De la sympathie
Si nous ne pensions qu'à nous seuls, nous ne pourrions jouir que des biens qui nous sont particuliers ; au lieu que, si nous nous considérons comme parties de quelque autre corps, nous participons aussi aux biens qui lui sont communs, sans être privés pour cela d'aucun de ceux qui nous sont propres; et il n'en est pas de même des maux, car, selon la philosophie, le mal n'est rien de réel, mais seulement une privation; et lorsque nous nous attristons à cause de quelque mal qui arrive à nos amis, nous ne participons point pour cela au défaut dans lequel consiste ce mal : même quelque tristesse ou quelque peine que nous ayons en telle occasion, elle ne saurait être si grande qu'est la satisfaction intérieure
1. Dans son livre sur le Plaisir et la Douleur, M. Fr. Bouillier a analysé avec détail les plaisire que nous devons à la sympathie.
qui accompagne toujours les bonnes actions, et principaltMnont celles qui procèdent d'une pure alTeclion pour autrui, qu'on ne rapporte point à soi-même, c'est-à-dire de la vertu chrétienne qu'on nomme charité. Ainsi l'on peut, même en pleurant et prenant beaucoup de jieine, avoir plus de plaisir que lorsqu'on rit et qu'on se repose. Et il est aisé à prouver que ce plaisir de l'àme auquel consiste la béatitude n'est pas inséparable de la gaieté et de l'aise du corps, tant par l'exemple des tragédies, qui nous plaisent d'autant plus qu'elles excitent en nous plus de tristesse, que par celui des exercices du corps, comme la chasse, le jeu de paume, et autres semblables, qui ne laissent pas d'être agréables, encore qu'ils soient fort pénibles, et même on voit que souvent c'est la fatigue et la peine qui en augmentent le plaisir. Et la cause du contentement que l'àme reçoit en ces exercices consiste en ce qu'ils lui font remarquer la force, ou l'adresse, ou quelque autre perfection du corps auquel elle est jointe* : mais le contentement qu'elle a de pleurer en voyant représenter quelque action pitoyable et funeste sur un théâtre vient principalement de ce qu'il lui semble qu'elle fait une action vertueuse, ayant compassion des affligés ; et généralement elle se plaît de sentir émouvoir en soi des passions, de quelque nature (|u'elles soient, pourvu qu'elle en demeure maîtresse.
Descartes.
Lettre à la princesse Elisabeth.
1. Ce sentiment est une sympathie d'un genre particulier et que beaucoup n'appelleraient pas de ce nom. L'àme ici traite le corps ea étranger.