‹ Extraits des moralistesChapitre 242 sur 299 · Du jeiu · texte numérisé non relu

Du jeiu

Disons ce qui se pratique et ce qui se passe devant nos yeux. Un homme du monde qui tait du jeu sa plus commune et presque son unique occupation, qui n'a point d'affaire plus importante que le jeu, ou plutôt, qui n'a point d'affaire si importante qu'il n'abandonne pour le jeu; qui regarde le jeu non point comme un divertissement passager propre à remettre l'esprit des faliguos d'un long travail et à le distraire, mais comme un exercice réglé, comme un emploi, comme un état fixe et une condition ; qui donne au jeu les journées entières, les semaines, les mois, toute la vie (car il y en a de ce caractère, et vous en connaissez) ; une femme qui se sent chargée d'elle-même jusqu'à ne pouvoir, en quelque sorte, se supporter ni su))porfer personne, dès qu'une partie de jeu vient à lui manquer; qui n'a d'autre en-

tretien que de son jeu ; qui, du matin au soir, n'a dans ridée que son jeu; qui, n'ayant pas, à l'entendre parler, assez de force pour soutenir quelques moments de réflexion sur les vérités du salut, trouve néanmoins assez de santé pour passer les nuits, dès qu'il est question de son jeu : dites-le-moi, mes chers auditeurs, cet homme, celte femme gardent-ils dans le jeu la modération convenable * ?

Quel spectacle de voir un cercle de gens occupés d'un jeu qui les possède et qui seul est le sujet de toutes les réflexions de leur esprit et de tous les désirs de leur cœur! Quels regards fixes et immobiles, quelle attention-! Il ne faut pas un moment les troubler, pas une fois les interrompre, surtout si l'envie du gain s'y mêle. Or, elle y entre presque toujours. De quels mouvements divers l'âme est-elle agitée, selon les divers caprices du hasard! De là les dépits secrets et les mélancolies; de là les aigreurs et les chagrins ; de là les désolations et les désespoirs, les colères et les transports, les blasphèmes et les imprécations. Je n'ignore pas ce que la politesse du siècle vous a là-dessus appris ; que, sous un froid

1. Ce tableau révèle un singulier état de mœurs à la date où parle Bourdaloue. Nous serions portés à trouver que le prédicateur ne va pas assez loin ici dans la sévérité. Quelques lignes plus loin Bourdaloue parle de ce jeu « de tous les jours et de toutes les heures dans le jour ». Le Joueur de Regnard (16%) est un autre témoignage d« ces mœurs.

2. « Y a-t-il attention plus triste, plus sombre et plus mélancolique que celle des joueurs ? C'est pourquoi il ne faut pas parler sur le jeu, il ne faut pas i ire, il ne faut pas tousser, autrement les voilà à dépiter. » Saint Fr.ANÇoisDE Sales, Introduction à la vie dévote, III, 31.

< A voir un joueur d'échecs concentré en lui-même et insensible à tout ce qui frappe ses yeux et ses oreilles, ne le croirait-on pas occupé des soins de sa fortune ou du salut de l'Etat? Ce recueillement si profond a pour objet d'exercer l'esprit sur la position d'une pièce d'ivoire. » Diderot, Encyclopédie, art. Plaisir.

afTocté et sous un air de dégagement et de liberté prétendue, elle vous enseigne à cacher tous ces sentnnents et à les déguiser; qu'en cela consiste un des premiers mérites du jeu, et que c'est ce qui en tait la plus belle réputation. Mais si le visage est serein, l'orage en est-il moins violent dans le cœur? et n'est-ce pas alors une double peine que de la ressentir tout entière au dedans et d'être obligé, par je ne sais quel honneur, de la dissimuler au dehors? Voilà donc ce que le monde appelle divertissement, mais ce que j'appelle, moi, passion, et une des plus tyranniques et des plus criminelles passions. Lt, de bonne foi, mes chers auditeurs, pouvez-vous vous persuader que Dieu l'ait ainsi entendu, quand il vous a permis certaines distractions et certains délassements.' Lui qui est la raison même, peut-il approuver un jeu qui'blesse toute la raison; et lui, qui est la règle par essence, peut-il vous permettre un jeu où tout est deréo-lé-^ Il vaut mieux jouer, dites-vous, que de parler du prochain, que de former des intrigues, que d'abandonner son esprit à des idées dangereuses : beau prétexte, a quoi ie réponds qu'il ne faut ni parler du prochain, ni former des intrigues, ni donner entrée dans votre esprit à des idées sensuelles, ni jouer sans mesure et à l excès, comme vous faites. Quand votre vie serait exempte de tous les autres désordres, ce serait toujours assez de celui-ci pour vous condamner.

BOURDALOUE

Sermon sur les divertissements du monde.

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