La médisance
Quand je dis que la médisance est un des vices les plus lâches et des plus odieux, ne pensez pas, chrétiens, que ce soit une morale détachée des règles et des maximes de la foi. C'est la morale du Saint-Esprit même, qui, dans le livre de l'Ecclésiastique et dans les Proverbes, s'est particulièrement servi de ces deux motifs pour nous inspirer l'horreur de ce péché. Comme nous sommes sensibles à l'honneur, il nous a pris par cet intérêt, en nous faisant voir que la médisance, qui est le péché dont nous nous préservons le moins et que nous vou-
(Irions lo plus aiiloriscr, de quelque manière que nous Ja considérions, j)ortc un caractère de làclieté dont on ne peut eiïacer l'opprobre; et c'est ce que saint Chrysosloine prouve admirablement dans une de ses homélies, par cette excellente démonstration qu'il en donne, et qui va sans doute vous convaincre.
Car, pour commencer par la personne qui sert d'objet à la médisance, voici le raisonnement de ce Père : Ou celui de qui vous parlez est votre ennemi, ou c'est votre ami, ou c'est un homme indifférent à votre égard. S'il est votre ennemi, dès là c'est ou haine ou envie qui vous engage à en mal parler; et cela même parmi les hommes a toujours été traité de bassesse, et l'est encore. Quoi que vous puissiez alléguer, on est en droit de ne vous pas croire, et de dire que vous êtes piqué; que c'est la passion qui vous fait tenir ce langage; que si cet homme était dans vos intérêts, vous ne le décrieriez pas de la sorte, et que vous approuveriez dans lui ce que vous censurez maintenant avec tant de malignité. En effet, c'est ce qui se dit ; et les sages qui vous écoutent, témoins de votre emportement, bien loin d'en avoir moins d'estime pour votre ennemi, n'en conçoivent que du mépris pour vous et de la compassion pour votre faiblesse. Au contraire, si c'est votre ami {car à qui la médisance ne s'atlaque-t-elle pas?), quelle lâcheté de trahir ainsi la loi de l'amitié, de vous élever contre celui même dont vous devez être le défenseur, de l'exposer à la risée dans une conversation, tandis que vous, l'entretener ailleurs de belles paroles; de le flatter d'une part, et de l'outrager de l'autre* ! Or il y en a, vous le savez,
1, Cf. Massili.on. Sermon sur la médisance : « Vous échappe-l-il jamais de ces discours indiscrets conirc vovis-mème?... Aimez votre frère comme vous vous aimez, et tout vous lamèncra à lui ; et vous serez incapable d'indiscrtîlion sur ses intérêts, et vous n'aurez plus
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en qui linlempérance de la langue va jusqu'à ce point d'infidélité, et qui n'épargneraient pas leur propre sang, leur propre père, quand il est question de railler et de médire. Mais je veux, conclut saint Chrysostome, que cet homme vous soit indifférent : n'est-ce pas une autre espèce de lâcheté de lui porter des coups si sensibles? Puisque vous le regardez comme indilFérenl, pourquoi l'entreprenez-vous? N'en ayant reçu nul mauvais oflice, pourquoi êtes-vous le premier à lui en rendre? Qu'a-t-il fait pour s'attirer le venin de votre médisance? Vous n'avez rien, dites-vous, contre lui, et cependant vous l'offensez et vous le blessez : je vous demande s'il est rien de plus lâche qu'un tel procédé.
Mais, de plus, quel temps choisit presque toujours le médisant pour frapper son coup? Celui où l'on est moins en état de s'en défendre.
Car ne croyez pas qu'il attaque son ennemi de front; il est trop circonspect dans son iniquité pour ne pas y apporter plus de précaution. Tandis qu'il vous verra, il ne lui échappera pas une parole. Qu'il aperçoive seulement un ami disposé à soutenir vos intérêts, il n'en faut pas davantage pour lui fermer la bouche. Mais éloignez-vous, et qu'il se croie en sûreté, c'est alors qu'il donnera un cours libre à sa médisance, qu'il en fera couler le fiel le plus amer, qu'il se déchaînera, qu'il éclatera. Or, quelle lâcheté «iinsulter un homme parce qu'il n'est pas en pouvoir de répondre! Et c'est néanmoins ce que font tous les médisants. Et voilà sur quoi particulièrement est établie l'obhgation de ne les pas écouter. On vous a dit cent fois que cette obligation est essentielle au pré-
besoin de nos instructions sur ce que vous devez à sa réputation et à sa gloire. »
ceptc de la chante, et qu'il est de la foi que quiconque prèle l'oreille à la médisance, dès là en devient complice; que, dans la pensée de saint Bernard, il n'y a souvent pas moins de désordre à entendre la médisance qn'à la faire, et que, selon saint Grégoire pape, il y aura peut-être un jour plus de chrétiens condamnés de Dieu pour avoir ouï parler que pour avoir parlé contre le prochain. On vous a dit tout cela; mais vous demandez sur quoi l'obligation de tout cela peut être fondée, et moi je dis qu'elle est particulièrement fondée sur la lâcheté du médisant. Car, comme c'est toujours des absents qu'il médit, il a été de la Providence que les absents fussent prémunis contre un mal si dangereux. Or, c'est à quoi Dieu a sagement pourvu par cette loi de la chanté qui nous oblige de ne point adhérer à la médisance; c'est-à-dire, ou de la condamner par notre silence, ou de la réfuter par nos paroles, ou de la réprimer par notre autorité : de sorte que si l'on s'échappe en ma présence à blesser Thonneur du prochain, je dois me regarder comme un homme député de Dieu pour le défendre, et comme le tuteur de la réputation de mon frère. Telle est l'importante commission dont Dieu nous a chargés, et qu'il nous a signifiée dans l'Ecclésiastique : Mandavit illis uîiicuique deproximo swo*. Le médisant est lâche : il faut que vous ayez une fermeté chrétienne, et que la charité trouve en vous autant de prolecteurs. Sans cela vous êtes responsables de tout le tort que votre prochain en soufrira.
BOURDALOUE
Sermon sur la Médisance.