Que la charité ne voit pas de mal
La charité couvre tout, et voit à peine le mal que tout le monde voit; et nous voulons voir tout seuls celui qui est invisible au reste des hommes : la charité couvre ce qu'elle ne peut excuser; et nous n'excusons pas même ce que les apparences justifient, et rendent du moins incertain. Il semble que nous rendons gloire à Dieu lorsque nous jugeons nos frères plus faibles, plus imparfaits, plus remplis de désirs humains qu'ils ne le paiaissent; nous nous applaudissons d'une découverte
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qui vient coiilirmer nos soupçons. Or, rien ne ressemble moins à la charité que cet œil malin qui ne s'ouvre que pour chercher les faiblesses de nos frères : car la môme charité qui nous fait désirer leur salut nous montre en eux mille ressources qui nous le font espérer. Elle voit dans leurs passions mêmes des espérances de retour à la justice et à la règle : elle démêle un cœur droit, sensible, susceptible un jour de grâce, à travers les plaisirs frivoles auxquels il se livre encore; elle voit dans ses chutes mêmes plutôt le malheur de l'âge et des occasions, que la dépravation entière d'une âme abîmée dans le vice; elle trouve plus de légèreté que de noirceur et de profonde malice dans des égarements où le torrent des exemples et la fougue du tempérament précipitent ses frères. Les signes les plus éloignés de bien qu'elle découvre en eux, loin de les flétrir par la malignité de ses conjectures, elle les regarde comme les gages et les préjugés d'un changement à venir; elle ne sait pas se défier des apparences de la piété, et soupçonner de l'hypocrisie où il ne paraît que de la vertu : une sainte crédulité la prévient toujours en faveur de ses frères. Simple et incapable elle-même d'artifice, elle est encore moins capable de le soupçonner dans les autres* :
1. Cf. Massillon, Sermon pour le mercredi de la quatrième semaine de carême : « Un bon cœur, un cœur droit, simple et sincère, ne peut presque comprendre qu'il y ait des imposteurs sur la terre : il trouve dans son propre fonds l'apoiogie de tous les autres hommes, et mesure, par ce qu'il lui en coûterait à lui-même pour n'être pas de bonne foi, ce qu'il en doit coûter aux autres. Aussi, mes frères, examinez ceux qui forment ces soupçons affreux et téméraires contre !cs gens de bien; vous trouverez que ce sont d'ordinaire des hommes déréglés et corrompus, qui cherchent même à se calmer dans leurs dissolutions, en supposant que leurs faiblesses sont des faiblesses de tous les hommes; que ceux qui paraissent les plus vertueux, n'ont par-dessus eux que plus d'habileté pour les cacher; et qu'au fond, si on les voyait de près, on trouverait qu'ils sont faits comme les autres hora-
elle n'est pas en garde contre l'erreur qui nous fait juger trop favorablement de notre frère : c'est une erreur de piété qui honore la religion : elle ne craint que la témérité qui soupçonne le mal où il n'est pas, parce que c'est une malignité qui justifie les censures du monde contre la piété, et qui la déshonore. De tous les événements dont les faces différentes font porter des jugements divers, elle ne voit jamais que le bon côté; et cette pieuse disposition est bien plus propre à gagner nos frères, et à les retirer des voies de l'iniquité. Quand ils nous voient, malgré leurs désordres, tout espérer de leur salut, leur parler un langage qui semble adoucir les crimes dont ils sont eux-mêmes honteux, leur faire remarquer en eux des ressources de grâce dans le temps même qu'ils se croyaient absolument rejetés de Dieu, découvrir dans le caractère de leur cœur, jusque-là livré au monde et aux passions, des penchants qui les ramènent au devoir; quand ils nous voient prendre le change pour ainsi dire en leur faveur; cette charité, ce zèle tendre, et presque aveugle à force de tendresse, les transporte, les attendrit, les couvre d'une sainte confusion, et leur fait aimer la vérité en leur rendant aimables ceux qui la leur annoncent.
Massillos.
Conférences.
mes : ils font de cette pensée injuste une ressource affreuse à leurs débauches. Ils s'affermissent dans le désordre, en y associant tous ceux que la crédulité des peuples appelle gens de bien : ils se font une idée affreuse du genre humain, pour être moins effrayés de celle qu'ils sont obligés d'avoir d'eux-mêmes; et tâchent de se j)ersu3der qu'il n'y a plus de vertu, afin que le vice plus commun leur paraisse plus excusable; comme si, ô mon Dieu, la multitude des criminels pouvait ôter à votre justice le droit de punir le crime. »
DEVOlllS SOCIAUX.