Jugements téméraires
Connaître sans juger, c'est souvent modestie et vertu; mais juger sans connaître, dit saint Chrysostome, c'est toujours indiscrétion et témérité. Or, si cela est vrai généralement, beaucoup plus l'est-il en particuUer, ajoute ce Père, quand il s'agit de mépriser et de condamner le prochain. D'où il s'ensuit que les jugements mauvais et désavantageux que nous faisons du prochain sont presque tous téméraires et criminels : pourquoi? parce qu'ils n'ont presque jamais ce degré d'évidence et de certitude qui serait nécessaire pour les justifier. En effet, chrétiens, le Prophète royal a bien raison de dire que les enfants des hommes sont vains, que leurs ba-
1. Cf. Mgr Laniriot, les Péchés de la langue (neuvième et dixième conférence).
lances sont trompeuses, et que, par le seul défaut de connaissance, il n'y a dans la plupart de leurs jugements qu'illusion et que mensonge : Verumtamen vani filn liominum : mendaces filii hominum in staferis, ut decipiani ipsi de vanitale in idipsum^. Car, pour en venir à la l^reuve, qu'y a-t-il de plus commun dans le monde que de juger par les apparences, que de juger des intentions par les actions, que de juger sur le rapport d'autrui; ou, SI Ton juge par soi-même, que de juger avec précipitalion, que de juger avec une assurance pleine de présomption, que de faire valoir de simples soupçons comme des démonstrations et des convictions; que d'abuser de ses propres vues en les suivant trop, en les portant trop loin, en les étendant au delà même de ce qu'elles nous découvrent? Tout cela, autant de sources des fauxjugenxents que nous formons les uns contre les autres, et qui troublent parmi nous et détruisent absolument la société. Ne perdez rien, je vous prie, de ce détail.
On juge des hommes par les apparences; et, comme remarque saint Augustin, il faudrait plutôt juger des apparences par les hommes. Car, sans insister sur ce point de morale, qui est infini, combien voyons-nous de gens dans la vie qui, par divers principes, ne sont rien de ce qu'ils paraissent, et ne paraissent rien de ce qu'ils sont? Combien qui, par je ne sais quelle négligence, produisent peu au dehors ce qu'ils ont de bon ; et combien au contraire dont toute l'étude va à déguiser le mal qu'il y a dans eux, et à se parer du bien qui n'y est pas. Combien dont certains défauts visibles et même choquants sont compensés par un fond de mérite très solide, et qui, sous un extérieur grossier et méprisable, cachent les plus rares vertus? Jugez de ces personnes