‹ Extraits des moralistesChapitre 181 sur 299 · Des diverses sortes d'amour · texte numérisé non relu

Des diverses sortes d'amour

On distinofue communément deux sortes d'amour, l'une desquelles est nommée amour de bienveillance, c'est-à-dire qui incite à vouloir du bien à ce qu'on aime; l'autre est nommée amour de concupiscence, c'est-àdire qui fait désirer la chose qu'on aime. Mais il me semble que cette distinction regarde seulement les eOets de l'amour, et non point son essence, car sitôt qu'on s'est joint de volonté à quelque objet, de quelque nature qu'il soit, on a pour lui de la bienveillance, c'est-à-dire on joint aussi à lui de volonté les choses qu'on croit lui être convenables : ce qui est un des principaux ellets de l'amour. Et si on juge que ce soit un bien de le posséder, ou d'être associé avec lui d'autre façon que de volonté, on le désire : ce qui est aussi l'un des plus ordinaires effets de l'amour.

Il n'est pas besoin aussi de distinguer autant d'espèces d'amour qu'il y a de divers objets qu'on peut aimer; car, par exemple, encore que les passions qu'un ambi-^ lieux a pour la gloire, un avaricieux pour l'argent, un| ivrogne pour le vin, un homme d'honneur pour son5 ami et un bon père pour ses enfants, soient bien dif-. férentes entre elles, toutefois, en ce qu'elles participent

de l'amour, elles sont semblables. Mais les trois premiers n'ont de l'amour que pour la possession des objets aux quels se rapporte leur passion, et n'en ont point pour le^. objets mêmes, pour lesquels ils ont simplement du désir, mêlé avec d'autres passions particulières. Au lieu que l'amour qu'un bon père a pour ses enfants est si pur, qu'il ne désire rien avoir d'eux, et ne veut point les posséder autrement qu'il fait, ni être joint à eux plus étroitement qu'il est déjà; mais les considérant comme d'autres soi-même, il recherche leur bien comme le sien propre, ou même avec plus de soin, pour ce que se représentant que lui et eux font un tout, dont il n'est pas la meilleure partie, il préfère souvent leurs intérêts aux siens, et ne craint pas de se perdre pour les sauver. L'affection que les gens d'honneur ont pour leurs amis est de cette nature, bien qu'elle soit rarement si parfaite....

On peut, ce me semble, avec meilleure raison distinguer l'amour par l'estime qu'on fait de ce qu'on aime, à comparaison de soi-même : car lorsqu'on estime l'objet de son amour moins que soi, on n'a pour lui qu'une simple affection ; lorsqu'on l'estime à l'égal de soi, cela se nomme amitié ; et lorsqu'on l'estime davantage, la passion qu'on a peut être nommée dévotion. Ainsi on peut avoir de l'affection pour une fleur, pour un oiseau, pour un cheval ; mais, à moins que d'avoir l'esprit fort déréglé, on ne peut avoir de l'amitié que pour des hommes. Et ils sont tellement l'objet de cette passion, qu'il n'y a point d'homme si imparfait qu'on ne puisse avoir pour lui une amitié très parfaite lorsqu'on en est aimé et qu'on a l'àme véritablement noble et généreuse.... Pour ce qui est de la dévotion, son principal objet est sans doute la souveraine Divinité, à laquelle on ne saurait manquer d'être dévot lorsqu'on la connaît, comme

il faut ; mais on peut aussi avoir de la dévotion pour son prince, pour son pays, pour sa ville, et même pour un homme particulier, lorsqu'on l'estime beaucoup plus que soi. Or, la difTérence qui est entre ces trois sortes d'amour paraît principalement par leurs elTets ; car, d'autant qu'en toutes on se considère comme joint et uni à la chose aimée, on est toujours pnH d'abandonner la moindre partie du tout qu'on compose avec elle pour conserver l'autre. Ce qui fait qu'en la simple alfection l'on se préfère toujours à ce qu'on aime ; et qu'au contraire en la dévotion l'on préfère tellement la chose aimée à soi-même qu'on ne craint pas de mouiir pour la conserver. De quoi on a vu souvent des exemples en ceux qui se sont exposés à une mort certaine pour la défense de leur prince, ou de leur ville, et mf'me aussi quelquefois pour des personnes particulières auxquelles ils s'étaient dévoués.

Descartes.

Les Passions de l'âme, 2' partie, art. 81-85.

