‹ Extraits des moralistesChapitre 271 sur 299 · Cf. Considéralions · texte numérisé non relu

Cf. Considéralions

les coups portèrent sur les tyrans, aucun sur la tyrannie.

Les politiques grecs qui vivaient dans le gouvernement populaire, ne reconnaissaient d'autre force qui pût le soutenir que celle de la vertus Ceux d'aujourd'hui ne nous parlent que de manufactures, de commerce, de finances, de richesse et de luxe même 2.

Lorsque cette vertu cesse, l'ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l'avarice entre dans tous. Les désirs changent d'objets : ce qu'on aimait, on ne l'aime plus; on était libre avec les lois, on veut être hbre contre elles ; chaque citoyen est comme un esclave échappé de la maison de son maître; ce qui était maxime, on l'appelle rigueur; ce qui était règle, on l'appelle gêne; ce qui était attention, on l'appelle crainte. C'est la frugalité qui y est l'avarice, et non pas le désir d'avoir. Autrefois le bien des particuliers faisait le trésor pubhc; mais pour lors le trésor pubhc devient le patrimoine des particuliers. La république est une dépouille; et sa force n'est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous '.

Athènes eut dans son sein les mêmes forces pendant qu'elle domina avec tant de gloire, et pendant qu'elle servit avec tant de honte. Elle avait vingt mille citoyens*,

i. Réminiscence de Platon, Gorgias (trad. Cousin, p. 592) : « Ils ont agrandi l'Etat, dit-il des politiciens de son temps, mais ils no s'aperçoivent pas que cet agrandissement est une enflure, une tumeur pleine de corruption. Et c'est là tout ce qu'ont fait les anciens politiques pour avoir rempli la république de ports, d'arsenaux, de murailles, de tributs et d'autres bagatelles, sans y joindre la justice et la tempérance. »

2. Il s'agit surtout de Law : mais comme ces phrases rappellent Platon 1

5. Réminiscences des déclamations antiques ; cf. Salluste, Jugurtha^ XXXI ; Catilina, XX, etc.

i. Plutarque, in Pericle ; Platon, in Critia. (Note de l'auteur.) — Plitabque, Périclès, XXXVII; Platon, Critias, p. 112.

lorsqu'elle défendit les Grecs contre les Perses, qu'elle disputa l'empire à Lacédémone, et qu'elle attaqua la Sicile. Elle en avait vingt mille lorsque Démétrius de Phalère les dénombra*, comme dans un marché l'on compte les esclaves. Quand Philippe osa dominer dans la Grèce, quand il parut aux portes d'Athènes», elle n'avait encore perdu que le temps. On peut voir dans Démosthène quelle peine il fallut pour la réveiller» : on y craignait PhiUppe, non pas comme l'ennemi de la liberté, mais des plaisirs*. Cette ville, qui avait résisté à tant de défaites, qu'on avait vue renaître après ses destructions, fut vaincue à Chéronée, et le fut pour toujours. Qu'importe que Philippe renvoie tous les prisonniers? il ne renvoie pas des hommes. Il était toujours aussi aisé de triompher des forces d'Athènes qu'il était difficile de triompher de sa vertu.

Comment Carthage aurait-elle pu se soutenir? Lorsque Annibal, devenu préteur, voulut empêcher les magistrats de piller la république, n'allèrent-ils pas l'accuser devant les Romains? îlalheureux, qui voulaient être citoyens sans qu'il y eût de cité, et tenir leurs richesses de la main de leurs destructeurs! Bientôt Rome leur demanda pour otages trois cents de leurs principaux citoyens; ell»^ se fit livrer les armes et les vaisseaux, et ensuite leur déclara la guerre. Par les choses que fit le

1. Il s'y trouva vingt et un mille citoyens, dix mille étrangers, quatre cent mille esclaves. Voyez Athénée, liv. VI. (Note de l'auteur.)

2. Elle avait vingt raille citoyens. Voyez Démosthène, in Aristogitonem. (Note de l'auteur.)

3. a Démosthène, a écrit Lucien {Eloge de Démosthène, XXXV), réveille malgré eux ses concitoyens assoupis comme par la mandragore. »

4. Us avaient fait une loi pour punir de mort celui qui proposerait de convertir aux usages de la guerre l'argent destiné pour les théâtres. (Note de l'auteur.) Démosthène osa parler contre cette loi.

désespoir dans Carthage désarmée*, on peut juger dp ce qu'elle aurait pu faire avec sa vertu lorsqu'elle avait

SCS forces.

Montesquieu.

L'Esprit des lois, 1. III, cli. m.

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