Rapidité de la vie
La vie humaine est semblable à unchemni dont l'issue est lui précipice alfreux. On nous en avertit dès le premier pas; mais la loi est portée, il faut avancer toujours.
46 EXTRAITS DBS MORALISTES.
Je voudrais retourner sur mes pas : Marche! marche! Un poids invincible, une force irrésistible nous entraîne; il faut sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. Encore si je pouvais éviter ce précipice affreux! Non, non; il faut marcher, il faut courir : telle est la rapidité des années. On se console pourtant, parce que de temps en temps on rencontre des objets qui nous divertissent*, des eaux courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s'arrêter: Marche! marche! Et cependaul on voit tomber derrière soi tout ce qu'on avait passé : fracas effroyable! inévitable ruine! On se console, parce qu'on emporte quelques fleurs cueillies en passant, (|u'on voit se faner entre ses mains du matin au soir, et quelques fruits, qu'on perd en les goûtant : enchantement! illusion! Toujours entraîné, tu approches du gouffre aHroux : déjà tout commence à s'effacer, les jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs couleurs moins vives, les prairies moins riantes, les eaux moins claires : tout se ternit, tout s'efface. L'ombre de la mort se présente; on commence à sentir l'approche du gouffre fatal. Mais il faut aller sur le bord. Encore un pas : déjà l'horreur trouble les sens, la tcte tourne, les yeux s'égarent. Il faut marcher; on voudrai! retourner en arrière; plus de moyen : tout est tombé, tout est évanoui, tout est échappé-.
BOSSUET
Sermon pour le jour de Pâques
1. On sait le sens de ce mot de divertissement dans la langue do Bossuet et de Pascal. Et tout est pour eux divertissement, même les alTecUons les plus saintes, en dehors de l'amour de Dieu.
2. Bossuet composa une Élévation ou Méditation sur Iç. Brièveté de la vie vers 1648, dont voici des extraits intéressants à rapprocher du morceau que nous venons de citer :
« C'est bien peu de chose que l'homme, et tout ce qui a fin est
LA MOIIT.
Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons où la placer dans les diirérents âges de notre vie.
bien i)eu de chose. Le temps viendra où cet homme qui nous semblait si grand ne sera phis, où il sera comme l'enfant qui est encore à naili'o, où il ne sera rien. Si longtemps qu'on soit au monde, y serait-on mille ans, il en faut venir là. Il n'y a que le temps de ma vie qui me fait diirr-rent de ce qui ne fut jamais : cette diirérence est Jiien petite, puisqu'à la fin je serai encore confondu avec ce qui n'est point: ce qui arrivera le jour où il ne paraîtra pas seulement que j'aie été, et où peu m'importera combien de temps j'ai étr, puisque je ne serai plus. J'entre dans la vie avec la loi d'en sortir, je viens faire mon personnage, je viens me montrer comme les autres; après, il faudra disparaître. J'en vois passer devant moi, d'autres me verront passer; ceux-là même donneront à leurs successeurs le même spectacle; et tous enfin se viendront confondre dans le néant.
«Ma vie est de quatre-vingts ans tout au plus, prenons-en cent: qu'il y a eu de temps où je n'étais pas! Qu'il y en a où je ne serai point! Et que j'occupe peu de pir.ce dans ce grand abime des ans ! Je ne suis rien; ce petit intervalle n'est pas capable de me distinguer du néant où il faut que j'aille. Je ne suis venu que pour faire nombre: encore n'avait-on que faiie de moi, et la comédie ne serait pas moins bien jouée quand je serais demeuré derrière le théâtre. Ma partie est bien petite en ce monde, et si peu considérable, que, quand je regarde de près, il me semble que c'est un songe de ine voir ici, et que tout ce que je vois ne sont que de vains simulacres : Prxlerit figura hnjiis mnndi.
« Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus; et pour aller là, par combien de périls faut-il passer? par combien de maladies, etc.? à quoi tient-il que le cours ne s'en arrête a chaque moment? ne l'aije pas reconnu quantité do fois? J'ai échappé la mort à telle cl telle rencontre : c'est mal parler : « J'ai échappé la mort » : j'ai évité ce péril, mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre: à la fin il faut venir entie ses mains. 11 me semble que je vois un aibre battu des vents: il y a des feuilles qui tombent à chaque moment; les unes résistent plus, les autres moins : que s'il y en a qui échappent de lorage, toujours l'hiver viendra, qui les flétrira et les fera tomber. Ou, comme dans une grande tempête, les uns sont soudainement sulfoqués, les autres llottent sur un ais abandonné aux vagues; et lorsqu il croit avoir évité tous les péi ils, après avoir duré longtemps,
Nous ne regardons pas même la vieillesse comme le terme du moins sûr et inévitable. Le doute si l'on y parviendra, qui devrait, ce semble, borner en deçà nos espérances, fait que nous les étendons même au delà de
un flot le pousse contre un écueil, et le brise. 11 en est de même : le çrand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusques au bout; mais après avoir évité les altaqi'.es diverses de la mort, arrivant au bout de la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes, et tombent à la lin de leur course : leur vie s't'teint dellc-mème, comme une chandelle qui a consumé sa matière.
« Ma carrière est de quatre-vingts ans tout au plus, et de ces quatrevingts ans, combien y en a-t-il que je compte pendant ma vie? Le sommeil est plus semblable à la mort; lenfance est la vie dune lé le. Combien de temps voudrais-je avoir elFacé de mon adolescence? Et quand je serai le plus âgé, combien encore? Voyons à quoi tout cela se réduit : qu'est-ce que je compterai donc? Car to it cela n'en est déjà pas. Le temps où j'ai eu quelque contentement, où j'ai ac(iuis quelque honneur? mais combien ce temps est-il clairsemé drins ma vie! C'est comme des clous attachés à une longue muraille, dans quelque distance; vous diriez que cela occupe bien de la place; amassez-les, il n'y en a pas pour emplir la main! Si j'ùte le sommeil, les maladies, les inquiétudes, etc., de ma vie: que je prenne maintenant tout le temps où j'ai eu quelques contentements ou quelque honneur, à quoi cela va-t-il? Mais ces contentements, les ai-je eus tous ensemble? Les ai-je eus autrement que par parcelles? mais les ai-je eus sans inquiétude? Et s'il y a de l'inquiétude, les donnerai-je au temps que j'estime ou à celui que je ne compte pas? Et ne l'ayant pas eu à la fois, l'ai-je du moins eu tout de suite? L'inquiétude n'a-t-cUe pas toujours divisé deux contentements? iNe s'est-elle pas toujours jetée à la traverse pour les empêcher de se toucher? Mais que m'en reste-t-il? Des plaisirs licites, un souvenir inutile; des illicites, un legret, une obligation à l'enfer ou à la pénitence, etc. Ah! que nous avons bien ra.son de dire que nous, passons notre temps' Nous le passons véritablement et nous passons avec lui. Tout mon être tient a un moment; voilà ce qui me sépare du rien : celui-là s'écoule, j'en prends un autre : ils se passent les uns après les autres; les uns après les autres je les joins, tâchant de m'assurer; et je ne m'aperçois pas qu'ils m'entraînent insensiblement avec eux, et que je manquer ai au temps, non pas le temps à moi.
o Voilà ce que c'est que de ma vie; elce qui estépouvantahie, c'est f;ue cela passe à mon égard; devant Dieu cela demeure, ces choses me regardent. »
i.A Moill. ',:)
it'l ;îs^e. Notre ciainle, ne pouvant poser sur rien de certain, n'est plus qu'un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout; de sorte que l'incertitude, qui ne devrait tomber que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même.
Or, je dis d'abord, mes frères, que de toutes les dispositions, c'est ici la [dus téméraire et la moins sensée: j'en appelle à vous-mêmes. Un malheur qui peut arriver chaque jour est-il })lus à mépriser qu'un au'.re qui ne vous menacerait qu'au bout d'un certain nombre d'années? Quoi ! parce qu'on peut vous redemander votre âme à chaque instant, vous la posséderiez en paix, comme si vous ne deviez jamais la perdre; parce que le péril est toujours présent, l'attention serait moins nécessaire; et dans quelle autre affaire que celle du salut, l'incertitude devient-elle une raison de sécurité et de négligence? La conduite de ce serviteur de l'Évangile qui, sous prétexte que son maître tardait de revenir, et qu'il ignorait l'heure de son arrivée, usait de ses biens, comme n'en devant plus rendre compte, vous paraîtelle fort prudente? De quels autres motifs Jésus-Christ s'est-il servi pour nous exhorter à veiller sans cesse; et qu'y a-t-il dans la religion de plus propre à réveiller notre vigilance, que l'incertitude de ce dernier jour?
