L'esprit d'intrigue
Quiconque se sert de la vanité d'autrui pour arriver à ses lins est doué de l'esprit de conduite. L'homme adroit en ce genre marche constamment à son intérêt, mais toujours sous l'abri de l'intérêt d'autrui. Il est très habile, s'il prend, pour arriver au but qu'il se propose, une route qui semble l'en écarter. C'est le moyen dendormir la jalousie de ses rivaux, qui ne se réveillent qu'au moment qu'ils ne peuvent mettre d'obstacle à ses projets. Que de gens d'esprit, en conséquence, ont joué la fohe, se sont donné des ridicules, ont affecté la plus grande médiocrité devant des supérieurs, hélas ! trop faciles à tromper par les gens vils dont le caractère se prête à cette bassesse ! Que d'hommes cependant sont, en conséquence, parvenus à la plus haute fortune, et devaient réellement y parvenir! En effet, tous ceux que n'anime point un amour extrême pour la gloire ne peuvent, en fait de mérite, jamais aimer que leurs inférieurs. Ce goût prend sa source dans une vanité commune à tous les hommes. Chacun veut être loué; or, de toutes les louanges, la plus flatteuse, sans contredit, est celle qui nous prouve le plus évidemment notre excellence. Quelle reconnaissance ne doit-on
p;(s à ((Uix qui nous découvrent dos défauts qui, sans nous être nuisibles, nous assurent de notre supériorité ! De toutes les llatteries, cette flatterie est la plus adroite. A la cour même d'Alexandre, il était dangereux de paraître trop grand homme. « Mon tils, fais-toi petit devant Alexandre, disait Parménion à Philotas : ménage-lui quelquefois le plaisir de te reprendre ; et souviens-toi que c'est à ton infériorité apparente que tu devras son amitié. « Que d'Alexandres en ce monde portent une haine secrète aux talents supérieurs ! L'homme médiocre est l'homme aimé.
« Monsieur, disait un père à son fils, vous réussissez dans le monde, et vous vous croyez un grand mérite. Pour humilier votre orgueil, sachez à quelles cfualités vous devez ces succès : vous êtes né sans vices, sans vertus, sans caractère; vos lumières sont courtes, votre esprit est borné ; que de droits, ô mon fils, vous avez à la bienveillance des hommes ! »
Au reste, quelque avantage que procure la médiocrité, et (juelque accès qu'elle ouvre à la fortune, l'esprit, comme je l'ai dit plus haut, a quelquefois part à notre élévation : pourquoi donc le public n'a-t-il aucune estime pour cette sorte d'esprit? C'est, répondais-je, parce qu'il ignore le détail des manœuvres dont se sert l'intrigant, et ne peut, presque jamais, savoir si son élévation est l'effet, ou de ce qu'on appelle l'esprit de conduite, ou du pur hasard. D'ailleurs, le nombre des idées nécessaires pour faire fortune n'est point immense. Mais, dira-t-on, pour duper les hommes, quelle connaissance ne faut-il pas en avoir? L'intrigant, répondrai-je, connaît parfaitement l'homme dont il a besoin, mais ne connaît point les hommes. Entre l'homme d'inirigue o( le philosophe, on, trouve, à cet égard, la même différence qu'entre le courrier et le géographe. Le premier sait i»eut-être mieux
que M. Danville* le sentier le plus court pour gagner Versailles; mais il ne connaît certainement pas la surface du globe comme ce géographe. Qu'un intrigant habile ait à parler en public, qu'on le transporte dans une assemblée de peuple, il y sera aussi gauche, aussi déplacé, aussi silencieux, que le serait auprès des grands le génie supérieur qui, jaloux de connaître l'homme de tous les siècles et de tous les pays, dédaigne la connaissance d'un certain homme en particuher. L'intrigant ne connaît donc point les hommes ; et cette connaissance lui serait inutile. Son objet n'est point de plaire au public, mais à quelques gens puissants et souvent bornés ; trop d'esprit nuirait à ce dessein. Pour plaire aux gens médiocres, il faut, en général, se prêter aux erreurs communes, se conformer aux usages, et ressembler à tout le monde. L'esprit élevé ne peut s'abaisser jusque-là. Il aime mieux être la digue qui s'oppose au torrent, dût-il en être renversé, que le rameau léger qui flotte au gré des eaux. D'ailleurs, l'homme éclairé, avec quelque adresse qu'il se masque, ne ressemble jamais si exactement à un sot qu'un sot se ressemble à lui-même. On est bien plus sûr de soi lorsqu'on prend que lorsqu'on feint de prendre des erreurs pour des vérités.
Le nombre d'idées que suppose l'esprit de conduite n'a donc que peu d'étendue : mais, en exigeàt-il davantage, je dis que le public ^'aurait encore aucune sorte d'estime pour cette sorte d'esprit. L'intrigant se fait le centre de la nature: c'est à son intérêt seul qu'il rapporte tout: il ne fait rien pour le bien public : s'il parvient aux grandes places, il y jouit de la considération
toujours attachée au pouvoir et surtout à la crainte
1. Bourguignon dAnville ou Dan\ille, célèbre géographe (1G97-1782;, avait obtenu à 22 ans le brevet de premier géographe du roi.
qu'il inspire; mais il ne peut jamais atteindre à la répufation, qu'on doit regarder comme un don de la reconnaissance générale. J'ajouterai même que l'esprit qui le fait parvenir semble tout à coup l'abandonner lorsqu'il est parvenu. Il ne s'élève aux grandes places que pour s'y déshonorer, parce qu'en effet l'esprit d'intrigue nécessaire pour y parvenir n'a rien de commun avec l'esprit d'étendue, de force et de profondeur nécessaire pour les remplir dignement. D'ailleurs, l'esprit de conduite ne s'allie qu'avec une certaine bassesse de caractère, qui rend encore l'intrigant méprisable aux yeux du public.
Helvétius.
De l'Esprit. Discours IV, 13.