Prov., m
470 EXTRAITS DES MUllALISTES.
mière, qu'il est essentiel à l'aumône d'être faite dans un sentiment d'humilité, et que bien loin que ce soit une œuvre propre à nous inspirer l'orgueil et à nous enfler, elle nous tient au contraire dans la soumission, en nous réduisant à la connaissance de nous-mêmes. Pourquoi? parce que l'aumône est essentiellement un aveu que l'homme fait à Dieu de sa dépendance. Or, il n'est pas naturel qu'un sujet tire vanité de sa condition de sujet, ni du témoignage même qu'il rend de sa fidéhté et de son obéissance.
Souveraineté de Dieu, premier fondement du précepte de l'aumône. Quel est le second?
C'est l'indigence et la nécessité du prochain, à quoi Dieu vous obUge de pourvoir, et par titre de justice, et par titre de charité : suivez-moi. Titre de justice, parce que c'est pour cela même, et uniquement pour cela, que sa providence vous a faits ce que vous êtes, et qu'elle vous a élevés à ce degré de prospérité qui vous distingue. Car il faut vous détromper, chrétiens, d'une erreur aussi commune dans la pratique, qu'elle est insoutenable dans la spéculation ; et ne vous pas persuader, si vous êtes riches, que vous le soyez pour vousmêmes. Ce ne sont pas là les vues de Dieu, ce n'est point là sa conduite. Vous êtes riches, mais pour qui? pour les pauvres ; et s'il n'y avait des pauvres dans le monde, j'ose dire que Dieu, l'arbitre et le suprême modérateur de toutes les conditions du monde, ne vous aurait jamais donné ces biens que vous possédez. Qu'a-t-il donc prétendu, et que prétend-il encore? que vous soyez les substituts, les ministres, les coopérateurs de sa providence à l'égard des pauvres. Voilà ce qu'il s'est proposé, et à quoi il vous a destinés. Emploi plus glorieux pour vous, emploi mille fois plus estimable que vos richesses
mêmes. Car, qu'est-ce pour des hommes que d'être les coopéraleurs de leur Dieu? Or, comprenez ma pensée : si Dieu, immédiatement et par lui-même, avait pris soin de pourvoir aux besoins des pauvres, il y aurait pourvu abondamment et en Dieu. Vous donc, les coopératcurs de Dieu, vous les ministres, les substituts de Dieu, comment y devez-vous subvenir? Comme Dieu. Tel est le soin dont il s'est déchargé sur' vous ; telle est la commission qu'il vous a donnée. Il a voulu faire dépendre les pauvres de votre charité, afin que cette dépendance fût le lien qui formât entre eux et vous une mutuelle société. Mais, du reste, ce que je conclus, c'est que l'aumône n'est point seulement une charité pure, une charité gratuite, puisque vous ne donnez au pauvre que ce que vous avez reçu pour le pauvre, et avec une obligation étroite de l'employer au profit du pauvre. Ce que je conclus, c'est que manquant à faire l'aumône, ou la faisant au-dessous de votre condition, vous outragez, vous déshonorez, je dis plus, vous détruisez en quelque sorte, vous anéantissez la providence de Dieu. Pourquoi? Parce qu'autant qu'il est en vous, vous la rendez imparfaite et défectueuse; parce que vous autorisez contre elle les plaintes et les murmures des pauvres; parce que vous leur donnez un spécieux prétexte de l'accuser, (le îa blasphémer, de la renoncer*.
1. Dans un autre sermon sur l'aumône (huitième dimanche apros la Penlecotc), Bourdaloue semble préoccupé dp justifier la providonrc de Dieu autant que d'indiquer aux fidèles le devoir pressant de l'anmônc. Mais il se trouve justement que ce devoir est la justification de Dieu : « Providence de mon Dieu, que vous êtes aimable et bienfaisante, lors même que vous semblez plus rigoureuse et plus sévère; et que vous savez bien rendre par vos soins paternels ce que vou!) ôtez selon les conseils de votre adorable sagesse! En elïet, chrétiens, qu'a fait Dieu en faveur du pauvre? 11 a établi le principe de l'aumône. Il a dit aux riches ce que sa'.nt Paul, son interprète et son apôtre, disait aux premiers fidèles : « Vous ferez part de vos biens ;i
Mais pensez-vous que Dieu, jaloux de sa gloire et touché des reproches injurieux que lui attirent vos sordides épargnes à l'égard des pauvres, ne les fasse pas retomber sur vous-mêmes, souvent par des vengeances d'autant plus terribles qu'elles sont moins connues? Je ne parle point de ces malédictions temporelles qu'il répand quelquefois sur ces riches si insensibles et si resserrés, je ne parle point de ces renversements de fortune, de ces coups imprévus qui partent de la main de Dieu, vengeur des pauvres. S'il ne s'attaque pas toujours à vos biens, vous en devez plus craindre pour vos personnes, vous en devez plus craindre pour votre âme. Vous oubliez ses pauvres, d'autres ne les oublieront pas. Dieu vous avait élevés pour leur soulagement, d'autres seront substitués pour en être les tuteurs ; mais en prenant sur la terre votre place auprès des pauvres, ils auront dans le ciel la place qui vous était réservée auprès de Dieu.
Titre de charité : Ah ! mes chers auditeurs, qui sont ces infortunés dont je plaide aujourd'hui la cause ? et
« vos frères, car, dès que ce sont vos frèies, vous devez vous intc- « resser pour eux, et je vous l'ordonne. Non pas que je vous oblige « do leur donner tout, ou la meilleure partie de ce que vous avez « reçu de moi. Je n'entends pas que vous alliez jusqu'à vous appau- « vrir vous-mêmes pour les enrichir, ni qu'ils soient par vos lar- « Kejses dans l'abondance et vous dans la peine ; mais vous mesurerez « les ciio^es de telle manière qu'il y ait entre eux et vous une esprce
«d'égalité.» Voilà le secret de cette égalité que Dieu,
dans la loi qu'il a portée pour le soulagement des pauvres, a eu en vue de remettre parmi les hommes ; voilà ce qui justifie sa providence. Car quand les biens, selon l'intention et l'ordre de Dieu, seront ainsi appliqués, il n'y aura plus proprement ni riches ni pauvres, mais toutes les conditions deviendront à peu près semblables. . . Si nos pauvres périssent dans la nécessité et le besoin, ce nest point à lui (à Dieu) qu'il s'en faut prendre, mais à ceux qu'il a mis en pouvoir de les assister, et à qui il a commandé, sous des peines si grièves, d'en être par leur charité, après lui, le conservateur. »
DEYOIUS SOCIAUX. 473
qui que vous puissiez être selon le monde, ne sont-ce pas vos frères? N'est-ce pas, dans le langage du Saint- Esprit, votre propre chair? c'est-à-dire, ces pauvres ne sont-ce pas des hommes de même nature que vous? ne sont-ce pas les enfants de Dieu comme vous, appelés à la même adoption que vous, à la même grâce que vous, à la même gloire que vous? ne sont-ce pas les héritiers de Dieu, les cohéritiers de Jésus-Christ aussi bien que vous? Or, quel moyen, reprend le disciple bien-aimé, saint Jean, que leur étant unis d'un nœud si intime et par tant d'endroits, vous les puissiez voir dans la souffrance, et ne leur pas ouvrir les entrailles de votre miséricorde? ou que vous puissiez les abandonner dans leur disette, pt avoir l'amour et la charité de Dieu en vous?
BCURDALOUE.
Sermon sur l'aumône (sermon pour le premier
vendredi de carême).