Cf. Mabion, la Solidarité morale
5. Descartes passe en re\'ue'les vérités indispensables à connaître pour la conduite de la vie. Il vient démettre au nombre de ces vérités rcxistenr.' de Dieu et d'une âme inimorlelle.
séqiient les inlérèls sont en qiii'Kiue façon distincts de ceux du rosle du monde, on doit toulerois penser qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est en elTet l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet État, de cette société, de cette famille à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance; et il faut toujours préférer les intérêts du tout dont on est partie à ceux de sa personne en particulier : toutefois avec mesure et discrétion; car on aurait toit de s'exposer à un grand mal pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays; et si un homme vaut plus lui seul que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidélité, et généralement aucune vertu; au heu qu'en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et môme on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui lorsque l'occasion s'en présente ; jusque-là qu'on voudrait aussi perdre son âme, s'il se pouvait, pour sauver les autres; en sorte que cette considération est la source et l'origine de toutes les plus héroïques actions que fassent les hommes. Car pour ceux qui s'exposent à la mort par vanité : pour ce qu'ils espèrent en être loués, par stupidité : pour ce qu'ils n'appréhendent pas le danger, je crois qu'ils sont plus à plaindre qu'à priser; mais lorsque quelqu'un s'y expose pour ce qu'il croit que c'est son devoir, ou bien lorsqu'il soulTre quelque autre mal afin qu'il en revienne du bien aux autres; encore qu'il ne considère peut-être plus expressément qu'il fait cela pour
ce qu'il doit plus au public dont il est une partie qu'à soimême en son particulier, il le fait toutefois en vertu de cette considération qui est confusément en sa pensée ; et on est naturellement porté à l'avoir, lorsqu'on connaît et qu'on aime Dieu comme il faut; car alors, s'abandonnant du tout à sa volonté, on se dépouille de ses propres intérêts, et on n'a point d'autre passion que de faire ce qu'on croit lui être agréable. En suite de quoi on a des satisfactions d'esprit et des contentements qui valent incomparablement davantage que toutes les petites joies passagères qui dépendent des sens.
Descartes.
Lettre à la princesse Elisabeth.