‹ Extraits des moralistesChapitre 259 sur 299 · CLam est celui des ûb de Noé qui lui manqua de respect · texte numérisé non relu

CLam est celui des ûb de Noé qui lui manqua de respect

Irombe ou tempête? Le grand balayage de Dieu? Quand cela vient, nul ne résiste. Cela rase et emporte tout... le monde même...! Mais non pas l'honneur.

Je sais la longue guerre que tu vas soutenir, attaqué du dehors et souvent du dedans. Pendant que tu regardes fièrement et sans peur le monde, l'ennemi, souvent c'est ton cœur même, tes chères affeclions qui travaillent et conjurent en toi. Il faut tout à la fois aimer et te défendre, garder au plus profond des barrières, des remparts, comme un fort où ton âme te reste en sûreté.

Au moyen âge, quand un tel abri sûr existait, du dehors beaucoup venaient et campaient tout autour. Cela t'arrivera. Plus d'un viendra chercher l'exemple, le conseil, l'appui d'un ferme caractère. Dans tous les groupes d'hommes, bourg, village, atelier, quelqu'un est en avant, comme type ou modèle. Qu'il l'ait voulu ou non, on le suit. Il a charge d'âmes.

Le but où nous tendons, c'est l'association égale et fraternelle. Quelque égale qu'elle soit, elle ne se fait guère sans avoir un noyau autour duquel l'ensemble tourbillonne et s'agrège. La nature n'emploie pas un autre procédé. Au centre d'un cristal, vous rencontrez toujours le premier nucleus sur lequel s'est groupée la seconde formation, et puis la troisième, et tout ce qui s'est ajouté après.

L'autorité morale appartiendra surtout à ceux qui ne l'ont pas cherchée, qui, sans l'avoir voulu, sont devenus un centre par la gravité simple et la dignité de leur vie. Le monde, si flottant, s'arrange de lui-môme autour de ce qui varie peu et peut servir de point d'appui.

Voici ce que j'ai vu en regardant de près en toutes conditions, et les plus humbles même.

Ce n'est pas le talent éclatant qui faisait cela.

L'homme d'autorité était celui qui, outre le sérieux du caractère, avait deux qualités solides. Il était efficace (mot excellent du moyen âge), riche en œuvres et sobre en paroles, souvent très fort au métier spécial. Mais, à côté du métier et de l'œuvre, il y avait en lui ïhomme, l'homme de sens et de raison qui planait au-dessus, et jugeait largement (pour lui-môme et les autres) en bien des choses qu'il n'avait pas apprises, qui n'étaient point de son métier.

Le peuple sait cela d'instinct, et il s'adresse à celui où il sent la sûreté morale, — le sens compréhensif, libre de préjugé de caste et de métier, — enfin un cœur vivant qui pénètre et devine.

Quel que soit son métier, il a le sacerdoce*. Sa maison, c'est l'église, et c'est là que l'on porte ses doutes ou ses secrets. Bien des choses que pour rien au monde on n'aurait dites au prêtre, on les dit au vrai prêtre, l'homme vraiment désintéressé.

Le difficile, ainsi que je l'ai dit, c'est la contradiction qu'un tel homme souvent trouve parmi les siens, et les tiraillements qu'il aura dans son intérieur. Rarement ils comprennent l'abnégation, le sacrifice. Un médecin qui renvoie le malade, un avocat qui renvoie le client ^ et prévient les procès, pour la famille, c'est chose dure. Aux débuts surtout, quels obstacles et quelles réclamalions ! Son père croit qu'il est fou. Sa mère souvent en pleure. Que sera-ce si elle s'appuie d'une personne bien chère, mais innocente, aveugle, ta jeune femme que tu viens d'épouser? Combien sera pénible ce combat du

1. Aux titres que nous avons donnés à ces pages, Michelet ajoute celui-ci : la Magistrature spontanée.

2. Le cas de conscience dont Michelet nous parle ici, vient d'être développé dans un roman de M. Masson-Forestier, intitulé : Remords d'avocat.

foyer! Elle est tout naturellement avec ta mère, dans les idées prudentes, timides même. Que devient-elle quand tu donnes un conseil courageux d'honnêteté à l'électeur flottant? ou quand lu prends la cause du pauvre honnne contre une puissance ? Ne dira-t-elle pas le mot d'anxiété qu'on lui souffle : « Ami! tu nous perds. »

Elle est jeune pourtant, et elle aime. Aux premiers temps surtout, elle donne prise. Son cœur n'est pas formé au beau, au saint, au grand. Il y sufflt parfois d'une émotion noble qui tranche tout. Rousseau, dans un doute moral, fut fixé tout à coup, et sans raisonnement, par la sublime vue du pont du Gard. Souvent il suffit d'avoir lu en famille le Cid ou les Horaces pour se trouver vaillant, pour que la femme dise : « Tu as raison, ami.... Oui, sois grand! Garde ton cœur haut! »

Quand un tel honnne existe, son exemple, son influence, même indirecte, agit immensément, souvent en profondeur, avec une efficacité que les grands moyens collectifs ont infiniment moins. S'il est modeste et sage, ne se met pas trop en avant légèrement, d'autant plus chacun le regarde, le suit instinctivement.

L'action personnelle, la propagande orale qui se fait d'homme à homme pour la conversation, est encore l'influence la plus sûre, la plus forte. Deux mots en tète-à-tête, dits par l'homme estimé, ont souvent un efl'et décisif et durable. Ni le sermon, ni le journal, ni le livre n'allaient directement à la situation, au tour d'esprit, au besoin actuel de l'individu. Il est surpris de voir que très précisément ces deux mots vont à lui, à lui et à nul autre. C'est là ce qui agit.

MiCUELET.

Nos Fils, 1. V, ch. m.

(Calmann:T/;vy et Flammarion, éditeurs.)

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