2 — L'amitié

J'ai toujours admiré la morale d'Épicure, et je n'estime rien tant, de sa morale, que la préférence qu'il donne à l'amitié sur toutes les autres vertus*. En effet, la justice n'est Qu'une vertu, établie pour maintenir la société humaine. C'est l'ouvrage des hommes ; l'amitié est l'ouvrai-'C de la nature ; l'amitié fait toute la douceur de

1. L'amitit- tient en efTet une grande place dans la morale d'Epicure, et dans toutes les morales antiques. Il y eut des amitiés épicuriennes célèbres. On sait que Montaigne, ce moderne épicurien, a aussi nierveilleusement parlé de l'amitié.

SKMIMENTS ALTRUISTES. 391

notre vie, (luaiul la jusiice, avec tontes ses rigueurs, a bion de la poiiie à faire notre sûreté. Si la prndonce nons fait éviter qnelqnes nianx, l'amitié les sonlagc tons ; si la prndence nons fait acqnérir des biens, c'est l'amitié qni en fait goûter la jouissance. Avez-vous besoin de conseils fidèles, qui peut vous les donner qu'un ami? A qui confier vos secrets, à qui ouvrir votre cœur, à (pii découvrir votre âme, qu'à un ami? Et quelle gèno serait-ce d'être tout resserré en soi-même, de n'avoir <[ue soi pour confident de ses affaires et de ses plaisirs? Les plaisirs ne sont plus plaisirs dès qu'ils ne sont pas communiqués. Sans la confiance d'un ami, la fclicilé du ciel serait ennmjeuse^. J'ai observé que les dévots les plus détachés du monde, que les dévots les plus attachés à Dieu, aiment en Dieu les dévots, pour se faire des objets visibles de leur amitié. Une des grandes douceurs qu'on trouve à aimer Dieu, c'est de pouvoir aimer ceux qui l'aiment.

Je me suis étonné, autrefois, de voir tant de confidents et de confidentes sur notre théâtre : mais j'ai trouvé, à la fin, que l'usage en avait été introduit fort à propos; car une passion, dont on ne fait aucune con-v fidence à personne, produit plus souvent une contrainte fâcheuse pour l'esprit qu'une volupté agréable pour les sens. On ne rend pas un commerce amoureux public sans honte; on ne le tient pas fort secret sans gène. Avec un confident, la conduite est plus sûre, les inquiétudes se rendent plus légères, les plaisirs redoublent, toutes les peines diminuent. Les poètes, qui connaissent bien la contrainte que nous donne une passion cachée, nous en font parler aux vents, aux ruisseaux, aux arbres, cî^oyant qu'il vaut mieux dire ce qu'on sent aux choses

1. C'est une pensée d'un ancien que cite Saint-Évremond, sans indiquer de référence.

inanimées que de le tenir trop secret, et se faire un second tourment de son silence.

Comme je n'ai aucun mérite éclatant à faire valoir, je pense qu'il me sera permis d'en dire un, qui ne fait pas la vanité ordinaire des hommes : c'est de m'ètre attiré, pleinement, la confiance de mes amis ;et l'homme le plus secret que j'aie connu en ma vie, n'a été plus caché avec les autres, que pour s'ouvrir davantage avec moii. Il ne m'a rien celé, tant que nous avons été ensemble ; et peut-être qu'il eût bien voulu me pouvoir dire toutes choses, lorsque nous avons été séparés. Le soKV'-nir d'une confidence si chère m'est bien doux; la pensée de l'état où il se trouve m'est plus douloureuse. Je me suis accoutumé à mes malheurs, je ne m'accoutumerai jamais aux siens, et puisque je ne puis donner que de la douleur à son infortune, je ne passerai aucun jour sans m'aflliger ; je n'en passerai au. un sans me plaindre.

Dans ces confidences si entières, on ne doit avoir aucune dissimulation. On traite mieux un ennemi quon hait ouvertement, qu'un ami à qui on se cache, avec ry/ ' on dissimule^.

Peut-être que notre ennemi recevra plus de ma! i^ar notre haine; mais un ami recevra plus d'injure par notre feinte. Dissimuler, feindre, déguiser, sont des défauts qu'on ne permet pas dans la vie civile; à plus forte raison ne seront-ils pas soufferts dans les amitiés pardculières.

Saint-Évremond.

Idées et Maximes sur la relif/ion, la philosophie, la morale et les autres sciences. Sur l'amitié.

1. On pense que Saint-Evremond fait ici allusion au surintendant Fouquet, dont la disgrâce fut l'occasion de celle de Saint-Evremond.

Page 1