‹ Extraits des moralistesChapitre 171 sur 299 · Du sérieux dans l'éducation · texte numérisé non relu

Du sérieux dans l'éducation

Il n'est pas bon d'apprendre la morale aux enfants en badinant*. S'il doit y avoir, dans la vie humaine, quelque chose d'immuable et d'indépendant de nos goûts, de nos fantaisies, de notre volonté, c'est le devoir. C'est là le terme qu'il ne faut jamais remuer, le rocher où l'on se sauve, et où le flux et le reflux de nos inclinations doit venir se briser, même dans les orages de la fortune et des passions. Il nous importe d'accoutumer notre esprit à le considérer comme ne devant jamais changer ni de solidité, ni de place. Cependant, dans la plupart de leurs leçons badines, nos derniers moralistes font du devoir une espèce de jouet avec lequel ils prétendent exercer la jeunesse à bien faire. Ils lui donnent mille faces, et, l'asseyant sur le sable mouvant de notre imagination ou de notre sensibilité,

1. Cf. Kant, Traité de pédagogie (édition Thamin), p. 96 : « On dit toujours qu'il faut tout présenter aux enfants de telle sorte qu'ils le fassent par inclination. Dans beaucoup de cas sans doute cela est bon, mais il y a beaucoup de choses qu'il faut leur prescrire comme des devoirs. Cela leur sera plus tard de la plus grande utilité pendant toute leur vie. Car dans les charges publiques, dans les travaux qu'exigent les fonctions que nous avons à remplir, et dans beauroup d'autres cas le devoir seul peut nous conduire, et non l'incliiialion. Quand on supposerait que l'enfant n'aperçoit pas le devoir, toujours vaudrait-il mieux qu'on lui on donnât l'idée, et il voit bien d'ailleurs qu'il a des devoirs comme enfant, quoiqu'il voie plus diflicilement qu'il en a comme homme. >

ils veulent en faire l'oltjet de ce qu'il y a de plus léger et de plus variable en nous, notre plaisir. Ce n'est pas ainsi qu'il faut traiter cette grande affaire de la vie, d'où dépend toute la vertu. Il est essentiel de la conduire avec une gravité profonde, constante, uniforme; et cela importe non seulement au bonheur des hommes, mais aux plaisirs mêmes de l'enfance. Il y a, dans l'âme humaine, dès le moment où elle se forme, une partie sérieuse, aussi bien qu'il en est une légère et frivole. Les enfants participent à la fois de l'impulsion qui les jeta où ils sont venus et du progrès qui les entraîne où ils doivent aller. Ils sentent leur destination éloignée, plus encore qu'ils ne se ressentent de leur origine si proche. S'il y a autour d'eux un mouvement qui les distrait, il y a devant eux une lumière qui les attire, lumière si convenable à leur nature, que, sans qu'ils la distinguent nettement, tout ce qui en participe les charme. Le sublime de tous les genres, celui des mots, celui des sentiments, leur cause toujours du plaisir; tous lui payent le tribut d'une admiration aveugle. Vous ne sauriez donc satisfaire à tous leurs besoins en cherchant à les amuser par un éternel badinage. Leur esprit veut s'en reposer; et, quand vous leur présentez comme plaisant ce qui par sa nature est sérieux; quand vous leur faites pratiquer, en se jouant et comme un divertissement, ce qui doit être pratiqué posément et comme un sacrifice, ils sentent, malgré eux et malgré vous, dans leur conduite, le malaise secret et le mécontentement involontaire d'une fausse position.

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