‹ Extraits des moralistesChapitre 224 sur 299 · L'aumône, IV · texte numérisé non relu

L'aumône, IV

Qui l'ignore, que le Seigneur, dont la providence a réglé toutes choses avec un ordre si admirable, et préparé leur nourriture même aux animaux, n'aurait pas vouhi laisser des hommes créés à son image en proie à la faim et à l'indigence, tandis qu'il répandrait à pleines mains, sur un petit nombre d'heureux, la rosée du ciel et la graisse de la terre, s'il n'avait prétendu que l'abondance des uns suppléât à la nécessité des autres?

Qui l'ignore, que tous les biens appartenaient* origi-

1. Cf. Saint Ambroise. « La nature a tout mis en commun... Elle a rn'é les droits collectifs, l'usurpation a créé les droits individuels. » Ite 0(f., I, 152. Consulter sur ce sujet, dans Saint Ambroise et la Murale Chrétienne, par l\. Tiiamin, le chapitre intitulé: L'économie politique de saint .\mbroiso

nairement à tous les hommes en commun, que la simple nature ne connaissait ni de propriété ni de partage, et qu'elle laissait d'abord chacun de nous en possession de tout l'univers ? mais que pour mettre des bornes à la cupidité, et éviter les dissensions et les troubles, le commun consentement des peuples établit que les plus sages, les plus miséricordieux, les plus intègres, seraient aussi les plus opulents; qu'outre la portion de bien que la nature leur destinait, ils se chargeraient encore de celle des plus faibles, pour en être les dépositaires, et la défendre contre les usurpations et les violences : de sorte qu'ils furent établis, par la nature même, comme les tuteurs des malheureux ; et que ce qu'ils eurent de trop ne fut plus que l'héritage de leurs frères, confié à leurs soins et à leur équité?

Qui l'ignore enfin, que les liens de la religion ont encore resserré ces premiers nœuds que la nature avait formés parmi les hommes ; que la grâce de Jésus-Christ, qui enfanta les premiers fidèles, non seulement n'en fit qu'un cœur et qu'une àrne, mais encore qu'une famille d'où toute propriété fut bannie; et que l'Évangile nous faisant une loi d'aimer nos frères comme nous-mêmes, ne nous permet plus, ou d'ignorer leurs besoins, ou d'être insensibles à leurs peines?

Mais il en est du devoir de l'aumône comme de tous les autres devoirs de la loi : en général, en idée on n'ose en contredire l'obligation ; la circonstance de l'accomplir est-elle arrivée, on ne manque jamais de prétexte, ou pour s'en dispenser tout à fait, ou pour ne s'en acquitter qu'à demi. Or, il semble que l'Esprit de Dieu a voulu nous marquer tous ces prétextes dans les réponses que font les disciples à Jésus-Christ, pour s'excuser de secourir celte multitude affamée qui l'avait suivi au désert.

DEVOIUS SOCIAUX. ^'^

En premier lieu, ils le font souvenir qu'à peine ontils de quoi fournir à leurs propres besoins, et qu'il ne leur reste que cinq pains d'orge et deux poissons : Est puer uniis hic qui hahei quinque panes hordeaeeos et duos pisces^; et voilà le premier prétexte que la cupidité oppose au devoir de la miséricorde. A peine a-l-on le nécessaire ; on a un nom et un rang à soutenir dans le monde, des enfants à établir, des créanciers à satisfaire, des fonds à dégager, des charges publiques à supporter, mille frais de pure bienséance auxquels il faut fournir : or, qu'est-ce qu'un revenu qui n'est pas infini pour des dépenses de tant de sortes? Sed hsec quid inter «anfos -2? Ainsi parle tous les jours le monde, et le monde le plus brillant et le plus somptueux.

Or, mes frères, je sais que les bornes du nécessaire ne sont pas les mêmes pour tous les états ; qu'elles augmentent^ à proportion du rang et de la naissance; qu'une étoile, comme parle lApôtre, doit différer en clarté d'une autre étoile; que même, dès les siècles apostoli-, ques, on voyait dans l'assemblée des fidèles des hommes revêtus d'une robe de distinction, et portant au doigt un anneau d'or, tandis que les autres, d'une condition plus obscure, se contentaient de simples vêtements pour couvrir leur nudité ; qu'ainsi la religion ne confond pas les états ; et que si elle défend à ceux qui habitent les palais des rois la mollesse des mœurs et le faste indécent des vêtements, elle ne leur ordonne pas aussi la pauvreté et la simplicité de ceux qui vivent au fond des champs et de la plus obscure populace : je le sais.

Mais, mes frères, c'est une vérité incontestable, que ce qu'i'l y a de superflu dans vos biens no vous appar-

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