Des vraies causes de décadence pour les peuples
On oublie trop de nos jours, lorsqu'on parle de la grandeur et de la décadence des peuples, que les
1. Cf. Ibid., Ch. VI : « Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands liommcs <jui l'ont la force d'un empire. La nature ne manque pas de faire nailre dans tous les pays des esprits et des courages élevés; mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'iui .•I l'autre »
causes de ces grands événements sont purement morales, et qu'il faut toujours en revenir à les expliquer par un certain état des âmes dont les changements matériels, qui frappent plus tard l'imagination du vulgaii'e, ne sont que la conséquence visible autant qu'inévitable. Persuadons-nous donc d'abord de cette vérité qu'une nation n'est capable de maintenir l'ordre dans son sein, d'arriver à la liberté, de défendre sa grandeur qu'à l'aide d'un sacrifice perpétuel et volontaire de l'intérêt particulier à l'intérêt général. Au fond et aux yeux du philo sophe, cette subordination volontaire de l'intérêt particulier à l'intérêt général ne mérite point le nom de sacrifice, parce que la raison même la conseille et que l'intérêt général méconnu entraîne infailliblement les intérêts particuliers dans sa ruine. Mais, aux yeux de l'immense majorité des honmies qui ne raisonnent que pour eux-mêmes et ne peuvent embrasser de leur vue un si vaste horizon, cette subordination sans cesse renouvelée de l'intérêt particulier à l'intérêt général est de leur part un sacrifice. Or, il faut bien que ce sacrifice apparent soit fait volontairement par l'immense majorité des citoyens; car, s'il fallait pour l'obtenir avoir uniformément recours à la contrainte, cette contrainte perpétuelle du très petit nombre sur le grand serait impossible : quis custodet ipsos custodes ? Il faut, au contraire, que ce soit un très petit nombre de récalcitrants qui soit contenu par la force avec le concours et avec l'assentiment du très grand nombre. Comment donc ce sacrifice volontaire de l'intérêt particulier à l'intérêt général est-il obtenu par la nation de la part des citoyens qui la composent? En d'autres termes, quels sont les mobiles qui portent les citoyens à s'abstenir du mal qu'ils pourraient faire impunément, et à prêter à la chose publique, au moyen de leur fortune, de leur temps et parfois au prix
de leur vie, un concours qu'ils pourraient après tout lui refusci"? Si l'on veut se rendre un compte exact de ces mobiles, les examiner de près dans leur diversité apparente et les ramener à leur origine, on arrivera infailliblement à l'une de ces trois grandes sources de toute moralité et de toute bonne conduite humaine : la religion, le devoir, l'honneur*.
Prévost-Paradol.
La France nouvelle, 1. III, ch. ii.
(Calmann Lévy, éditeur.)
1. Dans la suite de ce chapitre, l'auteur montre comment chacun de ces trois principes concourt à maintenir la cohésion d'un État.