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La vie de famille

Je n'ai jamais goûté avec autant d'intimité et de recueillement le bonheur de la vie de famille. Jamais ce parfum qui circule dans tous les appartements d'une maison pieuse et heureuse ne m'a si bien enveloppé. C'est comme un nuage d'encens invisible que je respire sans cesse. Tous ces menus détails de la vie intime don! l'enchaînement constitue la journée sont pour moi autant de nuances d'un charme continu qui va se développant d'un bout à l'autre du jour.

Le salut du malin qui renouvelle en quelque sorte le pi lisir de la première arrivée, car la formule avec laquelle on s'aborde est à peu près la même, et d'ailleurs la séparation de la nuit imite assez bien les séparations plus longues, connue elles étant pleine de dangers et d'incertitudes; le déjeuner, repas dans lequel on fête immédiatement le bonheur de s'être retrouvé; la promenade qui suit, sorte de salut et d'adoration que nous allons rendre à la nature; notre rentrée et notre clôture dans une chambre toute lambrissée à l'antique, donnant sur la mer, inaccessible au bruit du ménage, en un mot vrai sanctuaire de travail; le dîner, qui nous est annoncé, non par le son de la cloche qui rappelle trop le collège ou la grande maison, mais par une voix douce; la gaieté, les vives plaisanteries, les causeries ondoyantes qui flottent sans cesse durant le repas; le feu pétillant de branches sèches autour duquel nous pressons nos chaises immédiatement après; les douces choses qui se disent à la chaleur de la flamme qui bruit tandis que nous causons, et, s'il fait soleil, la promenade au bord de la mer qui voit venir à elle une mère, son enfant dans les bras, le père de cet enfant et un étranger, ces deux-ci un bâton à la main; les lèvres roses de la petite fille qui parlent en même temps que les flots, quelquefois les larmes qu'eUe verse, et les cris de la douleur enfantine sur le rivage de la mer; nos pensées à nous, en considérant la mère ei l'enfant qui se sourient, ou l'enfant qui pleure et la mère qui tâche de l'apaiser avec la douceur de ses cai'cssc et de sa voix; l'Océan qui va toujours roulant son train de vagues et de bruits; les branches mortes que nous coupons en nous en allant cà et là dans le taillis, pour allumer au retour un feu prompt et vif; ce petit travail de bûcheron qui nous rapproche de la nature et nous rappelle l'ar-

deur singulière de M. Féli* pour le même labeur; les heures d'étude et d'épanchement poétique, qui nous mènent jusqu'au souper; ce repas qui nous appelle avec la même douce voix et se passe dans les mêmes joies que le dîner, mais moins éclatantes, parce que le soir voile tout, tempère tout; la soirée qui s'ouvre par l'éclat d'un feu joyeux, et, de lecture en lecture, de causeries en causeries, va expirer dans le sommeil; à tous les. charmes d'une telle journée ajoutez je ne sais quel rayonnement angélique, quel prestige de paix, de fraîcheur et d'innocence, que répandent la tète blonde, les yeux bleus, la voix argentine, les ris, les petites moues pleines d'intelligence d'un enfant qui, j'en suis sûr, fait envie à plus d'un ange, qui vous enchante, vous séduit, vous fait raffoler avec un léger mouvement de ses lèvres, tant il y a de puissance dans la faiblesse! à tout cela ajoutez enfin les rêves de l'imagination, et vous serez loin encore d'avoir atteint la mesure de toutes ces félicités intimes.

Maurice de Guérin.

Journal.

LecolTre, éditeur.

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