L'idée de loi
Les lois, dans la signification la plus étendue, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses*; et dans ce sens, tous les êtres ont leurs lois : la divinité ^ a ses lois, le monde matériel a ses lois, les intelligences
1. On remarquera l'analogie de cette définition avec celle que le philosophe anglais Clarke (mort en 1729) donnait du bien : «t La notion du bien se résout dans l'idée des rapports réels et immuables qui existent entre les choses, en vertu de leur nature ». Du reste tout ce qui suit chez Montesquieu est inspiré, semble-t-il, des doctrines de Clarke (disciple et défenseur de Newton) sur l'existence et les attributs de Dieu. Cf. Cl\rke, de la Religion naturelle, ch. III. La définition des lois que donne ici Montesquieu a été souvent critiquée. « Une loi n'est pas un rapport », a dit Dcstutt de Tracy: c'est, dit Helvétius, a le résultat de rapports ». Ce à quoi M. Janet répond justement {Histoire de la Science politique, 5* édit., 1878) : « On peut très bien dire qu'une chose quelconque n'existe qu'à la condition d'avoir une certaine nature et des rapports qui résultent de cette nature, et c'est ce qu'on appelle des lois. » — L'expression de « nécessaires » avoit choqué les jansénistes, qui reprochèrent à l'auteur son fatalisme et son « spmozisme «.Montesquieu répondit à cette accusation par une protestal'on indignée {Défense de l'Esprit des Lois, Genève, 1750), et il renvoya ses accusateurs aux articles suivants où « il a distingué le monde matériel d'avec les intelligences spirituelles ». (Note de M. Jullian, dans une excellente édition d'extraits de Montesquieu (Hachette), à laquelle nous emprunterons d autres notes encore.)
2. « La loi, dit Plutarque, est la reine de tous mortels et immortels. » Au traité Qu'il est requis qu'un prince soit savant. (Note de Montesquieu.) Si Montesquieu avait lu son Amyot avec plus de soin, il eùl vu que Plutarque ne faisait que citer un vers de Pindare.
supérieuies à rhomincont leurs lois, les bêtes ont leurs lois, riioninio à ses lois.
Ceux qui ont dit qu' « une fatalité aveugle a produit tous les elVets que nous voyons dans le monde », ont dit une grande absurdité* : car quelle plus grande absurdité qu'une fatalité aveugle qui aurait produit des êtres intelligents*?
Il y a donc une raison primitive'; et les lois sont les rapports qui se trouvent entre elle et les difîerents êtres, et les rapports de ces divers êtres entre eux.
Dieu a du rapport avec l'univers, comme créateur et comme conservateur; les lois selon lesquelles il a créé sont celles selon lesquelles il conserve : il agit selon ces règles, parce qu'il les connaît; il les connaît, parce qu'il les a faites; il les a faites, parce qu'elles ont du rapport avec sa sagesse et sa puissance.
Comme nous voyons que le monde, formé par le mouvement de la matière et privé d'intelligence, subsiste toujours, il faut que ses mouvements aient des lois invariables; et si l'on pouvait imaginer un autre monde que celui-ci, il aurait des règles constantes, ou il serait détruit.
Ainsi la création, qui paraît être un acte arbitraire, suppose des règles aussi invariables que la fatalité des athées*. Il serait absurde de dire que le créateur, sans
1. Montesquieu songe ici au pliilosoplie anglais llobbes (mort en 1679), dont il eut souvent à combattre les théories.
2. Cf. BossuET, de la Connaissance de Dieu et de soi-même, ch. IV, § VI : 0 On ne pourrait comprendre d'où viendrait, dans ce tout qui n'entend pas, cette partie qui entend, l'intelligence ne pouvant pas naitre d'une chose brute et insensée. »
3. Cf. CLArtKE, Existence de Dieu, ch. IX : o II faut qu'il y ait une cause éternelle et intelligente. »
i. Montesquieu s'élève souvent contre l'athéisme, dont le fatalisme était, à ses yeux et à ceux de ses contemporains, la doctrine essentielle et caractéristique.
ces règles, pourrait gouverner le monde, puisque le monde ne subsisterait pas sans elles.
Ces règles sont un rapport constamment établi. Entre un corps mû et un autre corps mû, c'est suivant les rapports de la masse et de la vitesse que tous les mouvements sont reçus, augmentés, diminués, perdus : chaque diversité est uniformité, chaque changement est constance^.
Les êtres particuliers intelligents peuvent avoir des lois qu'ils ont faites : mais ils en ont aussi qu'ils n'ont pas faites. Avant qu'il y eût des êtres intelligents, ils étaient possibles : ils avaient donc des rapports possibles, et par conséquent des lois possibles. Avant qu'il y eût des lois faites, il y avait des rapports de justice possibles. Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé de cercle tous les rayons n'étaient pas égaux2....
