uns après les autres, quelquefois à de si grands intervalles, que le
premier aura atteint la jeunesse, tandis que les autres seront dans l'adolescence, et que le dernier ne sera pas sorti de l'enfance; mais ces différences, loin d'affaiblir l'amour fraternel, le fortifient. 11 en est d'une famille composée de frères inégaux en âge, en caractères, en talents, comme de la main formée de doigts de diverses proportions, qui s'entr'aident beaucoup plus que s'ils étaient de force et de grandeur égales. Pour l'ordinaire, lorsqu'ils saisissent tous ensemble un objet, le pouce, comme le plus fort, serre à lui seul ce que les autres saisissent tous ensemble. Le plus petit, comme le plus faible, clôt la main; ce qu'il ne pourrait faire, s'il était aussi long que les autres. Il n'y a point de jalousie entre les derniers qui travaillent moins, mais qui supportent les autres, et les premiers, qui tiennent la plume, ou ceux qui sont décorés d'un anneau. Quelque inégalité donc qu'il y ait entre les talents et les conditions des frères, il n'y a qu'une seule chose à leur inspirer, c'est la concorde, afm qu'ils puissent agir de concert comme les doigts de la main
Beilnardin de Saint-Pierre.
Harmonies de la nature, VII. De l'amitié.