Pialm., Lxi
soloii l'apparence : autant d'idées que vous vous en laites,
sont autant d'injustices....
On juge des intentions par les actions. Vous me direz qu'il est impossible d'en juger autrement; et moi je vous réponds, avec saint Jérôme, que c'est pour cela qu'il n'en faut pas juger du tout. Changeons la proposition, et exprimons-la en d'autres termes. On juge des actions sans en connaître le principe, qui sont les motifs et les intentions; ou plutôt on devine les motifs et les intentions, pour avoir droit d'interpréter et de censurer les actions. Je vous demande, mes chers auditeurs, s'il est rien de plus téméraire et de plus inique? Car, de raisonner comme l'homme mondain, à qui saint Augustin fait dire : Atlendo quid agat, et inteUigo propter quid agat; j'observe la manière d'agir, et, de la manière d agir, je conclus pourquoi l'on agit . C'est un abus, reprend ce saint docteur, puisqu'il est évident que la même chose peut être faite par cent motifs tout différents les uns des autres, et que ces différents motifs en doivent fonder autant de jugements tout opposés....
On juge sur le rapport d'autrui ; et quoiqu'en jugeant de la sorte on juge avec moins d'assurance, on se croit en droit de juger avec plus de liberté : comme si le jugement qu'on forme n'était un péché que pour celui qui l'a formé avant nous, et qui l'a ensuite communiqué aux autres.... Ah! chrétiens, où en sommes-nous, et sont-ce là les sages mesures que nous prenons ? Il se répand dans une ville, dans une cour, des bruits injurieux qui flétrissent telle personne et qui la perdent d'honneur ; disons-nous alors comme Lieu : Descendam, et videbo^ : je m'instruirai, je verrai, je démêlerai le vrai
1. Voici le toxte complet, citi' dans un autre passage de ce sermon, •ar P.ourdaloue : « ClamorSodomorum mulliplicatus est.et peccaluin
d'avec le faux, j'irai à la source des choses, je les approfondirai, et jusque-là je me garderai bien de décider? Est-ce ainsi que nous parlons ? Vous le savez, ces bruits, quelque frivoles qu'ils soient, sont favorablement reçus. Une maligne curiosité nous les fait recueillir, et une pernicieuse crédulité nous les fait trouver probables et vraisemblables. Nous donnons créance à des hommes, les uns médisants, les autres légers; ceux-ci peu éclairés, ceux-là peu sincères ; et sur leur parole nous hasardons des jugements dont nous devons nousmème répondre. Ils nous donnent leurs réflexions pour des faits, et nous les supposons comme tels. Ils nous font une histoire de leurs soupçons ; et ces soupçons nous semblent des vérités. Tout convaincus que nous sommes qu'il n'est point de canal plus infidèle que les rapports qui se répandent en secret, et qui bientôt deviennent publics, c'est de cette source que nous tirons mille fausses idées qui nous empoisonnent le cœur, et qui sont les semences fatales des haines et des divisions....
Mais, dit-on, je juge pour avoir vu, et il ne dépend pas de moi de voir ou de ne pas voir. Autre abus, d'autant plus dangereux et plus déplorable qu'il est souvent plus incorrigible, parce qu'il est suivi de l'obstination et de l'entêtement. Car, qu'y a-t-il de plus ordinaire que de prendre ses conjectures pour des évidences ? Et qu'y a-t-il au même temps de plus à craindre qu'un esprit de ce caractère, qui se fait des évidences de ce qui lui plaît, et qui croit avoir vu tout ce qu'il a jugé ? Vous n'avez pu ne pas voir ce qui était visible, et ce que vous avez condamné: non, chrétiens; mais il
eorum afrgravalum est nimis.Descendam et videbo utrum clamorcm qui venit ad me opère coinpleverint. » Gcnes.^ xvii;., 20.
FAUTES ENVUUS AUTllUI. 457
dépendait de vous de ne vous pas appliquer à ces vues souvent imaginaires; mais il dépendait de vous d'en détourner votre esprit ; mais il dépendait de vous de vous en défier, et de les tenir pour suspectes ; mais i\ dépendait de vous de leur opposer mille erreurs passées, où la présomption d'une évidence prétendue vous a fait tomber. Si vous en aviez usé de la sorte, ces vues qui vous ont donné du mépris pour votre frère en seraient tout au plus demeurées aux termes d'un simple doute, sur lequel vous auriez moins appuyé. 11 vous est permis de voir ce que vous voyez ; mais quand il s'agit de condamner, il ne vous est pas permis d'aimer à le voir, de chercher à le voir, de vous attacher à le voir : pourquoi ? parce qu'avec ces dispositions, il est infaillible que vous verrez souvent ce qui n'est pas, et que vous ne verrez pas ce qui est ; parce qu'avec ce désir malin, il est sûr que vous étendrez vos vues trop loin, que vous grossirez les objets, que vous verrez comme une poutre ce qui n'est qu'une paille et un atome, que vous regarderez comme un vice habituel ce qui n'est qu'une faute passagère, que l'impétuosité de votre esprit vous emportera, que la vraisemblance vous éblouira, que l'apparence vous trompera. Tant de fois peut-être on a jugé de vous sur ce qu'on a cru voir, et sur ce que vous prétendez qu'on n'a jamais vu ; et tant de fois vous vous êtes plaint de ces jugements précipités et mal fondés. Pourquoi ne vous dites-vous pas ce que vous avez dit aux autres? La prudence, la retenue que vous exigez d'eux, pourquoi ne l'exigezvous pas de vous-même ?
Concluons par la pensée ou plutôt par la prière de saint Augustin : Domine noverim me, noverim te : Seigneur, disait ce Père, que je me connaisse et que je vous connaisse, car si je m'étudie, comme je dois,
i38 EXTRAITS DES MORALISTES.
acquérir ces deux connaissances, occupé que je serai de moi-même et de vous, je penserai peu au prochain, ou je n'y penserai que dans l'ordre d'une sainte et discrête charité.
BOURDALOUE
Sermon sur le Jugement téméraire.