L'homme est un animal sociable
Quel malheur n'est-ce pas pour une créature destinée à la société plus particulièrement qu'aucune autre, d'ètie dénuée de ces penchants qui la portera-ent au bien et à l'intérêt général de son espèce? Car il faut convenir qu'il n'y en a point de plus ennemie de la solitude que l'homme dans son état naturel. 11 est entraîné, malgré qu'il en ait, à rechercher la connaissance, la familiarité et l'estime de ses semblables : telle est en lui la force de raffection sociale, qu'il n'y a ni résolution, ni combat, ni violence, ni précepte qui le retiennent; il faut, ou céder à l'énergie de cette passion, ou tomber dans un abattement aOVeux et dans une mélancolie qui peut être mortelle*.
1. On sait qu'Aristote d(5finit l'homme « un animal politique », c'està-dire fait pour vivre en société. La même remarque a été faite, avec
L'homme insociable, ou celui qui s'exile volontairement du monde, et qui, rompant tout commerce avec la société, en abjure entièrement les devoirs, doit être sombre, triste, chagrin, et mal constitué.
L'homme séquestré, ou celui qui est séparé des hommes et de la société, par accident ou par force, doit éprouver dans son tempérament de funestes effets de cette séparation^ Latristesse et la mauvaise humeur s'engendrent partout où l'affection sociale est éteinte ou réprimée : mais a-t-elle occasion d'agir en pleine liberté et de se manifester dans toute son énergie, elle transporte la créature. Celui dont on a brisé les liens, qui renaît à la lumière au sortir d'un cachot où il a été longtemps détenu, n'est pas plus heureux dans les premiers moments de sa liberté. Il y a peu de personnes qui n'aient éprouvé la joie dont on est pénétré lorsque, après une longue retraite, une absence considérable, on ouvre son esprit, on décharge son cœur, on épanche son âme dans le sein d'un ami.
Cette passion se manifeste encore bien clairement dans les personnes qui remplissent des postes éminents, dans les princes, dans les monarques, et dans tous ceux que leur condition met au-dessus du commerce ordinaire des hommes, et qui, pour se conserver leurs respects, trouvent à propos de leur dérober leur personne, et de laisser entre les hommages et leur trône une vaste distance. Ils ne sont pas toujours les mêmes : cette affectation se dément dans le domestique. Ces ténébreux
des preuvesabondantesà l'appui, par un grand nombre de philosophes et de moralistes. L'homme n'est pas d'ailleurs le seul animal qui ait besoin de la société de ses semblables.
1. De là la cruauté de l'emprisonnement cellulaire, à moins qu'elle ne soit corrigée par de fréquentes visites faites aux prisonniers par des surveillants ou par des personnes charitabl s.
monarques de l'Orient, ces fiers sullans se rapprochent de ceux qui les environnent, se livrent et se communiquent; on remarque, à la vérité, qu'ils ne s'adressent pas ordinairement aux plus honnêtes gens : mais qu'importe à la certitude de nos propositions? 11 suffit que, soumis à la commune loi, ils aient besoin de confidents et d'amis. Que des gens sans aucun mérite, que des esclaves, que les mortels quelquefois les plus vils et les plus méprisables remphssent ces places d'honneur et soient érigés en favoris, l'énergie de l'afTection sociale n'en sera que plus marquée. C'est pour des monstres que ces princes sont hommes; ils s'inquiètent pour eux; c'est avec eux qu'ils se déploient, qu'ils sont ouverts, hbres, sincères et généreux ; c'est en leurs mains qu'ils se plaisent quelquefois à déposer leur sceptre.
Diderot
Essat sur le mérite et la vertu.