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De la solidarité des membres d'une même famille

Je crois - que la théorie de la réversibilité^ est si naturelle à l'homme, qu'on peut la regarder comme une vérité irwée dans toute la force du terme, puisqu'il est

1. C'est le nom que dans l'inlimitc on donnait à M. de Lamennais, près duquel Maurice de Cucrin avait vécu, à ia Chênaie.

2. C'est le sénateur qui parle, s'adressant à deux interlocuteurs, le comte et le chevalier.

5. Dans un article sur L. Veuillot, M. Jules Lemaitrc appelait cette théorie de la réversibilité une fonne du communisme, le commu- Dismc des âmes.

absolument impossible que nous l'ayons apprise. Mais croYoz-YOus qu'il le fût également de découvrir ou d'entrevoir au moins la raison tic ce dogme universel?

Plus on examine l'univers, et plus on se sent porté à croire que le mal vient d'une certaine division qu'on ne sait expliquer, et que le retour au bien dépend d'une force contraire qui nous pousse sans cesse vers une certaine unité tout aussi inconcevable*. Cette communauté de mérite, cette réversibilité que vous avez si bien prouvées, ne peuvent venir que de cette unité que nous ne comprenons pas. En réiléchissant sur la croyance générale et sur l'instinct naturel des hommes, on est frappé de cette tendance qu'ils ont à unir des choses que la nature semble avoir totalement séparées : ils sont très disposés, par exemple, à regarder un peuple, une ville, une corporation, mais surtout une famille, comme un être moral et unique, ayant ses bonnes et ses mauvaises qualités, capables de mériter ou démériter, et susceptible par conséquent de peines et de récompenses. De là vient le préjuge, ou pour parler plus exactement, le dogme de la noblesse, si universel et si enraciné parmi les hommes. Si vous le soumettez à l'examen de la raison, il ne soutient pas l'épreuve; car il n'y a pas, si nous ne consultons que le raisonnement, de distinction qui nous soit plus étrangère que celle que nous tenons de nos aïeux : cependant il n'en est pas de plus estimée, ni même de plus volontiers reconnue, hors le temps des factions, et alors même les attaques qu'on

1. I-e genre humain en corps pourrait, danscellesupposition, adiesser à Dieu ces m("^mes paroles employées par saint Augustin parlant de lui-même : « Je fus coupé en pièces au moment où je me séparai de ton unité pour me perdre dans une foule d'objets : tu daignas rassembler les morceaux de moi-même. » Colligens me a dispcrsione in qnn frustrathn discissus sum, clum ab uno te aversus iti mulla evamti. D. August., Conf., ii, 1, 2. (Note de l'auteur.)

lui porte sont encore un hommage indirect et une reconnaissance formelle de celte grandeur qu'on voudrait anéantir.

Si la gloire est héréditaire dans l'opinion de tous les hommes, le blâme l'est de même, et par la même raison. On demande quelquefois, sans trop y songer, pourquoi la honte d'un crime ou d'un supplice doit retomber sur la postérité du coupable; et ceux qui font cette question se vantent ensuite du mérite de leurs aïeux : c'est une contradiction manifeste.

Le Chevalier. — Je n'avais pas remarqué cette analogie.

Le Sénateur. — Elle est cependant frappante. Un de vos aïeux, monsieur le Chevaher (j'éprouve un très grand plaisir à vous le rappeler), fut tué en Egypte à la suite de saint Louis; un autre périt à la bataille de Marignan en disputant un drapeau ennemi; enfm votre dernier aïeul perdit un bras à Fontenoi. Vous n'entendez pas sans doute que cette illustration vous soit étrangère, et vous ne me désavouerez pas, si j'affirme que vous renonceriez plutôt à la vie qu'à la gloire qui vous revient de ces belles actions. Mais songez donc que si votre ancêtre du xni* siècle avait livré saint Louis aux Sarrasins au lieu de mourir à ses côtés, cette infamie vous serait commune par la même raison et avec la même justice qui vous a transmis une illustration tout aussi personnelle que le crime, si l'on n'en croyait que notre petite raison. Il n'y a pas de milieu, monsieur le Chevalier; il faut ou recevoir la honte de bonne grâce, si elle vous échoit, ou renoncer à la gloire. Aussi l'opinion sur ce point n'est pas douteuse. Il n'y a sur le déshonneur héréditaire d'autre incrédule que celui qui en soufTrc : or, ce jugement est évidcmm.ent nul. A ceux qui, pour le seul plaisir de montrer de l'esprit et de contredire les idées

renies, parlent ou même font des livres contre ce qu'ils appellent le hasard ou le préjugé de la naissance, proposez, s'ils ont un nom ou seulement de l'honneur, de s'associer par le mariage une iamille flétrie dans les temps anciens , et vous verre/, ce qu'ils vous répondront.

Quant à ceux qui n'auraient ni l'un ni l'autre, comme ils parleraient aussi pour eux, il faudrait les laisser dire.

Cette même théorie ne pourrait-elle point jeter quelque jour sur cet inconcevable mystère de la punition des fils pour les crimes de leurs pères? Rien ne choque au premier coup d'œil comme une malédiction héréditaire : cependant, pourquoi pas, puisque la bénédiction l'est de même? Et prenez garde que ces idées n'appartiennent pas seulement à la Bible S comme on l'imagine souvent. Cette hérédité heureuse ou malheureuse est aussi de de tous les temps et de tous les pays : elle appartient au Paganisme comme au Judaïsme ou au Christianisme; à l'enfance du monde, comme aux vieilles nations; on la trouve chez les théologiens, chez les philosophes, chez les poètes, au théâtre et à l'Église.

Les arguments que la raison fournit contre celte théorie ressemblent à celui de Zenon contre la possibilité du mouvement 2 ; on ne sait que répondre, mais on marche. La famille est sans doute composée d'individus qui n'ont rien de commun suivant la raison; mais

1. La Bible disait que lorsque les parents manîrent des raisins verts, les dents des enfants sont agacées. J. de Maistre fait en outre allusion au dogme du péché originel.

2. Zenon d'Éléc a donné non pas un, mais quatre arguments contre la réalité du mouvement, arguments qui donnent encore de la tablature aux philosopiics do notre temi)5. Le plus célèbre do ces arguments est ['Achille, qui tend à démontrer qu'Achille aiix pi(îds légrrs ne rattrapera pas une tortue.

suivant l'instinct et la persuasion universelle, toute famille est tnieK

J. DE Maistre

Les Soii'ées de Sainl-Pétersbourg.

Dixième entretien.

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