L'esclavage
Si j'avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais :
(( Les peuples d'Europe ayant exterminé ceux de l'Amérique, ils ont dû mettre en esclavage ceux de l'Afrique, pour s'en servir à défricher tant de terres.
(( Le sucre serait trop cher si l'on ne faisait travailler la plante qui le produit par des esclaves.
{( Ceux dont il s'agit sont noirs depuis les pieds jusqu'à la tète; et ils ont le nez si écrasé qu'il est presque impossible de les plaindre.
« On ne peut se mettre dans l'esprit que Dieu, qui est un être très sage, ait mis une âme, surtout une ànic bonne, dans un corps tout noir.
« On peut juger de la couleur de la peau par celle des cheveux, qui, chez les Égyptiens, les meilleurs philosophes du monde, était d'une si grande conséquence, qu'ils faisaient mourir tous les hommes roux qui leur tombaient entre les mains.
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« Une preuve que les nègres n'ont pas le sens commun, c'est qu'ils font plus de cas d'un collier de verre que de l'or, qui, chez les nations policées, est d'une si grande conséquence.
« Il est impossible que nous supposions que ces genslà soient des hommes, parce que, si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous ne sommes pas nous-mêmes des chrétiens.
« De petits esprits exagèrent trop l'injustice que l'on fait aux Africains; car, si elle était telle qu'ils le disent, ne serait-il pas venu dans la tète des princes d'Europe, qui font entre eux tant de conventions inutiles, d'en faire une générale en faveur de la miséricorde et de la pitié? »
Montesquieu.
L'Esprit des lois, 1. XV, ch. v.
U. — Du mensonge. — L'animal ne ment pas.
L'univers ne ment pas. Étudiez la physionomie de tous les êtres (car chacun a la sienne), vous verrez qu'ils disent ce qu'ils doivent dire. De génération en génération, l'expression de leurs sentiments internes s'est gravée sur leurs traits en signes involontaires : langage universel qui ne trompe que ceux qui veulent êlrc trompés.
Après avoir comparé les physionomies, les gestes instinctifs des hommes et des animaux, Dar^vin * a décrit les signes extérieurs des principales passions. Ces signes, se retrouvant à peu près les mêmes à chaque degré de
1. Grand naturaliste de notre siècle, l'un des principaux rcprcsontanls de la tlicoric transformiste. Il a écrit un livre sur V Expression des émoliuns.
l'échelle animale, sont dus à l'hérédité; l'homme les a reçus le plus souvent de ses premiers ancêtres. Il y a ainsi une tradition de marques extérieures pour chaque situation de l'esprit : amour, haine, surprise, désir, angoisse, souffrance, étonnement, crainte, horreur. A chacun de ces états internes répondent certains mouvements de muscles qui le trahissent aux yeux, comme si une main invisible révélait et gravait, au dehors, dans la chair et les fibres, la vie cachée.
Parmi ces situations de l'esprit, je cherche en vain le mensonge. Combien il serait utile de pouvoir en décrire scientifiquement les signes les plus caractéristiques! Par malheur, ce sont précisément ceux qui manquent au tableau comparé des expressions et des physionomies dans l'animal et dans l'homme.
Encore une fois, c'est que l'animal ne ment pas; il n'a pu transmettre à l'homme les signes caractéristiques du mensonge. Le loup, le tigre ne vous flattent pas pour vous mieux déchirer. Le lion ne se déride pas pour vous capter. Il ne se fait pas un rugissement de courtisan. La vipère se cache, il est vrai; mais dans ses yeux perçants vous pourriez lire sa haine. Elle ne ment pas. Le chien enragé montre par sa gueule écumante, par sa course effrénée, la rage qui le consume ; il ne ment pas. Même les singes anthropoïdes n'essayent pas de composer leurs traits. Ainsi de tous les autres. Ceux qui, comme l'araignce, tendent des embûches, ne caressent pas d'a%ance leur proie. Ils ne mentent pas. Quant au langage des animaux, ils écoutent et imitent des bruits et des voix étrangères. Mais, dans cette imitation, rien qui ressemble à l'intention de paraître ce qu'ils ne sont pas.
Un seul être ment sur la terre, c'est l'homme. Lui seul parvient à se composer un masque, un langage, un visage qui le fait paraître tout le contraire de ce qu'il
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est. De là vient la diriiculté de saisir les traits caractéristiques du mensonge. Nul animal inférieur ne peut en donner l'idée. Comment donc s'est formée la faculté de mentir dans l'homme? Pourquoi ce privilège? Question que personne ne s'est posée. 11 faut pourtant essayer de la résoudre. Toute la destinée humaine est là.
Chose étrange, en effet; il est plus facile de voir comment l'homme a reçu de l'animal, un héritage de vérité, que de voir comment et de qui il a reçu la capacité du mensonge.
Le carnassier ne sait que se tapir dans une embûche; mais, là, il ne sait pas adoucir sa lace, voiler sa paupière, fausser sa voix, dérider son front, sourire de sa gueule béante, se métamorphoser en agneau. L'homme le sait. Pourquoi? Parce qu'il a appris à se dominer; et, par cette puissance, l'instinct animal de la ruse devient mensonge réfléchi dans l'homme. Chez lui, tout peut mentir : le visage, la voix, la bouche, la main, les yeux, le geste, la marche, le corps entier. Ce qui n'est chez l'animal qu'une transformation inconsciente {mimicry) est instantané* chez l'homme. Il sait prendre la voix et la couleur de sa proie ; il sait mimer sa victime.