Ah! mes frères, si l'heure était marquée à chacun de nous, si le royaume de Dieu venait avec observation; si en naissant nous portions écrit sur notre front le nombre de nos années et le jour fatal qui les verra linir, ce point de vue fixe et certain, quelque éloigné (jn'il pût être, nous occuperait, nous troublerait, ne nous laisserait pas un moment tranquilles. Nous trouverions toujours trop court l'intervalle que nous verrions encore devant nous; cette image toujours présente malgré nous à notre esprit nous dégoûterait de tout, nous rendrait
les plaisirs insipides, la fortune indifférenle, le monde entier à charge et ennuyeux. Ce moment terrible, que nous ne pourrions plus perdre de vue, réprimerait nos passions, éteindrait nos haines, désarmerait nos vengeances, calmerait les révoltes de la chair, viendrait se mêler à tous nos projets; et notre vie, ainsi déterminée à un certain nombre de jours précis et connus, ne serait qu'une préparation à ce dernier moment. Sommes-nous sages, mes frères? la mort, vue de loin à un point sûr et marqué, nous eifrayerait, nous détacherait du monde et de nous-mêmes, nous rappellerait à Dieu, nous occuperait sans cesse; et cette même mort incertaine, qui peut arriver chaque jour, chaque instant; et cette mort qui doit nous surprendre, qui doit venir quand nous y penserons le moins; et cette mort qui est peut-être à la porte, ne nous occupe point, nous laisse tranquilles; que dis-je? nous laisse toutes nos passions, tous nos attachements criminels, toute notre vivacité pour le monde, pour les plaisirs, pour la fortune; et, parce qu'il n'est pas sûr si nous ne mourrons pas aujourd'hui, nous vivons comme si nos années devaient être éternelles.
Sur quoi pouvez-vous donc justilier cet oubli profond et incompréhensible, dans lequel vous vivez de votre dernier jour? Sur la jeunesse, qui semble vous promettre encore une longue suite d'années? La jeunesse! mais le fils de la veuve de Naïm était jeune ; la mort respecte-t-elle les âges et les rangs? La jeunesse! mais c'est justement ce qui me ferait craindre pour vous; des mœurs licencieuses, des plaisirs extrêmes, des passions outrées, les excès de la table, les mouvements de l'ambition, les dangers de la guerre, les désirs de la gloire, les saillies de la vengeance ; n'est-ce pas dans ces beaux jours que la plupart des hommes finissent leurs courses?
Sur quoi vous rassurez-vous donc encore? Sur la force du tempérament? Mais qu'est-ce que la santé la mieux établie? une étincelle qu'un souffle éteint : il ne faut qu'un jour d'infirmité pour détruire le corps le plus robuste du monde. Je n'examine pas après cela si vous ne vous llatlez point même là-dessus... ; je veux que vous prolongiez vos jours au delà même de vos espérances. Hélas! mes frères, ce qui doit finir peut-il vous paraître long? Regardez derrière vous; où sont vos premières années? que laissent-elles de réel dans votre souvenir? pas plus qu'un songe de la nuit ; vous rêvez que vous avez vécu, voilà tout ce qui vous en reste; tout cet intervalle qui s'est écoulé depuis votre naissance jusqu'aujourd'hui, ce n'est qu'un trait rapide qu'à peine vous avez vu passer. Quand vous auriez commencé à vivre avec le monde, le passé ne vous paraîtrait pas plus long ni plus réel; tous les siècles qui ont coulé jusqu'à nous, vous les regarderiez comme des instants fugitifs; tous les peuples qui ont paru et disparu dans l'univers, toutes les révolutions d'empires et de royaumes, tous ces grands événements qui embellissent nos histoires ne seraient pour vous que les différentes scènes d'un spectacle que vous auriez vu finir en un jour. Rappelez seulement les victoires, les prises de places, les traités glorieux, les magnificences, les événements pompeux des premières années de ce règne*; vous y touchez encore; vous en avez été la plupart, non seulement spectateurs, mais vous en avez partagé les périls et la gloire : ils passeront dans nos annales jusqu'à nos derniers neveux; mais pour vous ce n'est déjà plus qu'un songe, qu'un éclair qui a disparu, et que chaque jour efiace même de