Mais il s'en faut bien que le monde intelligent soit aussi bien gouverné que le monde physique. Car, quoique celui-là ait aussi des lois qui par leur nature sont invariables, il ne les suit pas constamment comme le monde physique suit les siennes. La raison en est que les êtres particuliers intelligents sont bornés par leur nature, et par conséquent sujets à l'erreur; et d'un autre côté, il est de leur nature qu'ils agissent par eux-
1. Montesquieu fait ici allusion aux lois du choc des corps. La quantité de mouvement d'un corps peut changer quand il rencontre un autre corps; mais la somme des quantités de mouvement des divers corps qui composent l'univers demeure invariable.
2. Cette idée de la préexistence et de l'immutabilité de la justice semble un souvenir de Clarke qui, comme Montesquieu, l'oppose aux théories de Hobbes, que les lois de la justice et de la société ne sont que le résultat d'une convention. Clarke, de l'Existence et des Attributs de Dieu (trad. franc,), 1727.
marnes*. Ils ne suivent donc pas constamment leurs lois primitives; et celles même qu'ils se donnent, ils ne les suivent pas toujours.
On ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement, ou par une motion particulière*. Quoi qu'il en soit, elles n'ont point avec Dieu de rapport plus intime que le reste du monde matériel; et le sentiment ne leur sert que dans le rapport qu'elles ont entre elles, ou avec d'autres êtres particuliers, on avec elles-mêmes.
Par l'attrait du plaisir, elles conservent leur être particulier, et par le même attrait, elles conservent leur espèce. Elles ont des lois naturelles, parce qu'elles sont unies par le sentiment; elles n'ont point de lois positives, parce qu'elles ne sont point unies par la connaissance. Elles ne suivent pourtant pas invariablement leurs lois naturelles : les plantes, en qui nous ne remarquons ni connaissance, ni sentiment, les suivent mieux.
Les bêtes n'ont point les suprêmes avantages que nous avons; elles en ont que nous n'avons pas. Elles n'ont point nos espérances, mais elles n'ont pas nos craintes; elles subissent comme nous la mort, mais c'est sans la connaître ; la plupart même se conservent mieux que nous, et ne font pas un aussi mauvais usage de leurs passions.
L'homme, comme être physique, est, ainsi que les autres corps, gouverné par des lois invariables. Comme être intelligent, il viole sans cesse les lois que Dieu a établies, et change celles qu'il établit lui-même. Il faut qu'il se conduise, et cependant il est un être borné; il est sujet à l'ignorance et à l'erreur, comme toutes les
1. C'est-à-dire qu'ils soient libres. Une volonté libre et un jugement borné sont les causes des lois contraires à la raison.
2. Allusion à la doctrine de Descartes sur l'autonaatisme des animaux.
intelligences finies; les faibles connaissances qu'il a, il les perd encore. Comme créature sensible, il devient sujet à mille passions. Un tel être pouvait à tous les Histants oublier son créateur : Dieu l'a rappelé à lui par les lois de la religion. Un tel être pouvait à tous les instants s'oublier lui-même : les philosophes l'ont averti par les lois de la morale. Fait pour vivre dans la société, il y pouvait oublier les autres : les législateurs l'ont rendii a ses devoirs par les lois politiques et civiles'.
Montesquieu.
L'Esprit des lois, 1. I, ch. u
î. — Le pacte social.
Je suppose les hommes parvenus à ce point où les obstacles qui nuisent à leur conservation dans l'état de nature l'emportent par leur résistance sur les forces que chaque individu peut employer pour se maintenir dans cet état. Alors cet état primitif ne peut jtlus subsister, et le genre humain périrait s'il ne changeait sa manière d'être.
Or, comme les hommes ne peuvent engendrer de nouvelles forces, mais seulement unir et diriger celles qui existent, ils n'ont plus d'autre moyen, pour se conserver, que de former, par agrégation, une somme de forces qui
1. Montesquieu enlend par lois politiques celles qui règlent l'or-anisation de l'Etat, les rapports des citoyens avec l'État, et des di«-érents pouvoirs de l'Etat entre eux, ce que nous appellerions la constitution. Les lois civiles sont pour lui les lois qui règlent les rapports des citoyens entre eux, ce que nous appellerions plus proprement le droit, civil ou criminel. Les lois politiques sont du ressort du gouvcrnement, les lois civiles, des tribunaux.
puisse l'emporter sur la résistance, de les mettre en jeu par un seul mobile, et de les faire agir de concert.
Cette somme de forces ne peut naître que du concours de plusieurs; mais la force et la liberté de chaque homme étant les premiers instruments de sa conservation, comment les engagera-t-il sans se nuire, et sans négliger les soins qu'il se doit? Cette difficulté, ramenée à mon sujet, peut s'énoncer en ces termes :
« Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même, et reste aussi libre qu'auparavant. » Tel est le problème fondamental dont le Contrat social donne la solution.
Les clauses de ce contrat sont tellement déterminées par la nature de l'acte, que la moindre modification les rendrait vaines et de nul effet; en sorte que, bien qu'elles n'aient peut-être jamais été formellement énoncées, elles sont partout les mêmes, partout tacitement admises et reconnues S jusqu'à ce que, le pacte social étant violé, chacun rentre alors dans ses premiers droits et reprenne sa liberté naturelle, en perdant la liberté conventionnelle pour laquelle il y renonça.
J.-J. Rousseau.
Contrat social, I, vi.