Du choix des amis
Il y a deux manières de classer les gens que nous connaissons : la première, utilitaire, se rapporte à nous, et distingue les amis, les ennemis, les antipathiques, les indilVérents, ceux qui peuvent nous rendre service ou nous nuire; la seconde, désintéressée, les échelonne d'après leur valeur intrinsèque, leurs quahtés ou leurs défauts propres, en dehors des sentiments qu'ils ont pour nous ou que nous éprouvons pour eux.
Ma tendance est pour la seconde espèce de classement. J'apprécie les hommes, moins pour l'affection spéciale qu'ils me témoignent que pour leur excellence personnelle, et je ne puis confondre la gratitude avec l'estime. Le cas favorable, c'est quand on peut unir ces deux sentiments. Un cas pénible, c'est quand on doit de la reconnaissance sans éprouver de respect et de sécurité.
Je ne crois pas volontiers à la durée des états accidentels. La générosité d'un avare, la complaisance d'un égoïste, la douceur d'un être emporté, la tendresse d'une nature sèche, la piété d'un cœm^ prosaïque, l'humilité d'un amour-propre irritable m'intéressent comme phénomènes et peuvent même me toucher si j'en suis l'occasion, mais ils m'inspirent peu de confiance. Je prévois trop leur fin. Toute exception tend à disparaître et à rentrer dans la règle. Tout privilège est temporaire et d'ailleurs je suis moms flatté que soucieux d'être l'objet d'un privilège.
Le caractère primitif a beau être recouvert par les alluvions ultérieures de la culture et de l'acquis, il revient