CHAPITRE
1 — Fragilité de la vie
Il est étrange que les hommes puissent s'appuyer sur leur vie comme sur quelque chose de solide, eux qui ont des avertissements si sensibles et si continuels de son instabilité. Je ne parle pas de la mort de leurs semblables, qu'ils voient à tous moments disparaître à leurs yeux, et qui sont autant de voix qui leur crient ((u'ils sont mortels, et qu'il en faudra bientôt faire autant. Je ne parle pas non plus des maladies extraordinaires, qui sont comme des coups de fouet pour les tirer de leur assoupissement et pour les avertir de penser à mourir; je parle de la nécessité où ils sont de soutenir tous les jours la défaillance de leurs corps par le boire et parle manger. Qu'y a-t-il de plus capable de leur faire seniir leur faiblesse, que de les convaincre, par ce besoin continuel, de la destruction continuelle de leur corps qu'ils lâchent de réparer et de soutenir contre l'impétuosilc du torrent du monde qui les entraîne à la mort? car la faim et la soif sont proprement des maladies mortelles. Les causes en sont incurables, et, si l'on en arrêto l'effet pour quelque temps, elles l'emportent enfin sur tous les remèdes.
Qu'on laisse le plus grand esprit du monde deux jours sans manger, le voilà languissant et presque sans action et sans pensées, et uniquement occupé du sentiment dd
sa faiblesse et de sa défaillance. Il lui faut nt'cossaircment de la nourriliire pour faire agir les ressorts de son cerveau, sans quoi l'âme ne peut rien. Qu'y a-t-il de plus humiliant que celte nécessité? Et encore n'est-ce pas la plus fâcheuse, parce qu'elle n'est pas la })lus difficile à satisfaire; celle du dormir l'est bien autrement. Pour vivre il faut mourir tous les jours, en cessant de penser et d'agir raisonnablement, et en se laissant tomber dans un état où l'homme n'est presque plus distingué des bêtes; et cet état où nous ne vivons point emporte une grande partie de notre vie.
11 faut soullrir ces nécessités, puisque Dieu nous y assujettit. Mais il serait bien raisonnable au moins de les regarder comme des marques de notre faiblesse, puisque c'est en partie pour avertir l'homme de sa bassesse qu'il plaît à Dieu de le réduire ainsi tous les jours à l'état et ta la condition des bêtes. Cependant le dérèglement des hommes est tel, qu'ils changent en sujets de vanité ce qui les devrait le plus humihcr. Il n'y a rien où ils fassent paraître, quand ils le peuvent, plus de faste et de maguilicence que dans les festins. On se fait honneur de cette honteuse nécessité, et, bien loin de s'en humilier, on s'en sert à se distinguer des autres, quand ou est en état d'y apporter plus d'appareil et d'ostentation.
Nicole. De la faiblesse de l'homme.